« Un accord sur le nucléaire iranien serait très dangereux pour Israël »

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ENTRETIEN. Ancien haut gradé israélien, Yossi Kuperwasser s’alarme du compromis qui pourrait être trouvé entre Washington et Téhéran sur ses activités atomiques.

Les negociations sur le nucleaire iranien se tiennent au palais Coburg, a Vienne.
Les négociations sur le nucléaire iranien se tiennent au palais Coburg, à Vienne.© HANDOUT / EU DELEGATION IN VIENNA / AFP

Propos recueillis par Armin Arefi

Publié le 10/02/2022 LE POINT

Les deux meilleurs ennemis pourraient finalement s’entendre. Engagés dans la dernière ligne droite des négociations sur le programme nucléaire iranien à Vienne, les États-Unis et l’Iran entrevoient la conclusion d’un compromis qui pourrait signer le retour commun des deux pays dans le cadre de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), dont Donald Trump s’était unilatéralement retiré en 2018 avant que l’Iran ne s’affranchisse à son tour de ses obligations en matière d’atome. Une perspective qui n’est pas pour réjouir l’État d’Israël, grand pourfendeur du JCPOA, qui estime que l’accord qui se dessine en Autriche ne répond nullement à ses besoins en matière de défense et de sécurité.

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Ancien chef de la division de recherche du renseignement militaire de l’armée israélienne (de 2001 à 2006) et directeur général du ministère israélien des Affaires stratégiques, le brigadier général de réserve Yossi Kuperwasser, aujourd’hui chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs, explique pourquoi un tel accord ouvrirait, selon lui, la voie à l’obtention par l’Iran d’un arsenal nucléaire menaçant directement Israël.

Le Point : Pensez-vous que l’Iran et les États-Unis vont trouver un accord à Vienne ?

Ancien chef de la division de recherche du renseignement militaire de l’armée israélienne (de 2001 à 2006) et directeur général du ministère israélien des Affaires stratégiques, le brigadier général de réserve Yossi Kuperwasser est aujourd’hui chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs.© DR

Yossi Kuperwasser : Nous en sommes encore loin, mais ce n’est qu’une question de décision [politique]. Ce que je veux dire, c’est qu’après environ un an de négociations chaque partie connaît exactement les attentes de l’autre. La question est donc simplement de décider s’ils sont prêts à réaliser des concessions sur certains des points, et que l’autre partie en fasse de même, dans le but d’atteindre un accord. À mon avis, les Américains souhaitent cet accord. Les Iraniens le souhaitent également, car il leur permettra d’avoir un accès sûr vers l’obtention dans dix ans d’un grand arsenal nucléaire sans avoir à s’inquiéter des conditions économiques du pays, sans avoir à s’inquiéter de leur légitimité, sans avoir à s’inquiéter d’être attaqués de quelque manière que ce soit. Voilà pourquoi je pense que les deux parties souhaitent un accord et y arriveront finalement.

Quels sont les obstacles qui se dressent encore sur le chemin d’un accord ?

Il reste deux conditions, réclamées par les Iraniens, qui seront très difficiles à accepter pour les Américains. Tout d’abord, ces derniers ne peuvent pas légalement apporter de garanties selon lesquelles les futurs présidents américains ne se retireront pas de l’accord. Par ailleurs, ils ne peuvent pas assurer que toutes les sanctions américaines contre l’Iran – celles qui font partie de l’accord sur le nucléaire et celles qui ne le font pas –, seront levées, même si l’administration Biden pouvait être tentée d’aller vers cette voie pour convaincre les Iraniens de rejoindre l’accord. Il sera de toute façon difficile de passer l’étape du Congrès, même si certains estiment qu’un accord devra outrepasser cet obstacle.

Quelle est exactement la position d’Israël sur ces négociations ?

La position du Premier ministre Naftali Bennett est exactement celle de l’ancien gouvernement de Benyamin Netanyahou. Tout retour à l’accord est un pas très dangereux pour la sécurité d’Israël, celle de la région et du monde entier. Car cela signifie que nous aurons d’ici dix ans non seulement un Iran nucléaire mais un Iran doté d’un grand nombre d’armes atomiques sans être en mesure de faire quoi que ce soit pour le contrer. C’est quelque chose dont nous devons nous inquiéter et nous assurer que cela n’arrive jamais.

Pourtant, les États-Unis ne disent-ils pas qu’un retour à l’accord sur le nucléaire iranien est, au contraire, le meilleur moyen de s’assurer que l’Iran ne se dote pas de la bombe ?

