«Ce qui se passe dans les autres grandes villes nous a rattrapés»: plongée au cœur du centre-ville de Nantes, miné par l’insécurité

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Par Nicolas Daguin. LE FIGARO. 8 février 2022

Des policiers municipaux en patrouille au niveau de «la croisée des trams», Allées Brancas, à Nantes. Le 4 février 2022.
Des policiers municipaux en patrouille au niveau de «la croisée des trams», Allées Brancas, à Nantes. Le 4 février 2022.Nicolas daguin.

REPORTAGE – Sixième ville de France, Nantes est en proie à une insécurité endémique et à la violence décomplexée de caïds, qui font régner la terreur jusque dans les rues piétonnes du centre-ville.

Rien, a priori, ne relie directement Nantes à Marseille – pas même le TGV dont la correspondance est à Paris. Mais Guillaume*, qui porte l’uniforme de policier depuis une vingtaine d’années, n’en démord pas : Nantes, c’est «la petite Marseille». Ce n’est pourtant pas le climat, ni l’accent et encore moins les calanques opalines. Non, le rapprochement tient en un seul mot : l’insécurité.

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À l’instar de la cité phocéenne, la ville de Nantes est en proie à une insécurité endémique et à la violence décomplexée de caïds qui font régner la terreur jusque dans les rues piétonnes du centre-ville. «Ici, on prend cinq coups de couteau pour un téléphone portable», lance Olivier. Muté à Nantes en 2004, ce dernier a observé au fil des ans «la montée d’une violence sans limite. Avec, dans le centre-ville de Nantes, des fusillades à répétition et des agressions incessantes, pour des motifs toujours très futiles». Selon un rapport de la préfecture de la Loire-Atlantique daté du 3 février, le nombre d’atteintes volontaires à l’intégrité physique a nettement augmenté en cinq ans. En 2021, 6480 faits ont été enregistrés contre 5532 en 2017.

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De fait, l’actualité se fait de manière régulière l’écho de cette «ultraviolence» que le policier dénonce. Vols à l’arraché, rackets, agressions à l’arme blanche, tentative de viols… Samedi encore, une jeune femme de 18 ans a été agressée au couteau, en plein centre-ville, au niveau de l’avenue Albert Camus. La veille, un patron de bar a été passé à tabac par plusieurs individus pour avoir résisté à une tentative de racket. Bilan : trois côtes fêlées. «C’est comme ça sans arrêt. Le jour ils vendent du shit, des cigarettes de contrebande et ils détroussent les gens dans le tram ou dans la rue. La nuit c’est la même chose mais avec la violence gratuite en prime», se désole Thierry*, serveur dans un Irish Pub du Carré Feydeau.

«Lorsque la police est vraiment là, tout va bien»

«Ils», ce sont tous ces individus qui errent en petits groupes sur quelques places et ruelles de la ville. Beaucoup – pour ne pas dire la majorité – sont de jeunes hommes originaires de pays d’Afrique et d’Europe de l’Est. On les retrouve postés devant les devantures de certaines boutiques, aux abords des arrêts de tramway, et dans quelques rues étroites qui, la nuit, prennent l’allure de coupe-gorges, à la faveur d’un éclairage public pas toujours très efficace. En outre, certains ont fait des portes d’immeubles du centre-ville leur QG.

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Aurélie* habite allée Brancas, à deux pas de l’arrêt «Commerce» du tramway, plus communément appelé «la croisée des trams». Depuis des mois, sa vie est devenue un véritable enfer. «Ils arrivent dès le matin et restent jusque tard dans la nuit, collés à la porte d’entrée. Ils dealent, font du bruit, boivent, écoutent de la musique très fort et surtout sont très menaçants. Il y a parfois jusqu’à cinquante individus posés là»assure-t-elle.

Pourtant, ce vendredi matin il n’y a pas grand monde. Ceux, qu’un élu de la mairie écologiste avait appelés «les indésirables» en novembre, sont absents. L’allée Brancas est calme, animée par le va-et-vient de quelques passants. Et pour cause, l’endroit est cerné par un important dispositif de police. Deux voitures de la municipale sont garées là tandis qu’une troisième tourne dans le secteur. Une bonne dizaine d’agents est déployée. «Du jamais vu» selon Aurélie et quelques commerçants interrogés. Ces derniers voient là un coup de communication de la mairie. «Ils savent que vous êtes là, alors ils s’adaptent. Mais ça a au moins le mérite de nous montrer que lorsque la police est vraiment là, tout va bien. Pourquoi n’est-elle pas présente en permanence?» s’interroge Aurélie.

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«De toute façon, dans deux ou trois ans, je vends!»

Emma, 24 ans, habite le même immeuble qu’Aurélie. Son constat n’est pas plus réjouissant«Quand je sors le soir, la première chose à laquelle je pense c’est d’abord comment je vais rentrer. Seule, c’est hors de question. C’est triste mais c’est notre réalité», confie la jeune femme. Et les témoignages similaires abondent. «Désolé, je n’ai pas le temps, mais vous savez à Nantes tout le monde à une histoire à raconter sur le sujet!», lance, pressé, un passant avant de disparaître dans le tramway.

