Pr Gilbert Deray : « En France, nous avons décidé que la pandémie de Covid-19 est terminée » …

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Chronique

Le chef du service de néphrologie de la Pitié-Salpêtrière déplore que nous ne tirions pas les vraies leçons du Covid, afin de nous préparer face à « la possible prochaine vague ».

Durée : 6 min

Des infirmières de la réanimation de l'hopital Delafontaine à Saint-Denis, le 29 décembre 2021

Par Gilbert Deray

Publié le 09/02/2022 L’EXPRESS

En France, la pandémie de Sars-CoV-2 est définitivement terminée ! Les citoyens et les décideurs politiques en ont décidé ainsi. La vague Omicron va progressivement s’éteindre. Les hôpitaux seront sous tension pendant cette période avec la litanie des décès, des Covid longs, des déprogrammations et des réanimations en surrégime. A la différence que ces chiffres vont disparaître de notre quotidien médiatique. 

L’heure est au retour obligatoire à une vie normale, celle du monde d’avant mars 2020, une éternité. Nous anticipons, avec la suppression des mesures de protection, la disparition annoncée du Covid-19. Pas seulement une amélioration transitoire, mais sa transformation annoncée en une « grippe endémique bénigne ». 

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Qu’importe que ces annonces soient virtuelles. L’Histoire nous a appris que l’on pouvait répéter les mêmes fausses annonces sans fin et sans conséquences. Sans doute dans l’espoir que, telle une horloge arrêtée qui deux fois par jour et l’espace d’une seconde donne l’heure exacte, l’annonce s’avérera un jour juste. 

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Dans ce contexte d’urgence absolue à faire disparaître l’idée même du Covid, la situation hospitalière n’est plus un critère de régulation des décisions politiques. Tant que l’hôpital « tient », les mesures de restriction ne seront pas rétablies. Cachez cet hôpital que je ne saurais voir. 

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Ce qui est très compréhensible, c’est la nécessité de lever cette chape de plomb que représente le Covid. Depuis deux ans, nous sommes soumis à une information continue très anxiogène et à des restrictions qui, même lorsqu’elles ne sont pas majeures, nous ramènent à chaque instant à l’idée d’une menace latente. Et il y a cet étrange lien permanent avec l’hôpital, dont nous suivons les difficultés et les carences. Une télé-réalité hospitalière qui fait entrer dans chaque foyer au quotidien l’idée de la maladie grave et de la mort. 

Ce qui est incompréhensible, c’est l’absence de débat sur ce que le Covid devrait nous avoir appris sur notre relation avec l’autre, et ce que nous devons faire pour préparer la possible prochaine vague.  

« Ils ont leur médecine traditionnelle »…

Le Covid a été un extraordinaire révélateur des inégalités et du repli des pays riches sur leurs privilèges. La pauvreté sous toutes ses formes – richesses, éducation, minorité, guerre, sexe… – s’est révélée être un facteur de risque de contamination et de décès aussi important que l’obésité ou le diabète. Ce ne sont pas seulement les « vieux » qui sont morts du Covid, mais surtout les déshérités, y compris dans les pays riches. 

A cela s’ajoute le repli identitaire de ces pays riches. C’est ainsi que des maladies comme la tuberculose, la malaria, le VIH, déjà source chaque année de millions de morts dans les pays pauvres, ont progressé ces deux dernières années. Nous, les pays riches ne sommes pas capables de poursuivre nos aides déjà insuffisantes, et dans le même temps de prendre soin de nos populations. C’est ce qui a conduit à l’échec de Covax, et à l’indécent taux de vaccination contre le Covid-19 en Afrique. 

Plus indécent encore, les propos qui appellent à respecter « le choix » de ces pays à ne pas être vaccinés : « Ce n’est pas leur culture », « Ils ont leur médecine traditionnelle », « Ils n’en veulent pas de nos vaccins occidentaux »… On oublie d’ailleurs facilement le taux record d’opposants aux vaccins en France en 2020. A tel point qu’il a fallu inventer le passe sanitaire pour les « convaincre » de se faire vacciner.  

