« Populiste ! » — l’injure à laquelle le capitaine Haddock n’avait pas pensé 

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Sur BFM TV hier matin, une drôle d’atmosphère…

Jean-Paul Brighelli  CAUSEUR

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9 février 2022

« Populiste ! » — l’injure à laquelle le capitaine Haddock n’avait pas pensé
Caputre BFM TV

Gérald Darmanin a perdu ses nerfs face à la journaliste Apolline de Malherbe. « Populiste ! » lui a-t-il lancé. Il est bien curieux qu’un mot qui s’ancre dans le peuple soit devenu une injure.


Ça chauffait donc sur BFM TV, ce mardi matin. Apolline de Malherbe demandait à Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur en charge de la sécurité, de commenter les (très) mauvais chiffres de l’insécurité en France, en hausse dans tous les domaines sauf dans les violences sans armes et les cambriolages, paraît-il. Et de conclure par cette interrogation somme toute anodine : « Est-ce que vous ne vous êtes pas réveillé un peu tard sur ces questions de sécurité ? »

Le ministre a piqué sa crise. Il a feint de croire qu’il était sur CNews (quel humour !), puis a qualifié l’interrogation de la journaliste d’« un peu populiste » — et il a repris le mot quelques instants plus tard. Une façon un peu inélégante de gifler son interlocutrice.

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Permettez au professeur de Lettres que je suis de résumer l’histoire de cette notion. À l’origine (début du XXe siècle), le mot désigne une tendance politique et a servi d’abord à qualifier les mouvements insurrectionnels dans la Russie tsariste des années 1870, où l’on faisait appel au peuple contre le pouvoir. Le mot arrive en France, où il ne correspond à aucun mouvement politique de l’époque — nous sommes déjà enrégimentés par les partis. Il est donc rapatrié dans le domaine littéraire, pour qualifier — après 1918 — une école romanesque (puis cinématographique) qui représente la vie du peuple, en réaction contre une littérature bourgeoise qui se passait strictement dans le milieu confiné de « la haute », comme on disait alors. Un titre ? Hôtel du Nord, d’Eugène Dabit — qui sera adapté avec le succès que l’on sait par Marcel Carné et donnera l’occasion à Arletty de lancer à Jouvet l’une de ces répliques qui l’ont immortalisée (« Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »). Il y a même un « prix du roman populiste », décerné justement pour la première fois en 1931 à Dabit, et qui couronna par la suite Troyat, Sartre (qui ne se sentit nullement offensé) ou, plus récemment, Daniel Picouly ou Laurent Gaudé. 

C’est via la critique marxiste que le sens du terme s’infléchit. Est qualifié de « populiste » tout mouvement qui s’adresse au peuple sans passer par les organisations. Les communistes y voient l’apologie des petits paysans (beurk !), des petits commerçants (re-beurk !), réfutant la lutte des classes. Le poujadisme des années 1950 est ainsi qualifié de populiste par le PCF. C’est l’époque où Jean-Marie Le Pen est élu sur les listes de Pierre Poujade.

À l’origine, le mot est un dérivé savant du latin populus, le peuple. Il est significatif que notre société oligarchique, où quelques privilégiés en auto-reproduction ont confisqué le pouvoir, ait décidé qu’il s’agissait d’une injure. Le succès du Non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne a été si bien ressenti comme « populiste » que le Congrès s’est dépêché de se réunir pour voter l’application d’un principe que le peuple venait de rejeter. C’est le péché mortel qui a scellé tout à la fois la mainmise d’institutions supra-nationales sur la politique française, et la suspicion dans laquelle le peuple tient désormais toute la classe politique. Les politologues s’interrogent aujourd’hui gravement sur les sources de l’abstention, toujours plus massive. Il ne faut pas chercher bien loin, elle est née le jour où quelques centaines de politiciens sont passés par-dessus la volonté du peuple.

Ces mêmes politiciens ont recueilli le mot « populisme » des mains douteuses des communistes et le lancent désormais à la face des rares journalistes qui font encore leur travail.

On pourrait faire une lecture rétrograde du « populisme », qui existait bien avant que le mot ne débarque dans le vocabulaire. « Populiste » sans doute, Mirabeau qui lance à l’envoyé de Louis XVI, après le Serment du Jeu de Paume : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. » « Populiste », Victor Hugo avec les Misérables. « Populiste » enfin Edouard Daladier lorsqu’il évoque, en 1934, les « deux cents familles » qui régentent la France — et qui ne sont guère plus nombreuses aujourd’hui. « Ce sont deux cents familles, s’écrie alors le futur Président du Conseil, qui, par l’intermédiaire des conseils d’administration, par l’autorité grandissante de la banque qui émettait les actions et apportait le crédit, sont devenues les maîtresses indiscutables, non seulement de l’économie française mais de la politique française elle-même. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’empire des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent leurs mandataires dans les cabinets politiques. Elles agissent sur l’opinion publique car elles contrôlent la presse. »

« Complotisme ! » s’écrient alors les émissaires stipendiés de l’oligarchie qui se partage le pouvoir sous des étiquettes interchangeables — droite ou gauche par exemple, blanc bonnet, bonnet blanc.

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Que Gérald Darmanin use du terme est significatif de l’arrogance de la caste. La montée de l’insécurité est indéniable, et les chiffres effarants que citait Apolline de Malherbe proviennent du ministère même. L’accusation de « populisme » est typique du déni dans lequel s’enfonce la classe politique, persuadée que tant qu’elle maîtrise les médias et les spectacles, et qu’elle agitera le spectre d’une épidémie dont on comprend enfin qu’elle fut bénigne, elle continuera à faire des affaires. Le carnaval de l’élection présidentielle n’est qu’un leurre, un spectacle supplémentaire pour amuser le… peuple. Le mouvement des gilets jaunes fut un coup de semonce, mais les dirigeants de la multinationale France ne l’ont pas entendu. Eh bien gageons que la prochaine fois que l’on parlera de violence dans les médias, ce ne sera plus seulement pour évoquer les attaques à main armée, les viols et les assauts contre les forces de l’ordre, mais pour décrire un nouveau 1789 à la française — un grand moment populiste.


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