LETTRE DU MAGHREB. Le pays dispose désormais de deux Parlements, de deux Premiers ministres et de deux gouvernements. Bientôt deux Libye ?

Samedi, des groupes armes ont converge vers Tripoli, en provenance de Misrata, distante de quelque 200 km, pour apporter leur soutien a Abdel Hamid Dbeibah, Premier ministre, desormais double d'un autre Premier ministre venu de l'Est : Fathi Bashagha.
Samedi, des groupes armés ont convergé vers Tripoli, en provenance de Misrata, distante de quelque 200 km, pour apporter leur soutien à Abdel Hamid Dbeibah, Premier ministre, désormais doublé d’un autre Premier ministre venu de l’Est : Fathi Bashagha.  © HAZEM TURKIA / Anadolu Agency via AFP

Par Benoît Delmas. LE POINT

Publié le 13/02/2022

Folies libyennes, suite. Scène surréaliste, vendredi, à l’aéroport de Mitiga, Tripoli. Un Premier ministre, Fathi Bashagha, a débarqué d’un avion en provenance de l’est pour « remercier » un second Premier ministre, Abdel Hamid Dbeibah, de son action à la tête du pays. Le « remercier » au double sens du terme : un témoignage de gratitude et une injonction à quitter illico la place. Problème ? M. Dbeibah est et entend demeurer Premier ministre jusqu’à la tenue d’élections. S’il est considéré comme le patron de l’exécutif par les instances internationales, ONU bille en tête, il est en réalité le patron de l’Ouest du pays, guère plus mais guère moins. Il y a peu, M. Bashagha était son ministre de l’Intérieur. Celui-ci, tenaillé par une fringale de pouvoirs, a quitté l’Ouest pour se faire couronner Premier ministre à l’est du pays.

Fathi Bashagha, Premier ministre de l’Est, qui se considère désormais chef de gouvernement à la place d’Abdel Hamid Dbeibah.  © HAZEM TURKIA / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

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Tout est double en Libye et si l’on n’obtient pas ce qu’on convoite à l’Ouest, on l’obtiendra à l’Est. Tout est analysé, façonné, décidé en fonction de deux pays implicites qui, au mieux, cohabitent, au pire, se font la guerre. Dans ce chaos politique, ce fatras institutionnel dominé par des hordes hétéroclites d’intérêts particuliers, de cupidités territoriales, de seigneurs de guerre grimés en apôtres de la concorde nationale, de butins transformés en quasi républiques autonomes, rien ne pousse droit. Avec son sol-sol gorgé de pétrole, six millions et demi de Libyens pourraient vivre dans une félicité helvétique. Quarante années de dictature Kadhafi auront donné naissance à une anarchie dopée aux agendas étrangers.

Abdel Hamid Dbeibah, Premier ministre libyen de l’Ouest, qui considère devoir continuer sa tâche jusqu’à des élections dont on ne connaît pas encore la date. © MAHMUD TURKIA / AFP

En attendant les fruits hypothétiques de la révolution de 2011, la jeune démocratie libyenne est désormais solidement outillée en institutions : deux Parlements, deux gouvernements, deux chefs de gouvernement. Un véritable bazar qui prêterait à l’ironie si ce pays vaste comme cinq fois la France n’avait pas souffert de trop de morts. On peut écrire sans sourciller que, depuis jeudi midi, le Maghreb compte cinq pays et demi AlgérieMaroc, Mauritanie, Tunisie, Libye de l’Ouest et Libye de l’Est.

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Un pays sous la coupe d’intérêts particuliers

Pour aborder la Libye, il ne faut pas des idées simples mais une mémoire d’éléphant et des nerfs en kevlar. Jeudi, des rumeurs de mitraille pointe dès l’aube. Selon des murmures tripolitains, Abdelhamid Dbeiba aurait essuyé une tentative d’assassinat, son convoi ciblé par des tirs. Mensonges, vérités ? On ne le saura jamais à moins d’inspecter à la loupe et au détecteur d’ADN les alentours. Quelques heures plus tard, place au chambard institutionnel. Le Parlement situé à Tobrouk (Est) désignait à l’unanimité Fathi Bachagha comme Premier ministre. Parlement qui demeure le même depuis huit ans, inchangé, élu à tout jamais. Une élection dans l’obscurité médiatique, la retransmission a cessé au moment du vote. L’homme a une semaine pour désigner son gouvernement et le soumettre à un vote de confiance. Tout est double en Libye, même les rumeurs. Bashagha fut, en février 2021, la cible d’une présumée tentative d’assassinat. On mitrailla son convoi comme on le fit jeudi, peut-être, avec celui de Dbeibah. Les deux tentatives n’ont pas été confirmées par des sources officielles. Quand Tobrouk aura voté la confiance au « second » Premier ministre, la Libye sera dotée de deux gouvernements. L’achèvement d’une double construction verticale du pouvoir.

Si la communauté internationale a installé le gouvernement d’union nationale à Tripoli, Tobrouk a fait de même et entend bien poursuivre sa marche. Ses soutiens ? Le Caire du maréchal Al Sissi, le Kremlin de Vladimir Poutine, la France d’Emmanuel Macron (en ont-ils parlé lors de leur tête-à-tête à Moscou ?). Pour Moscou, la Libye a des frontières avec les pays du Sahel. Ce micmac fait suite au fiasco électoral. L’ONU avait fixé la date du 24 décembre 2021 pour convier les Libyens aux urnes. Les objectifs furent dantesques : présidentielle et législatives le même jour. Il s’agissait de purifier les plaies libyennes dans le bain d’héxomédyne de la démocratie. Il n’y avait que l’ONU pour croire à la bonne tenue du scrutin. Il fut évacué la veille, le 23. Le processus électoral torpillé, l’ONU disqualifiée pour quelque temps, la population a décidé de s’occuper de son quotidien sans se soucier des guerres des élites. Les comètes sont alignées pour que la Libye se scinde en deux États distincts. Pour l’heure, le Maghreb compte désormais cinq pays et demi. Bientôt six ? Trop de capitaines coulent le navire.

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