«Considérant les précédents de Poutine, une attaque russe sur l’Ukraine est probable»

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Par Laure Mandeville

LE FIGARO, 10 février 2022

Andrew A. Michta. Clairefond

GRAND ENTRETIEN – Pour le stratège américain Andrew A. Michta, la fragilité provisoire de la posture militaire des États-Unis rend la période très dangereuse à court terme, vu le front sino-russe anti-Otan qui a émergé.

Andrew A. Michta est le doyen du Collège d’études internationales et de sécurité du Centre européen pour les études sur la sécurité George-C.-Marshall. Il s’exprime ici à titre privé.

LE FIGARO. – Une guerre de cent ans oppose l’Occident et la Russie. Ce conflit a longtemps été idéologique. Mais quelle est aujourd’hui sa nature, et qui en est responsable?

Andrew A. MICHTA. – Poutine tente de restaurer le socle ethnique impérial de l’Etat russe (les Grands Russes, les petits Russes (ukrainiens) et les Biélorusses). L’essence de ce conflit est géopolitique: la Russie, avec l’Ukraine sous son contrôle, aura à nouveau la possibilité d’être un empire. Sans elle, elle devra au contraire accepter de devenir un Etat-nation normal. La question clé est savoir si la Russie deviendra à nouveau une puissance dominante en Europe ou un Etat nation eurasien par excellence, qui accepterait de se penser comme une grande puissance moderne, non impériale.

Sommes-nous dans une nouvelle guerre froide, tiède? Que peut-on faire pour l’empêcher?

Nous sommes déjà engagés dans une guerre hybride avec la Russie et la Chine, même si nous n’en sommes pas à la guerre tout court. Si on considère la disparité des ressources entre la Russie et les Etats-Unis, Poutine ne pourra soutenir un face à face de guerre froide très longtemps. Il utilise son alliance avec la Chine pour équilibrer le jeu – puisqu’ensemble, Poutine et Xi imposent aux Américains une crise sur deux fronts, alors que les forces armées américaines ne sont formatées actuellement que pour une opération d’envergure sur un seul théâtre majeur.

Nous sommes face à une guerre sur la périphérie de l’Otan sans garantie que le feu ne saute par-dessus la barrière de l’AllianceAndrew A. Michta

Mais le temps joue pour l’Amérique. Poutine et Xi savent que plus cette phase d’affrontement non direct dure, plus les capacités américaines à répondre vont augmenter. Après deux décennies d’opérations contre-terroristes, les Etats-Unis sont en train de reconstruire leur force pour des conflits interétatiques de haute intensité (cf la modernisation de l’armée de 2019).

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Selon moi, c’est la raison pour laquelle le délai qui pourrait nous amener d’une guerre hybride à une confrontation directe entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, est beaucoup plus court que beaucoup d’experts ne le pensent. Il y a un an, l’un de nos 4 amiraux 4 étoiles, dans une audition au Congrès, a affirmé que l’éventualité d’un conflit conventionnel avec la Chine sur la question de Taiwan serait posée d’ici 5 à 7 ans. Je parie sur un délai beaucoup plus court de 2 à 3 ans, mais si les Russes s’engagent en Ukraine, les Chinois pourraient décider d’exploiter cette opportunité pour créer «un piège de simultanéïté» pour nous, nous forçant à réagir sur deux théâtres à la fois.

Clairement Poutine n’a pas accepté la perte de l’empire soviétique. Veut-il recréer une mini URSS?

Comme je l’ai dit au début, il rassemble à nouveau le cœur de l’empire russe historique, tel qu’il existait depuis la fin du 18es siècle. Pour moi, il veut déconstruire l’architecture de sécurité existante en Europe. Poutine ne veut pas avoir affaire à l’Union européenne ou à l’Otan, il veut dialoguer avec l’Allemagne sur une base bilatérale, et semble penser que North Stream 1 et 2 lui donne un avantage fort.

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Cette année, l’Allemagne fermera son dernier réacteur nucléaire et le gaz naturel sera vu largement comme l’énergie de transition vers les énergies renouvelables. Une fois que North Stream 2 deviendra opérationnel, la Russie deviendra le principal fournisseur d’énergie à l’Europe, et l’Allemagne le principal distributeur de gaz russe. Ce choix délibéré de l’Allemagne, qui n’était pas du tout obligatoire (elle aurait pu se tourner vers le gaz norwégien et le gaz liquéfié LNG américain) confère à Moscou une force de frappe énergétique dangereuse pour peser sur l’avenir européen. Poutine mise sur l’éclatement de la solidarité de l’Otan, avec l’approfondissement de cette crise.

