A LIRE: « Derrière la crise en Ukraine se profile un autre foyer de tension : un possible redéploiement d’armes nucléaires en Biélorussie »

CHRONIQUE

Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde »

Passé relativement inaperçu, le projet de nouvelle Constitution biélorusse prévoit l’abandon du statut d’Etat non nucléaire, relève Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

LE MONDE, 16 février 2022

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Chronique. Cela fait près de trente ans, mais le compte rendu du sommet de Budapest, le 5 décembre 1994, que l’on peut lire dans Le Monde sous la plume de notre correspondant d’alors dans la capitale hongroise, Yves-Michel Riols,résonne formidablement avec l’actualité de 2022.Lire les dernières informations :  Biden veut donner « toutes ses chances à la diplomatie »

Le président Bill Clinton y prononce « un vibrant plaidoyer » en faveur de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. « Aucune nation ne sera automatiquement écartée de l’OTAN, promet-il. Et nous ne permettrons pas à un pays extérieur d’opposer un veto à cette expansion. » Boris Eltsine rétorque en évoquant la menace d’une « paix froide » qui succéderait à la guerre du même nom : « Pourquoi semer les graines de la méfiance alors que nous ne sommes plus ennemis ?, lance le président russe. Il est trop tôt pour enterrer la démocratie en Russie ! »

Prudents, les Européens souhaitent éviter un retour de la division de leur continent en blocs. François Mitterrand pense qu’une extension de l’OTAN « empêchera très difficilement [la Russie] d’éprouver le sentiment d’être encerclé ». Jacques Delors, président de la Commission européenne, veut exclure « un nouveau mur ». Le premier ministre britannique, John Major, prône la ligne « pas de veto contre les Russes, pas de surprise de l’Ouest ».Lire le décryptage :  Article réservé à nos abonnésles Occidentaux prudents face à la diplomatie de l’incertitude de Vladimir Poutine

Nouvelle menace contre le mémorandum de Budapest

On le voit, les préoccupations européennes étaient sans doute prémonitoires, et quant à l’enterrement de la démocratie en Russie, Boris Eltsine ne se trompait que sur le timing. Malgré ces dissonances, un important document est signé ce jour-là à Budapest : le mémorandum de Budapest, aux termes duquel l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan, jeunes républiques échappées de l’URSS trois ans plus tôt, acceptent de transférer à la Russie les armes nucléaires soviétiques entreposées sur leur territoire et signent le traité de non-prolifération nucléaire.

C’était le cauchemar de Washington à l’effondrement de l’Union soviétique : se retrouver face à quatre puissances nucléaires, potentiellement instables, au lieu d’une. L’administration Bush a donc tordu le bras aux dirigeants des trois nouveaux Etats pour les faire renoncer à leur arsenal nucléaire, en échange d’aides économiques et, surtout, de « garanties » du respect de leur intégrité territoriale.

On sait ce que valaient ces garanties : vingt ans plus tard, Vladimir Poutine, le successeur d’Eltsine, annexait la Crimée, territoire ukrainien.

Ce que l’on sait moins, c’est que le mémorandum de Budapest est aujourd’hui de nouveau menacé de violation, cette fois par la Biélorussie.

Une crise peut en cacher une autre ; derrière la crise russo-ukrainienne se profile un autre foyer de tension, susceptible de déstabiliser tout l’ordre de sécurité européen : la possibilité d’un redéploiement d’armes nucléaires en Biélorussie.

Processus d’intégration de la Biélorussie à la Russie

C’est un épisode méconnu du feuilleton russe de ces derniers mois avec, dans le rôle principal, Alexandre Loukachenko, le despote de Minsk. Résumé des épisodes précédents : en 1994, la Biélorussie adopte une Constitution (modifiée en 1996) dont l’article 18, paragraphe 2, définit la république comme un « Etat neutre », qui n’abritera aucune arme nucléaire. Elu président la même année, Loukachenko renvoie en deux ans les têtes nucléaires de quelque 80 missiles SS-25 en Russie. Ce que l’on ignore, et qu’il n’avouera qu’en novembre 2021, c’est qu’il n’a démantelé que l’un des sites de lancement de ces missiles – la procédure de vérification n’a pas suivi.

En août 2020, Loukachenko se déclare vainqueur d’une élection présidentielle marquée par une fraude massive et qui a, selon toute vraisemblance, été remportée par son opposante Svetlana Tsikhanovskaïa. Les électeurs biélorusses se révoltent, mais leur soulèvement est écrasé. Pour se maintenir au pouvoir, Loukachenko demande l’aide de la Russie, avec laquelle il avait jusque-là tenté d’observer une certaine distance. Vladimir Poutine ne se fait pas prier. En échange, il lance un processus d’intégration de la Biélorussie à la Russie.Lire aussi   Article réservé à nos abonnésLoukachenko et Poutine avancent vers « l’intégration » de leurs deux pays

Fin 2021, les contacts entre les deux dirigeants s’intensifient. Le 4 novembre, la Russie et la Biélorussie approuvent une doctrine militaire commune. Elle n’est pas rendue publique mais, selon William Alberque du centre de recherche IISS (International Institute of Strategic Studies), elle implique le changement de statut de neutralité de Minsk. Le 30 novembre, dans un entretien accordé à RT (anciennement Russia Today), Loukachenko reconnaît l’annexion de la Crimée – ce qu’il n’avait jamais fait – et annonce qu’il va proposer à Poutine de redéployer des armes nucléaires en Biélorussie.

Le 27 décembre, Minsk publie le nouveau projet de Constitution du pays, qui devra être adopté par référendum le 27 février à la suite d’un « débat public » dont on imagine sans peine l’intensité, vu la répression ambiante. Les commentateurs occidentaux ne prêtent attention qu’à la disposition la plus visible de ce texte, celle qui permettra à Loukachenko de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2035. Mais le site de RT, le lendemain, met l’accent sur un autre élément : le paragraphe 2 de l’article 18 a été remplacé par un engagement de non-agression armée contre d’autres Etats. Il n’est plus question ni d’Etat neutre ni d’Etat non nucléaire. Quelques jours plus tard, Poutine annonce des manœuvres conjointes en février en Biélorussie, où il envoie 30 000 hommes.Lire aussi   Crise ukrainienne : la Russie lance des manœuvres militaires en Biélorussie

Le 7 février, Emmanuel Macron rencontre Vladimir Poutine à Moscou pour tenter de faire baisser la pression que fait peser la Russie sur l’Ukraine. Il lui fait part de sa « préoccupation » sur la Biélorussie ; Poutine, dit-il, le « rassure ». De fait, c’est de là que vient, le 15 février, le premier signe possible de désescalade militaire. Mais ce n’est qu’un geste, alors qu’une nouvelle et potentiellement dangereuse brèche a été ouverte dans les arrangements de l’après-guerre froide.

Sylvie Kauffmann(éditorialiste au « Monde »)

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