«L’esprit de Pascal, maître de notre tradition de polémique littéraire et politique, a disparu»

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Par Xavier Patier

LE FIGARO. 9 février 2022

Xavier Patier. fc

TRIBUNE – Jadis, on accusait son adversaire de mentir. 
Désormais, on affirme qu’il tient un discours de haine. Le logiciel de pensée anglo-saxon, fondé sur la morale, a envahi la France, au préjudice de notre tradition nationale de polémique qui avait contribué au goût du style, argumente l’écrivain Xavier Patier.

Le gauche se meurt, la gauche est morte, mais la gauche continue à nous faire la leçon. Parmi les sentences morales que nous entendons depuis le début de la campagne présidentielle, figure la ritournelle consistant à répéter que le discours politique de la droite se fait de plus en plus violent. En 2017 déjà, le débat d’entre-deux tours entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron avait été qualifié par une journaliste, Nathalie Saint-Cricq, de débat «le plus violent de l’histoire», comme si l’altercation Mitterrand-Chirac de 1988, par exemple, n’avait pas été infiniment plus brutale, sans parler des flèches envoyées voilà bientôt cinquante ans par Le Coup d’État permanent, livre plein d’animosité dans lequel François Mitterrand traitait pratiquement le général de Gaulle de «Duce» et de «Führer» et qualifiait la V République de dictature.

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L’idée que la violence verbale en politique ne cesse de s’aggraver traduit un recul de la culture historique, mais elle fait aussi partie d’une manœuvre implicite, et peut-être inconsciente, qui est une stratégie de la censure. Cette manœuvre vient de loin. Naguère, quand un homme de droite n’était pas de votre avis, vous disiez qu’il mentait. À présent, vous affirmez qu’il incite à la haine. Différence fondamentale: il ne s’agit plus de nourrir la querelle, mais d’imposer le silence.

La tentation de la censure, longtemps de droite, a subrepticement changé de camp. Que s’est-il passé?

Outrances verbales

Rappelons d’abord que la violence verbale en politique n’est pas née avec internet. L’entre-deux-guerres, par exemple, fut une période de grande brutalité sémantique. Georges Bernanos et même Paul Claudel – auteurs bons catholiques et donc a priori portés à pratiquer la bienveillance fraternelle – ont tenu sur leurs adversaires des propos qui, aujourd’hui, les conduiraient devant la 17 chambre correctionnelle. Songeons à cette phrase hasardeuse de Bernanos écrite en 1944: «Hitler a déshonoré l’antisémitisme». Et je n’ose imaginer ce qui serait arrivé à Léon Bloy s’il avait disposé des réseaux sociaux, lui qui traitait les bourgeois de cochons et Maupassant de chien en érection.

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Ces outrances verbales font partie de notre patrimoine culturel. Elles puisent leurs racines dans notre histoire. Elles sont indissociables de notre tradition intellectuelle, pour au moins deux raisons.

Chemin naturel

La première raison tient à la prégnance de la filiation de Blaise Pascal sur nos penseurs. Pascal a été,à un degré qu’il ne faut pas sous-estimer, le prescripteur des manuels de français depuis le XVIII siècle jusqu’au Lagarde et Michard. Il a nourri des générations de plumitifs en un temps où l’écriture était le chemin naturel qui conduisait à la politique. Il a donné ses lettres de noblesse à une manière d’ironiser qui a marqué tous les écrits de combat, du Qu’est-ce que le tiers état? de l’abbé Sieyès jusqu’au «J’accuse!» de Zola et du Traité sur la tolérance de Voltaire jusqu’au Bloc-Notes de Mauriac. L’âpreté verbale inspirée du«Mes révérends pères» des Provinciales n’était pas haineuse. Au-delà de sa subtilité, elle était identitaire et rabelaisienne.

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Bernanos et Claudel, admirateurs de Port-Royal, fouettaient les marchands du temple comme leur maître avait fouetté les Jésuites: gaillardement mais sans haine. La polémique parisienne, aussi longtemps qu’elle est restée fille de Pascal, a été joyeuse. L’esprit français applaudissait le mot qui tue ; il méprisait la parole qui blesse. Le «discours de haine» était une notion inconnue.

Bon mot

La seconde raison tient à notre droit de la presse. Depuis le rétablissement de la censure par la Convention en 1793, notre histoire juridique est une interminable succession de textes restreignant, élargissant ou encadrant la liberté d’expression dans la presse et dans l’édition. Pour cette raison, la qualité des journalistes politiques français s’est longtemps mesurée à leur courage: le modèle du journaliste français était Henri Rochefort, qui bravait la censure de Louis-Napoléon et risquait la prison. Dans le même temps, la qualité des journalistes anglo-saxons, qui évoluaient dans un monde moins encadré, se mesurait à leur rigueur: le modèle du journaliste anglais était James Heckscher (1834-1909), qui bravait l’océan et risquait l’accident. Le journaliste français était un polémiste à la recherche du bon mot. Le journaliste anglo-saxon était un enquêteur à la recherche de la bonne source. Deux mondes parallèles. Panache rabelaiso-pascalien d’un côté, surmoi protestant de l’autre.

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L’envahissement du logiciel de pensée anglo-saxon, via les réseaux sociaux notamment, a mis à mal depuis vingt ans le vieux modèle français. L’esprit français est désormais confronté à la dévalorisation du «bon mot» en même temps que le journalisme polémique, dynamité par la bien-pensance américaine et le prestige des méthodes pratiquées par Mediapart, perdait son crédit.

Gentils inquisiteurs

La gauche, toujours séduite à l’idée de dire le bien, s’est laissé emporter par cette évolution morale. Dans son discours politique, le style ne vaut plus rien. Il ne s’agit plus de faire vivre le débat d’idées, mais de dénicher l’information punitive. La chasse au rêve est devenue chasse à l’homme. La morale a tout dévoré. Et c’est ainsi que, notre tradition polémique une fois morte, le discours de la droite a perdu son droit d’invective. La politique a viré à l’investigation, forme numérisée de l’inquisition.

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Et pendant qu’elle perdait la bataille des idées, la gauche gardait le monopole du cœur. Alors que, selon plusieurs instituts de sondage, les Français ne se sont jamais sentis autant de droite, ils continuent d’éprouver des bouffées de faiblesse pour les gentils inquisiteurs quand ils insultent les méchants hérétiques. La droite des moustaches hérissées et des cannes brandies a moralement perdu contre la gauche des indignations documentées et des sourcils froncés.

Je ne suis pas de votre avis, donc vous incitez à la haine, et donc je vous condamne non pas pour ce que vous dites, mais pour ce que vous êtes: voilà à quel paradoxe aboutit la bonne conscience devenue folle dans un pays déraciné.

*Xavier Patier a publié plus de vingt-cinq romans, nouvelles et essais, tels «Bientôt nous ne serons plus rien» (La Table Ronde, 1994), prix Jacques-Chardonne, et «Le Silence des termites» (La Table Ronde, 2008), prix Roger-Nimier. Dernier ouvrage paru: «Demain la France. Tombeaux de Mauriac, Michelet, de Gaulle» (Le Cerf, 2020), grand prix catholique de littérature.

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