Poutine n’a-t-il pas quelques bonnes raisons d’être mécontent de l’expansion persistante de l’Otan vers l’Est, vu que cette organisation n’a pas été capable de mettre en place une architecture commune de sécurité avec la Russie?

Souvenons-nous de la raison pour laquelle l’Otan a pu s’élargir au départ: c’est parce que la Russie a été littéralement expulsée d’Europe centrale. A l’époque, nous étions profondément concernés par la zone grise d’instabilité qui émergeait dans l’espace post-soviétique. Dans les années 90, la Russie a traversé des temps de trouble existentiels sous Eltsine. Pour l’Europe Centrale, cela a ouvert une opportunité historique de se ré-amarrer à l’Occident démocratique. L’élargissement de l’Otan (j’utilise le terme originel d’élargissement à dessein et non celui d’expansion), a largement stabilisé la région. Je ne pense pas qu’il y ait eu à l’époque un chemin qui aurait pu mener à une architecture de sécurité globale incluant la Russie. On a parlé d’un statut de neutralité pour l’Ukraine, mais vu l’étendue de la fragmentation en Russie, et le niveau de corruption en Ukraine, c’était impossible à mon avis. Toutes les discussions sur ce que nous aurions dû faire me font penser aux conversations du lundi, après le match de football du dimanche.

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Les Américains ont-ils néanmoins fait des erreurs après la guerre froide face à Moscou? Dans un récent article l’intellectuel américain David Goldman, mettant en scène une conversation imaginaire avec le cardinal de Richelieu , lui fait dire que les Américains sont «stupides» de penser qu’ils peuvent étendre l’Otan à l’ infini et en préserver la solidité. Maintenir un processus d’adhésion ouvert pour la Géorgie et l’Ukraine alors que les Américains savaient qu’il n’y aurait pas d’avancée concrète, était-ce une erreur? Cela a-t-il empêché les Ukrainiens de rechercher un arrangement réaliste avec Moscou entre 2008 et 2014?

C’est la vieille Europe qui est militairement étiolée, car c’est elle qui a désarmé depuis trente ans.Andrew A. Michta

A mon avis, David Goldman élude un point fondamental. Pour les pays de l’entre deux mers situés entre la Baltique et la Mer noire, la neutralité ne pourrait jamais permettre d’assurer la souveraineté. C’est ce qui a poussé ces pays à rejoindre l’Otan. Regardez la situation de la Géorgie et de l’Ukraine aujourd’hui: Poutine sait parfaitement qu’aussi longtemps qu’il occupe des portions de leur territoire, ils ne pourront entrer dans l’Otan car l’Alliance serait alors forcée de voter pour une guerre avec Moscou. Je pense que Poutine demande néanmoins un traité sur l’Ukraine à l’Occident, dans le but de nous humilier et de discréditer l’Alliance.

Quant à l’idée de David Goldman sur le fait que l’Otan a été affaiblie par l’élargissement, je soulignerais que les pays qui dépensent 2% de leur PIB à la défense et sont sérieux avec leur armée sont essentiellement les nouveaux membres (la Pologne, les Baltes et la Roumanie notamment). C’est la vieille Europe qui est militairement étiolée, car c’est elle qui a désarmé depuis trente ans. Le problème de l’Otan n’est pas l’élargissement, c’est ce que j’appelle la régionalisation des optiques de sécurité en Europe. Si vous êtes à Tallin ou Bucarest, la seule menace c’est la Russie ; si vous êtes à Berlin, vous réalisez que l’Allemagne n’est plus un pays impliqué dans un dispositif défensif, que ses intérêts économiques en Asie croissent de manière exponentielle, bref que son approche préférée est de gérer ses relations avec la Russie à travers une combinaison de moyens politiques et économiques.

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La France regarde surtout vers le Sud, dans la profondeur de l’Afrique, puisque la frontière sud de l’Europe n’est plus en Méditerranée, mais dans le Sahel et au-delà. Pour faire court, il n’y a pas de consensus en Europe sur la nature de la menace, ce qui complique une stratégie cohérente et un plan opérationnel.

Une invasion est-elle probable? On a le sentiment que Poutine hésite à payer un prix aussi élevé…

En me basant sur tout ce que Poutine fait jusqu’ici, je pense qu’une attaque russe sur l’Ukraine est probable. Il a déployé des troupes d’extrême orient, ce qui veut dire qu’il a un accord avec Xi sur le fait que la Chine n’interfèrera pas. Ses déploiements en Biélorussie suggèrent qu’il peut utiliser ses troupes à partir de là, mais surtout, que son intention probable est d’installer une présence militaire en Biélorussie à proximité de la frontière avec l’Otan. Souvenez-vous que Poutine a déjà engrangé plusieurs victoires géopolitiques majeures par la force armée en Géorgie en 2008, en Ukraine en 2014 puis en Syrie. Tout récemment, il a montré à la Chine et à la Turquie que la Russie contrôle les ressources du Kazakhstan (en allant remettre de l’ordre à la demande du président kazakh, NDLR). Il continuera de pousser son avantage militaire, jusqu’à ce qu’on l’arrête. Il peut par exemple décider de déployer une division au Donbass et une autre en Biélorussie au-delà de Grodno, voire pousser plus loin.

Comment protège-t-on les Ukrainiens? On parle des accords de Minsk, mais ces accords mèneraient, sans modification, à l’introduction, de facto, à l’intérieur de la maison ukrainienne d’un cheval de Troie russe…

D’abord, nous devons continuer à fournir des armes à l’Ukraine. Puis nous devons être en accord avec tous nos alliés européens sur les sanctions – qui devraient inclure l’exclusion de Moscou du système Swift en cas d’attaque, ainsi que l’annulation de North Stream. Sans ces deux composantes, je ne pense pas que les sanctions seront efficaces. La meilleure solution pour l’Ukraine, en cas d’attaque, serait qu’elle parvienne à défendre son territoire national. Mais vu le déséquilibre des forces, c’est improbable. La question est de savoir combien de temps l’armée ukrainienne résisterait, et quel coût elle infligerait à l’armée russe. Autre question: quel niveau de pertes la société russe accepterait-elle.

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Que se passerait-il si des trains pleins de corps de soldats russes rentrent à la maison? Poutine redoublerait-il d’efforts ou chercherait-il une voie de sortie? Je pense que les accords de Minsk sont déjà éclipsés par les évènements. Si l’armée russe défait l’armée ukrainienne on assistera à un démembrement de l’Etat ukrainien. La plus grande inconnue est de savoir si Poutine se risquerait à entrer en Ukraine occidentale, partie la plus farouchement nationaliste, qui ne se rendrait sans doute pas sans guérilla. Si cette guerre connaît une escalade, comme je le crains, l’Europe verra un niveau de destruction et de pertes en vies humaines comme elle n’en a pas vu depuis la seconde guerre mondiale.

Face à Poutine, nous avons été unis pour refuser les demandes russes mais on voit des réponses très prudentes de l’Allemagne et la France. L’Otan est-elle affaiblie ou renforcée?

Nous sommes à un tournant de la crise qui exige un positionnement sans équivoque. Je suis préoccupé par les vues divergentes qui se manifestent. C’est ce que veut Poutine: diviser l’alliance et chercher des accords en bilatéral. Mais l’Otan uni est bien plus fort que la Russie. La taille des économies européennes à elles seules est très supérieure à celle de la Russie. Ce qui manque à l’Ouest, c’est le désir de faire face au danger plutôt que de rechercher une porte de sortie pour Poutine. Poutine ne cherche pas de porte de sortie. Il veut réviser le règlement de l’après-guerre froide en Europe, recréer une sphère de domination en Europe de l’Est et retrouver de l’influence dans le périmètre de l’Otan.

L’initiative de Macron est-elle utile?

Non. Selon moi, elle a seulement souligné les différences au sein de l’occident.

Le président Biden se retrouve forcé de réorienter ses efforts vers l’Europe et la Russie au lieu du grand pivot qu’il souhaitait vers la compétition stratégique avec la Chine…

L’idée du pivot vers l’Asie a dominé notre discussion politique depuis qu’Obama l’a formulée. Il est évident que la Chine présente une menace de bien plus grande ampleur pour nos démocraties que la Russie. Mais je mets en garde contre l’idée qu’une réorientation claire soit possible. Si on regarde l’histoire, on constate que les Grandes puissances ne pivotent pas d’un théâtre à l’autre, parce que tels efforts entraînent des effets secondaires ailleurs. Les Etats-Unis sont dans leur quintessence une puissance navale, une île continentale si l’on peut dire, et nous devons être ancrés à la fois en Europe et en Asie pour assurer notre sécurité et notre prospérité. Nous avons combattu dans deux conflits mondiaux et passé un demi-siècle à mener la guerre froide contre les Soviétiques pour empêcher l’URSS de contrôler les ressources de l’Europe et de l’Eurasie, car cela nous aurait renvoyés dans notre hémisphère. Les Etats-Unis ne vont pas quitter l’Europe dans un futur prévisible.