C’est tout simplement faux, car cela ouvre la voie pour l’Iran [à l’obtention de l’arme atomique]. C’est ce qu’a fait le premier accord sur le nucléaire (JCPOA), en juillet 2015, qui a donné à Téhéran l’opportunité d’avoir la capacité de produire un grand arsenal d’armes nucléaires à l’issue de l’accord, qui était supposé n’être limité qu’à quinze ans, soit 2031. Or, nous sommes déjà en 2022 ! En réalité, cet accord était construit sur l’idée que l’Iran bénéficierait des fruits de ce compromis, deviendrait un membre légitime de la famille des nations et cesserait de soutenir le terrorisme. Nous savons aujourd’hui que cela n’est pas arrivé. Dès lors, pourquoi quiconque souhaiterait-il rejoindre un accord qui permettrait à l’Iran d’avoir la capacité de produire des armes nucléaires ? Cela n’a aucun sens.

Mais l’Iran n’a-t-il pas entièrement respecté l’accord sur le nucléaire, selon les divers rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique, avant que les États-Unis de Donald Trump ne s’en retirent unilatéralement en 2018 ?

Non. Bien sûr, les Iraniens ont respecté les éléments techniques qui en faisaient partie, car cela était bon pour eux. L’accord était excellent de leur point de vue. Mais ce qu’ils n’ont pas fait, alors que c’était très important, c’était de partager des éléments réels sur la nature militaire de leur projet avec l’Agence internationale de l’énergie atomique et la communauté internationale. La question de la nature potentiellement militaire (PMD) de leur projet n’a pas été résolue. Cette question est d’ailleurs une des raisons qui ont servi de justification au président Donald Trump pour se retirer de l’accord, d’après les informations contenues dans les archives qui ont été dérobées à Téhéran [par le Mossad]. Un autre motif a été la non-mise sous scellés du réacteur nucléaire d’Arak qui, contrairement aux engagements de l’Iran, n’a pas été rempli avec du ciment, si ce n’est avec un logiciel Photoshop !

À LIRE AUSSIIsraël : le Mossad face aux nouvelles technologiesCelles-ci n’ont pourtant pas apporté de nouvelles révélations sur ce que la communauté internationale savait déjà sur le programme nucléaire iranien.

Au contraire, nous avons appris qu’il y avait quatre sites en Iran qui abritaient des activités visant à miniaturiser une arme nucléaire. Plus tard, nous avons même trouvé des traces d’uranium traité par des êtres humains. Et voilà que nous voulons désormais rejoindre le même accord sans savoir exactement ce qui s’est passé à ces endroits. Nous ne savons pas réellement à quel niveau d’avancement vers la bombe se situe l’Iran. Mais comment oser entrer de nouveau dans un accord avec lequel nous nous sommes trompés nous-mêmes ? L’ancien directeur de l’AIEA Yukiya Amano a lui-même avoué en décembre 2015 ne pas avoir reçu de réponses sur la nature potentiellement militaire du programme nucléaire iranien, ce qui ne l’a pas empêché d’endosser l’accord. Il savait qu’il mentait sur le fait qu’il avait suffisamment d’assurances sur la nature des activités de l’Iran, que celles-ci étaient pacifiques et non militaires. Tout le monde savait qu’il mentait, y compris l’administration américaine. Durant donc cinq années, les Iraniens ont grandement triché. Nous le savons exactement. Ils n’ont jamais rien partagé sur ces quatre sites.

Pourtant, d’après les agences américaine et israélienne de renseignements, l’Iran n’a-t-il pas cessé de travailler sur une bombe atomique en 2003 ?

Dans ce cas, pourquoi l’Iran enrichit-il de l’uranium à 60 % ? Même Rafael Grossi, le directeur actuel de l’AIEA, souligne qu’il n’y a pas d’autre explication que le militaire.

Les responsables iraniens affirment que c’est un levier de pression pour les négociations

Non, à 60 % d’enrichissement, cela ne sert qu’un but militaire. Il en va de même pour la production d’uranium métal qu’ils réalisent désormais à un degré d’enrichissement de 20 %. Qui a réellement besoin d’uranium métal ?

À LIRE AUSSI« La grave erreur d’Israël sur le nucléaire iranien »Le retrait unilatéral de Donald Trump de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 était-il donc, selon vous, une bonne chose ?

Non, je pense que Donald Trump n’aurait pas dû se retirer de l’accord de la manière dont il l’a fait. Je pense qu’il aurait dû activer à l’époque le snap back des États-Unis [retour automatique aux sanctions de l’ONU en cas de violation avérée de l’accord, NDLR]. Or il a activé cette clause plus tard, alors qu’il avait déjà quitté le JCPOA, ce qui n’était plus possible. Il aurait dû le faire alors qu’il était encore partie prenante de l’accord.

Revenons à Israël, qui a laissé entendre ces dernières semaines qu’il ne serait pas nécessairement opposé à un accord avec l’Iran, à condition qu’il soit robuste et ferme.