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Cela me rappelle ces années où les traitements contre le VIH nous étaient réservés. Trop chers pour les pays pauvres, l’Afrique en particulier, et qui de toute façon n’en voulaient pas. Voici ce que l’on pouvait lire en 1999 : « Imaginez ce qui se passera, si nous donnons accès aux médicaments anti-VIH. Nous les maintiendrons en vie plus longtemps. Ils auront des relations sexuelles et continueront de propager le virus » (des représentants d’un organisme donateur bilatéral). Ou : « Si nous finançons des initiatives thérapeutiques dans les pays en développement, il faut nous limiter aux pays qui se sont mobilisés et ont témoigné de leur volonté politique de mettre en oeuvre des actions préventives. S’ils n’utilisent pas de préservatifs, pourquoi devrions-nous les soigner ? » (un représentant d’un organisme multilatéral). Et aussi : « Des systèmes de santé sous-développés peuvent ne pas être en mesure d’assurer la qualité des soins nécessaire à l’efficacité des antirétroviraux » (Ruairi Brugha, 2003). 

L’Afrique, pour la vaccination contre le Covid, souffre, entre autres, de désinformation, y compris au plus haut niveau politique, de sous-dotation et de problème de distribution. Soit nous luttons ensemble pour résoudre ces problèmes, soit une fois de plus nous inventons une histoire purement culturelle pour laisser l’autre mourir dans l’indifférence de notre obésité vaccinale.  

Le Covid sera-t-il un révélateur de la solidarité mondiale? A ce stade, non.  

L’espoir réside dans le progrès scientifique 

Il y a aussi l’espoir que cette pandémie prenne réellement fin et soit sous contrôle, il est immense et basé sur des faits. Pas celui de ce très joli conte pour enfants épuisés par la pandémie qui repose sur l’immunité collective et ces gentils variants qui à chaque vague deviendraient moins virulents. 

Ce sont des mythes non dans leurs possibilités, mais dans leurs certitudes. 

Non, l’espoir réside dans le progrès scientifique, la compréhension du virus et l’évolution de nos mentalités vers une responsabilité collective au sein de laquelle nous accepterons la perte de certaines de nos libertés individuelles.  

Les progrès thérapeutiques réalisés en deux ans sont exceptionnels, du jamais vu dans l’histoire de la médecine : vaccins, anticorps monoclonaux, corticoïdes, anticoagulants, nouvelle forme de ventilation, antiviraux – Paxlovid et Molnupiravir… Et ceux à venir sont prometteurs : pan vaccin (efficace sur une palette de variants possibles), vaccin intranasal, autres antiviraux, traitements spécifiques des complications selon leur physiopathologie… 

Il y a aussi la protection avec les masques, en accélérant la distribution de ceux les plus efficaces chez les plus exposés et dans les lieux de réunions intérieures avec un public nombreux tant que l’épidémie sera persistante à un niveau significatif. Modeste sacrifice de notre confort personnel pour protéger les autres. 

La problématique de l’air propre est clairement l’un des enseignements de cette crise. Nous avons inventé l’eau potable pour contrer d’autres épidémies. Il est temps d’appliquer les mêmes règles à l’air, en particulier à l’intérieur. Accepteriez-vous de boire l’eau des égouts ? Non. Et pourtant nous acceptons de respirer un air très sale. Il est inodore et incolore (et encore, ce n’est plus vrai lors des pics de pollution), mais tout aussi mortel. Des règles sanitaires dans les constructions et de nouvelles normes s’imposent. Cela ne fait que rejoindre la problématique générale de la crise écologique planétaire. La crainte immédiate et personnalisée permettra-t-elle de nous rendre plus sensible à cet inéluctable désastre? 

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La réelle sécurisation des écoles représente l’un des échecs de ces deux dernières années. Qu’elles restent ouvertes est bien. Que les écoliers et les enseignants puissent y séjourner en toute sécurité est nécessaire. La santé des enfants repose sur des sanitaires décents, des classes ventilées, un air « nettoyé », des masques efficaces pour ces derniers et leurs professeurs. Sous prétexte que le Covid chez l’enfant n’est pas grave, peu a été fait pour sécuriser les écoles. Que l’on puisse dire que la mort de « quelques enfants » du Covid ne justifie pas plus de mesures me révolte.  

Enfin, et cette liste est loin d’être exhaustive, la lutte contre la désinformation est probablement l’un des plus sûrs moyens pour atténuer les conséquences sanitaires et sociales de cette pandémie.  

Une telle tornade mondiale mériterait ses Etats généraux et son plan Marshall.

Dans l’attente, ce n’est pas la prochaine vague de Covid que je crains, c’est un simple retour amnésique à notre vie antérieure. 

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