La Russie est une puissance fondamentalement révisionniste, qui veut revoir le système en sa faveur sans le détruire totalement.Andrew A. Michta

Il y a beaucoup de discussions en Russie sur la faiblesse et les divisions de l’Amérique, qui sont vues comme une fenêtre d’opportunité pour la Russie et la Chine. Craignez-vous que cette faiblesse mène à de nouveaux défis?

Oui, les divisions internes aux Etats-Unis et à l’Europe sont un sérieux sujet de préoccupation. Je n’ai aucun doute sur le fait que Poutine comme Xi voient le moment actuel comme une période de grande opportunité stratégique. C’est pourquoi j’ai dit un peu plus haut qu’ils voient cette fenêtre d’opportunité pour gagner face à l’Occident comme beaucoup plus étroite (et plus courte dans le temps) que beaucoup d’analystes ne le pensent.

Kissinger et même Trump avaient averti qu’il fallait tout mettre en œuvre pour empêcher une alliance stratégique entre la Russie et la Chine? Est-il trop tard après la déclaration commune de Xi et Poutine contre l’Otan du 4 février?

La Russie et la Chine sont alignées contre le système global et l’équilibre des puissances que les Etats-Unis ont mis en place après la fin de la guerre froide. C’est ce qui les a rapprochées. La Russie est une puissance fondamentalement révisionniste, qui veut revoir le système en sa faveur sans le détruire totalement. La Chine est vraiment une menace existentielle pour l’Occident, car elle ne veut pas seulement revoir le système mais le démanteler et le remplacer par un système construit autour de sa puissance économique, son pouvoir militaire et ses valeurs. On a beaucoup parlé de la nécessité de refaire une stratégie à la Nixon-Kissinger, qui aurait consisté à détourner la Russie de Pékin et à l’utiliser contre les Chinois. Je considère actuellement ces considérations comme un exercice purement théorique. L’Occident doit avant tout reconstruire ses capacités militaires: cela devrait être la priorité numéro 1 de nos alliés européens.

Un article récent du général à la retraite Leonid Ivachov, a critiqué de manière féroce le jeu géopolitique de Poutine, estimant qu’il détournait la Russie de ses défis intérieurs qui sont gigantesques, notamment au plan démographique. Il dit aussi que la manière dont la Russie a géré ses relations avec ses voisins les a fait fuir vers l’Otan, en particulier l’Ukraine. Il met en garde avec sagesse contre les conséquences catastrophiques d’une guerre pour la Russie. Devrons nous attendre que les instincts post-impériaux de la Russie refluent pour construire une relation positive avec Moscou? L’arrivée d’un démocrate à la Navalny ne changerait-elle pas complètement la donne stratégique?

Si on assume que cet article n’est pas un faux, je ne pense pas que de tels appels puissent avoir beaucoup d’impact sur les choix de Poutine. Il va continuer de pousser son avantage militaire jusqu’à ce qu’on lui remette à sa place. Ce qui rend la situation actuelle périlleuse est que nous sommes face à une guerre régionale sur la périphérie de l’Otan, sans garantie que le feu ne puisse sauter par-dessus la barrière de l’alliance. Il faut avoir en tête qu’une attaque russe génèrera, si elle a lieu, un flot de réfugiés vers l’Europe sans précédent depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

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Nous parlons de millions de gens qui entreraient en Europe pour sauver leur vie. Dans l’hypothèse de l’arrivée d’un démocrate comme Navalny au Kremlin, je resterais prudent, à cause de ce que la Russie est et qu’elle a été dans l’histoire européenne. Mais je suis tout à fait certain qu’ils ne tenteraient pas de récupérer l’Ukraine ou la Biélorussie et que, du coup, sans ces deux états dans son giron, la Russie serait forcée de se mettre à se penser elle-même comme une grande nation moderne, pas un empire. Un peu comme la Grande Bretagne ou la France…

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