État français et islam: trois décennies d’efforts inutiles?

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Par Jean-Marie Guénois. LE FIGARO. 6 FÉVRIER 2022

ANALYSE – Le forum organisé par le gouvernement pour travailler à la place de l’islam en France a ressassé des problématiques identiques à celles d’il y a trente ans.

Le débat n’avance pas.

Quelle bataille l’islam de France aura gagné le 5 février 2022 place d’Iéna, à Paris, qui rappelle une célèbre victoire de Napoléon? Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, y concluait les travaux de la première assemblée du Forum de l’islam de France, le Forif, réuni au Conseil économique, social et environnemental. Le représentant de la République y aura même cité Napoléon s’adressant aux Égyptiens en 1798: «On vous dira que je viens pour détruire votre religion. Ne les croyez pas ; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte (…) Dieu, son prophète et le Coran».

Deux batailles en tout cas ont été lourdement perdues. La première est celle d’un impressionnant «sur place». Le Forif est certes devenu «l’interlocuteur» de l’État, mais les thèmes traités – statut de l’imam, des aumôniers, financement – ou les questions posées au ministre Darmanin en fin de séance – fiscalité, carrés musulmans dans les cimetières – rappellent des problématiques déjà discutées lors des premières discussions de l’État avec le monde musulman par Pierre Joxe, alors ministre de l’Intérieur, en… 1990!

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Les musulmans reconnaissent eux-mêmes que ces dossiers n’ont pas ou presque pas avancé. Un tiers de siècle de discussions, de colloques, toutes majorités politiques confondues, semble n’avoir servi à rien. La meilleure preuve est que cet immobilisme est le moteur de la volonté gouvernementale de reprendre à zéro ces dossiers de l’islam de France, selon une modalité pragmatique, avec une nouvelle génération d’acteurs de terrain et non plus de ténors nationaux. À voir…

Guerre de positions

Mais pourquoi cette paralysie? C’est la seconde bataille perdue. Et ce n’est plus vers Iéna, mais à Verdun qu’il faut aller, bataille de positions tenues jusqu’à s’enterrer dans des tranchées où 70.000 combattants musulmans ont d’ailleurs perdu la vie pour la France.

Depuis trente ans, l’islam de France vit effectivement une guerre fratricide de tranchées avec cinq lignes de front. Nous ne parlerons pas ici de la ligne souterraine de l’islam intégriste, salafiste et wahhabite, pour qui la République française est à soumettre. Ni de l’opération d’envergure européenne des Frères musulmans, nés en Égypte, qui inspirent chez nous Musulmans de France, ancienne UOIF, dont la ligne de front est sociétale, fondée sur l’éducation et la formation, pour normaliser très intelligemment, sans coup de force, sur le temps long, un islam très orthodoxe autour d’un simple adage qui conduit au communautarisme: «Nous respectons scrupuleusement les lois de la République, mais admettez et respectez en échange, notre différence».

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Ce sont aujourd’hui les trois autres lignes de front qui font l’actualité. Quelles sont-elles? L’islam d’origine algérienne, incarné par la Mosquée de Paris, l’islam d’origine marocaine, l’islam d’origine turque.

Les trois sont constitués en puissantes fédérations nationales et se livrent, depuis trente ans, une guerre d’influence sans merci pour gagner le leadership des musulmans installés en France.

En un mot, les musulmans algériens, plus anciennement établis dans l’Hexagone et ayant pignon sur rue avec l’édifice historique de la Mosquée de Paris, s’estiment les plus légitimes. C’est pourquoi ils n’ont jamais vraiment accepté ni admis le principe d’une instance représentative comme le CFCM, où une partie des Marocains ont joué un rôle éminent.

D’où la guerre totale de tranchée menée par la Mosquée de Paris en 2021, qui a volontairement bloqué le fonctionnement du CFCM jusqu’à son agonie. Avec la bénédiction de la présidence de la République. D’où l’avènement du Forif, qui a tout à prouver cependant.

Silence de plomb sur la liberté de la presse

Il est toutefois une dernière bataille – honteuse celle-là – qui n’est ni à l’honneur de l’islam de France ni à celui du gouvernement. Elle touche la liberté de pensée. Un silence de plomb, à propos du déni de la liberté de la presse, a en effet été observé ce week-end par un ministre soucieux de ne pas fâcher et par des instances musulmanes pour qui cela semble ne poser aucun problème. Silence sur les menaces de mort frappant Ophélie Meunier et Amine Elbahi après le documentaire sur l’islamisme diffusé par «Zone interdite», sur M6. Comment des gens assurant à longueur d’années combattre l’islamisme peuvent-ils ainsi se taire? Qui les pétrifient cette fois? Cette bataille-là ne peut être perdue.

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