Ukraine : et si la vraie motivation de Vladimir Poutine n’était pas du tout celle que l’on croit (ATLANTICO, 15 février)

Scroll down to content
Ukraine : et si la vraie motivation de Vladimir Poutine n’était pas du tout celle que l’on croit

DOUBLE JEU

Alors que l’affrontement militaire entre Moscou et Kiev que beaucoup redoutent n’a pas encore eu lieu, l’Ukraine est pourtant déjà déstabilisée. 

Atlantico : Alors que le conflit entre l’Ukraine et la Russie s’enlise et que l’affrontement militaire que beaucoup redoutent n’a pas encore eu lieu, peut-on penser que Poutine ne souhaite pas une véritable guerre et que ses intérêts sont plus subtils ? Pourrait-on penser qu’il souhaite plutôt déstabiliser l’Ukraine pour ne pas que le modèle du pays soit attrayant aux yeux du peuple russe ?

Michael Lambert : Selon les renseignements américains, une attaque contre l’Ukraine devrait avoir lieu le mercredi 16 février 2022, mais des signes positifs émanent du ministère russe des affaires étrangères, qui se dit prêt à négocier. En revanche, des signes négatifs viennent de l’Ukraine, qui a confirmé son souhait de rejoindre l’OTAN, alors que cette question est l’épicentre des tensions entre l’Occident et le Kremlin.
Pour la Russie, le conflit armé est une option en cas de rapprochement de l’Ukraine avec les structures euro-atlantiques (OTAN et Union européenne), car elle souhaite conserver une influence dans cette partie du monde. Pour ce faire, il est en effet dans l’intérêt du Kremlin de maintenir à sa périphérie des pays satellites dans une situation précaire, ce qui leur confère un moindre pouvoir de négociation face à Moscou. Une nation en proie à des tensions internes est plus conciliante et prête à négocier avec le Kremlin, tandis qu’un pays prospère et uni peut décider plus librement de son avenir. 
À cet égard, il existe plusieurs États de la périphérie russe où le Kremlin conserve une présence militaire régionale – Donbass et Crimée en Ukraine, Abkhazie et Ossétie-du-Sud en Géorgie, et Transnistrie en Moldavie – ainsi qu’une influence politico-économique en Biélorussie, en Arménie et au Kazakhstan. 

Comme pour toutes les grandes puissances, la Russie ne faisant pas exception à la règle, il existe une volonté d’influencer les pays voisins pour protéger les intérêts nationaux. Rappelons que le conflit en Ukraine et la crise en Crimée ont débuté après le refus de Kiev d’adhérer à l’Union Économique Eurasiatique, un projet similaire à celui de l’Union européenne porté par Moscou.

Un pays slave prospère situé en dehors de la sphère d’influence de Moscou soulèverait des questions et pourrait inciter à s’interroger sur la politique domestique de Moscou. En effet, si des pays comme l’Ukraine ou la Biélorussie s’en sortaient plus favorablement que la Russie sur le plan économique, cela remettrait en cause le modèle économique russe et encouragerait le soulèvement des séparatistes qui sont nombreux au sein de la Fédération. Des régions comme la Tchétchénie, la Sibérie et l’Extrême-Orient russe pourraient souhaiter se détacher de la Fédération à mesure que d’autres pays slaves renouent avec la prospérité en s’éloignant de Moscou, mais cette éventualité reste hypothétique. 

À LIRE AUSSI

Visite à Vladimir Poutine : quel impact pour l’influence de la France ?

Est-il possible que l’objectif de Poutine soit également de mettre l’Ukraine dans une situation économique précaire, afin de pousser les habitants à se ranger du côté de Moscou ? 

C’est effectivement le cas. Dès qu’un pays redevient économiquement prospère, il est moins susceptible d’être la proie du séparatisme. On l’a vu en Estonie, où le pays compte une importante minorité russophone (25 % de la population) dans la région de Narva (partie orientale de l’Estonie). Les russophones d’Estonie sont réfractaires au rapprochement avec la Russie car Tallinn leur offre des emplois de qualité avec des salaires occidentaux et des niveaux de vie basés sur ceux des autres pays nordiques. L’Estonie a gommé le désir de rapprochement des russophones avec la Russie grâce à sa prospérité économique. 

Contrairement à l’Estonie, l’Ukraine n’a pas réussi à relancer son économie et reste un pays gangrené par la corruption, comme le montre l’émission télévisée du président ukrainien « Serviteur du peuple ».
Pour juguler l’influence de Moscou, Kiev devrait se concentrer sur l’économie et la bonne gouvernance plutôt que sur l’OTAN et l’UE. La Russie a intérêt à ce que l’Ukraine reste dans une situation précaire, et ce afin de maintenir son influence et d’alimenter le ressentiment des Ukrainiens de l’Est.

Le gouvernement ukrainien devrait s’inspirer du modèle estonien. 

Historiquement, lorsque la Roumanie faisait partie du pacte de Varsovie, le pays souhaitait se comporter de manière très indépendante, à la fois économiquement et politiquement. Or, alors que l’URSS a pris des mesures drastiques contre la Hongrie et la Tchécoslovaquie, elle n’a pas fait de même pour la Roumanie. Peut-on penser que ce désintérêt des soviétiques était lié aux barrières culturelles qui séparent les deux pays et que la Roumanie, n’étant pas considérée comme un modèle potentiel ou un exemple positif pour qui que ce soit en URSS, ait été relativement épargnée ?

Ce schéma est différent dans la mesure où la Roumanie disposait d’une autonomie en matière de politique étrangère et économique pendant la période soviétique. En outre, l’ingérence soviétique en Tchécoslovaquie est liée à la proximité géographique avec l’OTAN à cette époque (troupes américaines en Bavière). Pour l’URSS, il était nécessaire de garder le contrôle de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie afin de disposer d’États tampons en cas d’attaque de la part des occidentaux, comme le soulignent les rapports de la CIA à cette époque. La Roumanie n’avait pas le même intérêt stratégique car elle était géographiquement plus distante de l’OTAN. De plus, il était possible de l’influencer en utilisant la Moldavie soviétique, bien que cela n’ait jamais été nécessaire pour le Kremlin.

En supposant que ces interprétations soient correctes, quelles prédictions pouvons-nous faire ? Peut-on s’attendre à ce que Poutine lance une offensive dans les semaines à venir ? 

Si l’Ukraine persiste dans son désir de rapprochement avec l’OTAN, le scénario le plus probable est une ingérence militaire russe dans le Donbass avec une reconnaissance diplomatique de ce territoire comme partie de la Russie (comme en Crimée). Un autre scénario est la reconnaissance du Donbass et de la Transnistrie comme parties de la Russie (raison pour laquelle les services de renseignement devraient se concentrer davantage sur la Transnistrie). Un troisième scénario est celui d’une invasion totale de l’Ukraine pour au minimum rattacher la partie bordant la mer Noire à la Russie, et ainsi conférer une hégémonie maritime à Moscou dans cette partie du monde.

_

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :