Del Valle] Aux racines de la crise ukrainienne : impérialisme étatsunien, division de l’Europe et endiguement du Heartland russe…

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Le problème de l’extension sans limite de l’OTAN et l’UE vers l’Est demeure un casus belli que les stratèges atlantistes semblent feindre de ne pas comprendre. Pourquoi ? Tout simplement… 

Par  Alexandre del Valle. VALEURS ACTUELLES

Publié le 10 février 2022

La conférence de presse entre Emmanuel Macrin et Vladimir Poutine, le 7 février. Photo © Sergei Guneyev/AP/SIPA

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Le problème de l’extension sans limite de l’OTAN et l’UE vers l’Est demeure un casus belli que les stratèges atlantistes semblent feindre de ne pas comprendre. Pourquoi ? Tout simplement parce que le processus — entamé depuis les années 1992-1998-2003 — d’exclusion occidentale de la Russie, ennemi suprême, permet de pérenniser la domination atlanto-américaine du continent européen et donc sa division. Pour les Etats-Unis et l’OTAN, l’ennemi n’a jamais cessé d’être la Russie. L’“Acte fondateur OTAN-Russie”, signé en 1997, qui engageait l’OTAN à ne pas déployer de forces supplémentaires dans les nouveaux pays membres de l’Alliance atlantique, est mort dans les faits, de même que sont passées aux poubelles de l’histoire les “promesses” de Helmut Khol, James Baker et George Bush père à Mickhail Gorbatchov (1989-1991) de ne pas étendre l’OTAN au-delà des « lignes rouges » fixées par Moscou à l’époque en échange de la dissolution du Pacte de Varsovie et de la perspective d’adhésion de certains pays ex-soviétiques à l’Union européenne, voire à l’OTAN, ce qui était déjà difficile à accepter pour les dirigeants russes et qui excluait bien évidemment « l’étranger proche russe » ukraino-biélorusse. L’élargissement de l’OTAN dans cette direction, exacerbé avec la tentation atlantiste des autorités ukrainiennes post-Euromaïdan, est un véritable casus belli entre l’Occident et la Russie. Il participe d’une logique de néo-guerre froide, voire de “Roll back” (refoulement) de la Russie. Cette rupture de l’équilibre stratégique instauré en 1990 a achevé de pousser la Russie encore plus dans les bras de la Chine et elle a encouragé les tendances les plus anti-occidentales en Russie au détriment des forces libérales et europhiles encore dominantes durant l’ère Boris Eltsine et les deux premières années du règne de Vladimir Poutine (2000-2003). Pour la petite histoire, rappelons cette remarque de George Kennan, le concepteur de la doctrine de l’endiguement de l’URSS, qui déplorait au soir de sa vie l’obsession antirusse des Etats-Unis : « Les Russes vont réagir progressivement de manière particulièrement hostile et cela changera leur politique (…). Cette expansion [de l’OTAN] ferait se retourner les Pères Fondateurs de notre pays dans leur tombe. »

De l’occasion manquée de l’alliance russo-occidentale (1999-2003) a la rupture stratégique de 2003-2005

Pourtant, en 1990, la stratégie des pays de l’Alliance atlantique avait semblé aller dans le sens d’un rapprochement russo-atlantique. Rappelons qu’après l’implosion de l’Union soviétique, la Russie, ne cessa de se rapprocher de l’OTAN, qui semblait tirer les leçons de la chute de l’ex-ennemi soviétique. Ainsi, en 1994, Moscou ratifia le programme du Partenariat pour la paix de l’OTAN. En mai 1997, un accord de coopération mutuelle stipulait que les deux pays n’étaient plus des ennemis. Vinrent ensuite les intégrations d’ex-pays membres du pacte de Varsovie dans l’OTAN puis dans l’UE, devenus indépendants après 1989, qui conforta même sa coopération avec les Occidentaux (exercices militaires communs, fréquentes consultations ; ouverture d’un point de transit de l’OTAN à Oulianovsk, en Russie, afin de favoriser l’acheminement de matériel vers le front afghan, etc). Comme l’a noté McFaul, pour évoluer vers une réelle alliance, cette relation stratégique aurait également dû revêtir un contenu intéressant pour la partie russe, qui ne s’est en réalité vu offrir aucune porte de sortie permettant de prendre en compte ses intérêts vitaux. A titre d’exemple, les Etats-Unis auraient pu appuyer l’adhésion de la Russie à l’OMC, ce qu’ils refusèrent jusqu’en 2012, alors que la Chine qui en viole tous les fondements et règles le fut très vite alors qu’elle était déjà bien moins démocratique. Washington aurait pu établir une relation d’alliance plus formelle entre l’OTAN et la Russie, au lieu de laisser partir en quenouilles le partenariat Russie-OTAN, puis suspendre le boycott d’achat d’armes russes par les membres de l’OTAN, sujet de fort ressentiment. Les dirigeants des pays de l’Alliance atlantique auraient pu travailler sur la réduction des missiles balistiques et coopérer — comme le proposaient les Russes dès 2000 — avec l’armée russe face à la menace islamiste. Les Etats-Unis auraient pu s’abstenir de soutenir indirectement les rebelles jihadistes en Tchétchénie durant toutes les années 1990-2000. Enfin, l’Occident aurait pu soutenir bien plus efficacement le développement d’institutions plus démocratiques en Russie par l’exemplarité et la coopération que par les sanctions et les mises au ban permanentes (depuis les années 1998-90 et la guerre du Kosovo). La Maison-Blanche manqua cette opportunité par son incohérence stratégique, et son impérialisme arrogant, fondés sur le mépris américain selon lequel la Russie post-soviétique, affaiblie (PNB égal à celui de l’Italie) ne méritait pas d’être traitée d’égal à égal et qu’elle devait être encore plus affaiblie en tant que continuité de l’URSS, dans le cadre d’une sorte de “retour sur investissements” des efforts de la guerre froide…