Quand mes filles étaient en âge de sortir le soir dans Nantes, il y a de ça plusieurs années, je ne les ai jamais empêchées. Aujourd’hui je sais que je ne pourrais plus faire pareil. Ce qui se passe dans les autres grandes villes nous a rattrapésPascal Bolo, adjoint à la sécurité et à la tranquillité publique de la ville de Nantes

Si le cœur historique de Nantes, avec ses maisons à colombages, ses rues pavées et ses boutiques colorées, semble encore préservé de cette agitation, «la croisée des trams» est devenue avec le temps le point névralgique de ce tumulte. Pascal Bolo, l’adjoint à la sécurité et à la tranquillité publique de la ville, évoque une situation «très enkystée». Une situation dure à vivre pour les commerçants du secteur. Morgane* a investi 600.000 euros il y a six mois dans un bureau de tabac au niveau de l’arrêt «Commerce». Un investissement qu’elle regrette profondément. «Les vendeurs de cigarettes de contrebande viennent jusque devant chez moi pour écouler leur merde à cinq euros. Je suis en colère, c’est désespérant. Dans deux ou trois ans, je vends!», tance-t-elle, un peu amer.

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La Mie Câline, une boulangerie/sandwicherie située au croisement des Allées Brancas et Cassard, est elle aussi victime de cette présence parasite. De jour comme de nuit, des individus sont là, postés devant les portes de l’établissement, quand ils n’empêchent pas carrément les clients d’entrer.

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Une violence à deux visages

Selon Pascal Bolo, l’adjoint à la sécurité de la ville qui vante l’action de la municipalité pour endiguer ce fléau, la mairie se trouve confrontée à une délinquance à deux visages. L’une, «liée au trafic de drogue dans les quartiers populaires et à la violence qui y est associée» et l’autre, plus récente, «liée à la sécurité nocturne notamment dans le centre-ville». L’élu voit la dernière comme une délinquance «de subsistance». Celle-ci serait par ailleurs compliquée par «des addictions à différents médicaments et à l’alcool qui fait qu’il y a une violence dans les comportements.»

«Le fruit d’une cascade de dysfonctionnements mondiaux»

Selon Pascal Bolo, «cette nouvelle délinquance est le fruit d’une cascade de dysfonctionnements mondiaux qui amènent sur nos villes des gens qui, désespérés de pouvoir vivre chez eux ou alors qui fuient des guerres, viennent chez nous. On se retrouve avec des individus qui ont des parcours de violence importants, qui n’ont pas de moyen de subsistance, qui ne sont pas régularisables et qui ne sont pas expulsables car mineurs ou incertains quant à leur nationalité. Notons encore que bien souvent leur pays d’origine n’est pas pressé de les retrouver. Et à cet égard la crise n’a pas arrangé les choses. Cela étant dit, on se retrouve, nous, au bout de la chaîne, confrontés à des gens qui sont enrôlés pas des vrais trafiquants en échange du gîte et du couvert. Et qui se livrent, pour certains, à des agressions plus violentes. Une violence qui pourrit la vie des gens et qui représente un degré d’insécurité très important, notamment pour les jeunes noctambules». 

Consciente de la gravité de la situation et de l’importance d’agir sans attendre, Johanna Rolland, la maire (EELV) de Nantes, a signé avec le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le préfet et le procureur de la République de Nantes, un contrat nantais de sécurité intégré (CSI) le 20 mai 2021. Un projet visant notamment à renforcer les effectifs de police, tant municipaux que nationaux avec une coopération accrue entre les deux services. «On finit par avoir petit à petit une présence policière et une capacité d’intervention satisfaisante»souligne Pascal Bolo, rappelant que 29 policiers ont été engagés par la municipalité en 2021 et que 25 devraient encore rejoindre les rangs de la police nantaise en 2022.

En outre, le CSI vise aussi à accentuer le déploiement de la vidéoprotection, avec un dispositif financé à hauteur de 500.000 euros, ainsi que la prévention et la médiation. «Plus on a de subsidiarité dans les modes d’intervention, plus on peut réserver la police municipale et nationale pour se concentrer sur la lutte contre la délinquance», pointe l’adjoint à la sécurité. Le renforcement de la justice de proximité et de l’accompagnement des victimes est également un autre axe sur lequel planche la mairie. «Nous allons accompagner ces demandes de greffiers et de magistrats supplémentaires pour que nous ne soyons plus dans la situation où un jeune mineur en délit se voit convoqué devant le tribunal des mineurs un an après»explique Pascal Bolo.

Des collectifs et associations mobilisés

Mais sur le terrain, l’impatience des riverains gronde et certains ont décidé d’agir à leur façon. Sur les réseaux sociaux, plusieurs collectifs ont fait leur apparition comme «Nantais en colère», qui publie régulièrement des photos et vidéos de différentes exactions en centre-ville afin de «confronter la municipalité à notre réalité», selon l’une de ses membres.

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L’association Sécurité Nocturne Nantes (S2N) œuvre quant à elle depuis près de trois ans contre l’insécurité par le biais d’échanges réguliers avec les autorités et d’actions concrètes. Elle accompagne par exemple les victimes d’agressions dans leurs différentes démarches, comme les dépôts de plaintes. Elle a également mis en vente des porte-clés avec alarme «permettant potentiellement de faire fuir les agresseurs mais surtout d’alerter les personnes alentour». À l’initiative de l’association, plusieurs patrons et employés de restaurants organisent des escortes pour raccompagner chacun à son domicile.

«Quand on nous dit que les chiffres sont bons et que la délinquance a baissé ces dernières années c’est n’importe quoi. Ça ne prend pas en compte la fermeture des bars et boites de nuit pendant de longues périodes à cause du Covid. Oui des efforts sont faits mais non, la situation ne s’améliore pas», grommelle Guillaume, l’un des fondateurs de l’association. Certains patrons, particulièrement excédés, envisageraient même de se défendre eux-mêmes. «80% des patrons de bars sont équipés au minimum d’une matraque télescopique», assure Guillaume.

*Les prénoms ont été modifiés

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