Cette guerre discrète que la Russie mène en Afrique contre la France

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Des militaires maliens défilent devant les chefs du gouvernement de transition lors d'une cérémonie célébrant la fête nationale de l'armée, à Kati, le 20 janvier 2022.

ATLANTICO. 12 février 2022

Si Vladimir Poutine dément tout lien entre les milices russes Wagner opérant dans un certain nombre d’Etats africains et l’Etat russe lui-même, la réalité sur le terrain permet raisonnablement d’en douter

Atlantico : Vladimir Poutine a confirmé la présence de mercenaires russes au Mali mais a contredit les autorités maliennes en expliquant que « le gouvernement russe, l’État russe n’a rien à voir avec ces entreprises qui opèrent au Mali ». Faut-il le croire ?

Emmanuel Dupuy : Le président Poutine n’a pas mentionné Wagner, il a juste dit qu’il y avait des compagnies russes qui avaient des accords commerciaux dans une logique commerciale, avec un certain nombre de pays. Il a mentionné 14 pays africains avec lesquels Wagner avait contracté, et que donc cette présence est avérée dans un certain nombre de ces pays que l’on connaît, notamment la Libye où ils seraient près de 800, la République Centrafricaine où l’on estime 900 à 1000 supplétifs de Wagner. Il y avait 450 mercenaires début 2018, donc la moitié de ce qu’il y a aujourd’hui. On a aussi 300 sous-traitants de Wagner au Mozambique, 300 au Soudan, et 2000 en Libye depuis 2017, et sont également signés des contrats en RDC, au Rwanda, en Angola, au Zimbabwe, au Botswana, à Madagascar, en Guinée et bien sûr du Mali depuis quelques semaines, bien que ce ne soit pas encore confirmé par les autorités militaires de transition. Et même si c’est invalidé par ce qu’a dit le président Poutine, il n’a pas mentionné de lien avec cette société militaire privée Russe, en revanche, il a bien confirmé que la Russie avait signé une quarantaine d’accords d’assistance militaire avec les pays africains, en confirmant le fait que depuis juin 2019, il y avait un accord de coopération militaire entre le Mali et la Russie. Tout comme du reste, il y a un accord de coopération militaire avec l’ensemble des pays du G5 Sahel, le dernier en date étant l’accord de défense entre la Mauritanie et la Russie, qui a été signé en août dernier. 

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On observe effectivement une stratégie russe multidimensionnelle en Afrique. Si l’on prend que la dimension militaire, on peut déjà parler d’exportations d’armement, ou d’importation d’armes russes. L’Egypte et l’Algérie sont sur le continent africain les deux principaux clients, avec respectivement 2.8 milliards, et 4 milliards, le troisième étant l’Angola avec 500 millions de dollars, vient le Nigéra avec 160 millions, le Soudan avec 125 millions et L’Ethiopie avec 70 millions, etc. Le contrat dont nous parlons a été signé en décembre 2020, il est entré en rigueur en juin 2021, et validé par le CNT. Vladimir Poutine a raison de dire qu’il y a bien des Russes présents sur les territoires maliens pour cela, par contre, il n’a ni validé ou invalidé la présence de Wagner, sachant que l’on sait que Wagner a déjà une présence ancienne, dans 14 pays sud-africains. Sa présence est aussi avérée au Yémen, en Syrie, en Crimée, au Venezuela, et très certainement dans le Caucase, peut-être pas en Géorgie à cause de l’apparition récente de Wagner (2013-2014), à l’aune de l’instabilité et de la guerre hybride menée en Crimée et dans le Donbass. Il est tout à fait possible qu’il y ai eu l’un des supplétifs de Wagner qui ont été utilisés lors de l’opération entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Nous pouvons d’autant moins douter du lien entre Wagner et la Russie, qu’il existe le même lien entre Black Water et les Américains, Executive Outcomes pour les britanniques, SADAT pour la Turquie, etc. Évidemment que ces sociétés sont domiciliés dans des pays et ont des affiliations par rapport aux contrats qui leur sont « octroyés », en supplétion des opérations militaires menées par les Etats. Ce n’est pas étonnant que l’on trouve en Syrie des supplétifs de Wagner qui ont pu prêter main forte au déploiement des 5 000 soldats Russes à partir de septembre 2015. Il n’est pas étonnant que l’on trouve des supplétifs Wagner qui ont été utilisés dans l’annexion de la Crimée en 2014, et dans la continuité des actions menées par la Russie. 