Naftali Bennett est favorable à un accord fort avec l’Iran. Le problème est que ce n’est pas ce que les Américains ont mentionné avant de rejoindre les négociations, à savoir qu’ils veulent un [premier] accord qui puisse servir de base pour de meilleurs compromis dans le futur. Si les États-Unis essayaient vraiment de trouver un accord robuste avec l’Iran, alors je pense qu’Israël n’y serait pas opposé. Il y a beaucoup de moyens d’empêcher l’Iran d’acquérir la capacité de produire un grand arsenal d’armes nucléaires. Le souci est que ce que nous avons aujourd’hui est un texte qui garantit que l’Iran aura cette capacité.

Quel serait, selon vous, un accord robuste avec l’Iran ?

Le plus important est que l’Iran clarifie la dimension potentiellement militaire de son programme. Ensuite, Téhéran doit donner la possibilité aux inspecteurs de l’AIEA de donner accès à tout moment à n’importe lequel de leur site, et pas uniquement ceux que les Iraniens veulent bien vous montrer. Cela doit également couvrir les scientifiques, car ce sont eux qui détiennent le savoir et, si nous ignorons où ils se trouvent, nous ne savons pas tout ce qui se passe. Après, un accord doit couvrir certains sites qui ne sont pas compatibles avec un programme nucléaire civil. Par exemple, personne ne construit d’usines au cœur d’une montagne pour développer un projet civil. C’est le cas de l’usine d’enrichissement de Fordo, qui doit par conséquent être détruite. Les Américains le savent et ils ont cédé sur ce point.

Cet accord est très dangereux et les Américains le savent pertinemment.

Les Iraniens affirment qu’ils souhaitent la protéger de toute future attaque aérienne, par exemple d’Israël.

Nous n’attaquerons jamais le moindre projet nucléaire civil. Nous n’avons rien contre la prospérité civile de l’Iran et sommes même totalement en faveur de celle-ci. Par ailleurs, un accord robuste avec l’Iran devrait traiter la question de ses missiles. C’est juste fou. Personne ne fait rien face à cette menace, alors que l’Iran a encore dévoilé aujourd’hui un nouveau missile d’une portée de 1 450 kilomètres, donc capable d’atteindre Israël. Enfin, toute l’idée de la limitation dans le temps des restrictions contre le programme nucléaire de l’Iran est insensée. Pourquoi, à un certain moment, devrait-on permettre à Téhéran d’avoir la capacité de produire une arme nucléaire si notre but est justement d’empêcher l’Iran d’accéder à la bombe ? Cet accord est très dangereux et les Américains le savent pertinemment. La logique derrière cela est qu’ils ne souhaitent pas affronter le problème aujourd’hui, mais plutôt le remettre à demain ou même à après-demain. Ce raisonnement est très dangereux, car les États-Unis savent que l’Iran utilise ce temps de manière très efficace pour améliorer ses capacités de défense et pour avancer sur la miniaturisation d’une arme nucléaire.

Israël possède-t-il des leviers de pression dans ces négociations auxquelles il ne participe pas ?

Elles sont loin d’être suffisantes, car nous sommes à l’écart des pourparlers, mais, en effet, nous rencontrons les Américains pour leur faire part de toutes nos positions, que je vous ai déjà exposées jusqu’ici, et leur expliquer ce qu’ils savent déjà en réalité, y compris Robert Malley, le négociateur en chef des États-Unis, croyez-moi. Nous pouvons partager nos inquiétudes avec chacun d’entre eux, mais ils ont tellement peur de devoir régler le problème iranien aujourd’hui qu’ils préfèrent le remettre à la prochaine administration américaine, qui aura à traiter avec une situation bien plus difficile, où l’Iran aura la capacité de produire des armes nucléaires.

Est-ce à dire que l’Iran est déjà devenu un État du seuil ?

Non, mais il est très proche d’en devenir un. Téhéran tente aujourd’hui de s’approcher du point où il sera en mesure de fabriquer une ou deux bombes atomiques. Si nous rejoignons l’accord, l’Iran aura dans 10 ans largement dépassé ce seuil et aura la capacité de produire 100 bombes nucléaires, non seulement via l’enrichissement d’uranium mais également de plutonium. Voilà la situation dans laquelle nous nous trouverons en 2031.

Israël a-t-il aujourd’hui les capacités de frapper seul les sites nucléaires iraniens ?

Sur le papier, la réponse est oui. Techniquement, Israël a les capacités de frapper, et peut ainsi compenser certaines de ses faiblesses, en comparaison avec États-Unis. Il peut, par exemple, mener des cyberattaques et réaliser toute sorte d’opérations secrètes pour lesquelles il a déjà prouvé son efficacité, comme lorsqu’il a dérobé les archives nucléaires de Téhéran. Mais ce n’est pas qu’une question de capacité. Quand les Américains rejoindront un tel accord, il deviendra beaucoup plus compliqué pour Israël d’opérer alors que les États-Unis sont tenus de le respecter. C’est donc un autre élément dont nous devons nous souvenir quand nous évaluons la situation.

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