Au début de son premier mandat, George Bush père, ancien stratège de la CIA donc pragmatique et conscients des enjeux de long terme, s’était certes fixé comme objectif de garder la Russie dans le camp occidental afin d’éviter un rapprochement avec la Chine, ce que confirmèrent officiellement James Baker et Helmut Kohl à Mikhaïl Gorbatchev en 1990-91. Toutefois, vers 2003–2004, en pleine période néo-conservatrice de “révolutions orange” et de seconde guerre d’Irak, la doctrine du fils G. W. Bush, bien moins formé géopolitiquement, évolua vers l’arrogance néo-impériale et la lutte tous azimuts contre « la tyrannie », les « Etats voyous » et leur parrain russe. Même si cela n’était pas ouvertement avoué, pour des raisons diplomatiques, cette nouvelle approche néo-conservatrice interventionniste était déclinée à travers un objectif à terme de changement de régime à Moscou. C’est précisément à ce moment-là, au milieu des années 2000, que Vladimir Poutine commença à recentrer son pouvoir, à cesser de se montrer ouvert à une libéralisation appuyée depuis l’extérieur et à considérer de nouveau les Etats-Unis, l’OTAN, voire même l’UE, comme menaçants. Une nouvelle approche, plus confrontationnelle, émergea ainsi entre 2004 (réaction à la révolution Orange en Ukraine), et 2008, lorsque George W. Bush intensifia le soutien américain à l’idée d’une adhésion prochaine de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN. En bref, par cette provocation, en tout cas ressentie comme telle par Moscou, le Président américain rata complètement cette occasion historique, et ses successeurs ne changèrent pas cette trajectoire préjudiciable à l’entente russo-occidentale.

Vladimir Poutine n’a jamais accepté le projet américain de déployer en Europe centrale et orientale un système de défense antimissile

Les relations russo-américaines se dégradèrent alors très rapidement à partir de 2003, après trois années de lune de miel pourtant porteuses d’espoir. Apparemment, ces relations demeuraient hantées par l’esprit de la guerre froide, pendant laquelle l’Union soviétique était perçue comme l’empire du mal représentant une menace mortelle pour la civilisation occidentale et pour le monde. La guerre d’Irak (mars 2003) provoqua une réelle rupture stratégique entre la Russie et les Etats- Unis. Devenu plus européen, en février 2003, Vladimir Poutine se rendit à Berlin et à Paris, capitales qui s’étaient fortement opposées à l’intervention militaire américaine en Irak. Mais il allait vite déchanter et désespérer de croire que l’UE, dont la structure de défense n’est autre que l’OTAN, pouvait devenir un acteur géopolitique indépendant des Etats-Unis, phénomène exacerbé depuis 2004 (10 nouveaux élargissements de l’UE dont plusieurs pays hostiles à la Russie), qui a fait adhérer à l’Union de nombreux pays de l’Europe orientale russophobes très revanchards et/ou très atlantistes. Après cette décennie d’élargissement à l’UE et à l’OTAN (souvent en même temps) de nombreux pays de l’est, l’UE est devenue plus que jamais une entité atlantiste sous la domination des Etats-Unis et de leurs intérêts et multinationales toutes relayées par des lobbies puissantissimes à Bruxelles et dans tous les pays européens. On assista alors à la reconstitution d’un impressionnant potentiel militaire en Pologne, qui se prépare quasi ouvertement depuis la crise ukrainienne à une guerre potentielle contre la Russie.

D’autres nouveaux membres de l’Alliance (Pays baltes, Bulgarie, Roumanie) se sont placés quant à eux sous le parapluie de l’OTAN qui y a ouvert depuis 2006 des bases aériennes notamment (Bezmer et Graf Ignatievo), puis un polygone militaire (Novo Selo). Les patrouilles d’avions militaires de l’OTAN survolent désormais très régulièrement l’espace aérien des pays baltes en proximité immédiate des frontières russes, en raison de l’absence d’aviation militaire dans ces pays. Vladimir Poutine n’a jamais accepté le projet américain de déployer en Europe centrale et orientale un système de défense antimissile, au même titre que l’ingérence occidentale en Ukraine. Il a toujours répondu fermement en assurant que si les États-Unis sortent du traité ABM, la Russie sortira du système d’accords de limitation et de maîtrise des armements stratégiques, classiques, voire tactiques, et engagera une politique indépendante en matière de dissuasion nucléaire. D’après de nombreux stratèges polonais, baltes ou anglo-saxons, Vladimir Poutine aurait donc comme objectif proche d’envahir, après l’Ukraine, les pays baltes qui abritent d’importantes communautés russophones dans l’intention de contrer l’encerclement atlantico-étatsunien, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et leurs alliés baltes et polonais ne cessant de diffuser encore plus sérieusement ce type de scénarios apocalyptiques concernant la menace russe. Telle est la genèse fort regrettable pour la paix mondiale et la stabilité paneuropéenne, de l’actuel antagonisme russo-occidental qui a eu comme conséquence prévisible (et suicudaire pour l’Occident), de jeter la Russie dans les bras de la Chine, vrai rival et ennemi géo-économique, industriel, stratégique, civilisationnel et idéologique des Etats-Unis et de l’Occident.

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