Quel intérêt à la Russie à agir dans l’ombre derrière Wagner ? Cela témoigne-t-il d’une stratégie à grande échelle pour le continent ?

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Exactement le même intérêt qu’on eu les Américains d’utiliser Black Water plutôt que des forces officielles. Ça permet de donner l’impression que les victimes (s’il y en a) ne sont pas « américaines » parce qu’elles n’ont pas l’uniforme américain, et c’est la même chose avec Wagner. Le fait que les actions antiterroristes menées depuis quelques jours par Wagner, avec deux ou trois sous-traitants pris en otages par les groupes armés terroristes. Il y a eu un véhicule qui a sauté il y a quelques jours, et on ne sait pas s’il y a eu des morts ou des blessés. On a donc l’impression de faire la guerre par dérivation, et par personne interposée. La Russie ne fait pas la guerre sur le continent africain, la Russie ne lutte pas contre le terrorisme, sauf à travers les accords de défense et les coopérations militaires, en même temps elle est perçue bien plus efficace dans son action menée en Libye, en Centrafrique, au Mali, contre les forces en lice, donc les milices et les groupes armés terroristes ou insurgés.

Est-ce que la présence de Wagner nuit aux Français ?

La présence de Wagner nuit d’abord à l’armée russe, le ministre de la Défense a été très clair en disant que parfois, Wagner faisait de l’ombre à l’armée russe, et on résumait l’armée russe à ces opérations de Wagner. Lorsque vous êtes militaire, le fait que l’on résume vos actions à celle d’un mercenariat n’est jamais très valorisant, surtout dans des reprises de conflits de haute intensité, avec l’image d’une Russie qui se veut à la pointe de la technologie en armement, et qui effraie les pays qui n’en ont pas. La capacité de projection de 150 000 hommes à la frontière avec l’Ukraine effraie des Américains, qui sont très incapables de le faire sur le continent européen, même en ayant 50 000 hommes déjà en Europe. Et donc la présence de Wagner peut paradoxalement gêner à l’image d’une Russie qui se voudrait une grande puissance militaire.
Aussi, Wagner, comme toute société militaire privée, ou SMP, qui est un phénomène mondial comptant 1 500 de ces sociétés à travers le monde, employant près d’un million de personnes. Elles rapportent un chiffre d’affaires très considérable, 200 millions à 400 millions de dollars de CA. C’est donc un business avant tout, et les Russes s’emploient à prendre le leadership de ce milieu, en devançant les Américains. On parlait exclusivement de Black Water, et bien maintenant, on parle exclusivement de Wagner, et les critiques que l’on faisait contre les Américains de leurs mercenaires en Irak et en Afghanistan sont les mêmes que l’on fait des Russes par rapport à la Syrie. De là à dire que Wagner nuit aux opérations françaises serait un bien grand mot, d’abord parce qu’elles n’opèrent pas dans les mêmes régions. La France s’est redéployée à partir de ses six bases du Mali vers les bases du sud, en l’occurrence Gao, Ménaka et Gossi. Or, ce n’est pas précisément là où Wagner opère. Actuellement, il n’y a pas eu de risque de proximité ou de confrontations que l’on a pu craindre, par exemple, en Syrie. Sur certaines images, vous pouviez voir autrefois des Russes, des Américains et des forces supplétives syriennes, la tension était vive. Pour l’instant, il n’y a pas ce risque-là, sachant que Wagner ne lutte pas contre la France, il fait exactement le même travail que les forces françaises, dans le cadre du PMO (programmation militaire opérationnelle) que nous avons engagé avec les forces armées maliennes. On pourrait parler de concurrence, que les Français jugent inamicale, mais qui ne les vise pas. 
Par conséquent, le président Poutine a raison de ne pas infirmer ou d’affirmer la présence de Wagner, parce qu’in fine, cela pourrait donner une image d’une armée française qui dépérit, et la Russie essaie de revenir comme alternative.
La France met en place une stratégie pour déstabiliser Wagner par rapport à la Centrafrique, le 13 décembre dernier, le fondateur de Wagner a été ciblé, Dimitri Outkin, un ancien membre des forces spéciales russe. Huit personnes de Wagner ont été ciblées par des sanctions européennes, et la critique des forces armées françaises et des services de renseignements, qui soulignent par exemple des exactions qui auraient été commises par Wagner depuis 2016. Elle ne peut pas le faire au Mali pour l’instant par manque de preuves avérées, donc la critique se concentre sur Wagner en Centrafrique, et la Russie préfère aussi remettre les fautes sur cette société plutôt sur son armée. 

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