Maurice Szafran et Nicolas Domenach: «Macron suscite de la haine»

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Par Marie-Laetitia Bonavita. LE FIGARO

18 février 2022

«Emmanuel Macron rend fort bien hommage aux héros ou aux stars disparus. Mais il n’a pas, comme Merkel, Biden ou la reine d’Angleterre, trouvé les mots pour ­associer la nation à la douleur de disparitions qui vont nous poursuivre comme des fantômes amputés», confie Nicolas Domenach (à droite). Astrid di Crollalanza/Albin Michel

ENTRETIEN CROISÉ – Les journalistes analysent, forts de leurs rencontres avec de nombreux acteurs du pouvoir et avec le président lui-même, les raisons d’un tel rejet.

C’est l’histoire d’un désenchantement. Les Français espéraient d’Emmanuel Macron «une capacité à se réinventer» et la protection d’un père de la nation. Le président de la République a compris que, pour gouverner, il ne fallait pas être aimé. Nicolas Domenach, journaliste politique, et Maurice Szafran, cofondateur de l’hebdomadaire Marianne, ont écrit ensemble plusieurs best-sellers politiques. Fruit d’une véritable enquête, ils publient Macron, pourquoi tant de haine?, chez Albin Michel.

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LE FIGARO. – Peut-on dire qu’Emmanuel Macron suscite plus de haine que ses prédécesseurs?

Maurice SZAFRAN. – Si François Hollande a essuyé un mépris harceleur, Nicolas Sarkozy un rejet parfois agressif et, même, Jacques Chirac un dédain parfois rugueux, il n’y a jamais eu autant de haine que contre l’actuel président. Pas de tous les Français, puisqu’il garde une côte élevée, mais de la part de beaucoup qui ragent. On le lit sur internet, avec la violence des attaques personnelles. On l’a vu dans la rue lors des manifestations des «gilets jaunes», avec une tête au bout d’une pique ou une guillotine promenée par des enfants. Il est vrai que cela avait commencé dès la première campagne présidentielle. Mais on n’avait pas voulu voir le côté caniveau aux relents antisémites contre l’ex-banquier Rothschild et contre le jeune «wonder boy», frappé du délit de sale ou plutôt de belle gueule. Beaucoup avaient envie de lui mettre des claques. D’ailleurs, on lui en a mis…

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Comment en est-il arrivé là?

Nicolas DOMENACH. – Au début du quinquennat, Macron a été victime de l’ivresse des hauteurs. La suppression d’une partie de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune) «en même temps» que la diminution des APL (aide personnalisée au logement), avec la célébration des «premiers de cordée», a imprimé sa marque jaune, celle du président des riches. Pire encore, il y a eu toutes ces «petites phrases» contre «les moins que rien». Il est devenu alors le président du haut contre les invisibles d’en bas, les exclus de la mondialisation heureuse. Cette rage des délaissés est ressortie avec les «gilets jaunes». Le président avait imaginé, il nous l’avait dit, que nous étions un peuple monarchique et régicide, mais pas à ce point. Maintenant il sait…

Quel est son vrai caractère?

M. S. – D’abord, il a du caractère! Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Il aime la bagarre. Mais il respecte l’adversaire, même s’il a une forte tendance à penser qu’il est plus rapide, plus intelligent. C’est un boa séducteur qui a de l’estomac et qui avale ceux qui lui résistent. Mais il a du mal à s’entourer de personnalités fortes. Il travaille en solitaire et il n’a pas d’amis. À part sa femme…

Le président aurait-il vraiment écarté l’ex-premier ministre Édouard Philippe par crainte de l’ombre qu’il lui portait?

M. S. – Emmanuel Macron réfute cette version. Mais il ne dément pas avoir mal vécu l’enfermement qui lui était imposé par le premier ministre et les brillants technocrates qui l’entouraient. Le récit de leur entente était faux. Le président n’a réussi ni à tisser des liens personnels avec Édouard Philippe ni à trouver un mode de fonctionnement qui le satisfasse, notamment durant la période du Covid. Ce qu’il a réussi avec Jean Castex. Le président fait tout, le premier ministre fait le reste…

Vous avancez que la «non-paternité» de Macron l’empêche d’être le père de la nation. L’ex-chancelière Angela Merkel, qui n’a pas eu d’enfant, n’en a-t-elle pas moins été appelée «Mutti» («Maman») par les Allemands?

N. D. – Angela Merkel n’a pas la même histoire ni le même parcours politique – celui de Macron fut succinct, sans confrontation avec la pâte humaine. La posture de la chancelière fut à la fois autoritaire et maternante. Emmanuel Macron, qui était un très jeune homme, fut plus libéral et peu paternant. Une partie des Français se sont sentis orphelins de l’image de père de la nation, laissée par Mitterrand et Chirac. Pourtant, Macron avait dit qu’il ne pouvait pas y avoir de présidence normale, qu’il fallait être «transcendantal». Cette transcendance n’a pas été au rendez-vous.

Emmanuel Macron est un boa séducteur qui a de l’estomac et qui avale ceux qui lui résistent. Mais il a du mal à s’entourer de personnalités fortes. C’est sa principale faiblesse sans doute. Il travaille en solitaire et il n’a pas d’amis. À part sa femmeMaurice Szafran

Effet de sa jeunesse peut-être… Vous regrettez chez Macron le déni de la mort.

N. D. – À l’arrivée du Covid, le président s’est laissé entraîner par le déni de la mort dans lequel la société tout entière avait plongé. Il a laissé déshumaniser la mort. Les victimes du virus sont parties seules, sans l’accompagnement de leurs familles. Emmanuel Macron rend fort bien hommage aux héros ou aux stars disparus. Mais il n’a pas, comme Merkel, Biden ou la reine d’Angleterre, trouvé les mots pour associer la nation à la douleur de disparitions qui vont nous poursuivre comme des fantômes amputés.

La haine envers le président n’est-elle pas le reflet de Français qui ne s’aiment pas?

M. S. – Ce pays déchiré a perdu ses grands récits unificateurs et sa capacité à se projeter de manière positive dans un imaginaire commun. Du coup, chacun se replie sur ses intérêts, sa religion, sa tribu. La bienveillance vantée par Emmanuel Macron a reculé alors que progressait la malveillance. Même les grands intellectuels ont basculé dans un repli agressif sans plus oser défendre la devise républicaine, liberté, égalité, fraternité. Comme si c’était honteux.

Finalement Macron est-il de gauche ou de droite?

M. S. – Il a d’abord dit qu’il était de gauche, une gauche réaliste, rocardienne, avec une touche de volontarisme républicain à la Chevènement. Puis il a affirmé «qu’à la vérité il n’était pas socialiste…»Pour autant, difficile de l’enfermer à droite. Et cela, malgré sa volonté de baisser les charges des entreprises, ses «cadeaux» aux entrepreneurs. Mais le «quoi qu’il en coûte», formidable tête à queue pour des libéraux qui avaient promis la rigueur, procède d’une pensée de gauche! Alors sans doute est-il et de gauche et de droite, mais dans un équilibre ou un déséquilibre qui peut plaire ou déplaire.

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Emmanuel Macron a-t-il changé?

N. D. – Il a compris, comme il nous l’a dit avec gravité, que «pour gouverner, il ne faut pas vouloir être aimé». Il s’efforce d’en «faire son deuil», ce qui est douloureux pour n’importe quel être humain!

Quels conseils lui donner en cas d’un second mandat?

N. D. – Aucun, sinon ce qu’il sait déjà: il lui faut renouer le fil interrompu de son récit fondateur. Récit interrompu successivement par les «gilets jaunes», la réforme des retraites et la pandémie, si bien qu’on ignore ce qu’il reste du macronisme, notamment de la bienveillance et de son optimisme fondateur. En quoi, comment, vers quoi le pays peut-il se projeter? Ce n’est pas le Covid qui fera ou pas sa réélection mais, comme il l’avait dit, «sa capacité à se réinventer». La promesse est toujours là, en l’air…


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