Stephen Smith: «L’immigration est devenue le tabou des uns et le totem des autres, sans débat possible»

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Par Alexandre Devecchio et Stephen Smith. LE FIGARO

18 février 2022

Stephen Smith. Clairefond

ENTRETIEN – Entre le déni sectaire de certains démographes et les solutions simplistes proposés par d’aucuns, Stephen Smith déplore qu’il n’y ait plus de discussion possible sur ce sujet essentiel.

Professeur d’études africaines à l’université Duke aux États-Unis, Stephen Smith a publié un ouvrage majeurLa Ruée vers l’Europe (Grasset, 2018), qui conclut au caractère certain, dans les décennies à venir, d’une immigration de grande ampleur issue d’Afrique et s’efforçant de gagner l’Europe. Son livre a été salué par les uns et très attaqué par les autres. Dix ans après le début de la guerre civile en Syrie, qui a entraîné des migrations de grande échelle, l’impréparation de l’Union européenne est devenue un mode de gestion par défaut, argumente aujourd’hui l’intellectuel.

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LE FIGARO. – Il y a dix ans, la guerre en Syrie a enclenché des migrations d’une ampleur historique. Cette crise des réfugiés a-t-elle marqué un changement d’ère?

Stephen SMITH. – Je ne pense pas que la Syrie nous ait fait entrer dans une nouvelle ère de migrations. Mais, pour l’Europe, il y a eu un tournant dans la façon d’appréhender «la migration» comme phénomène — appréhender, malheureusement, plus au sens de craindre que de comprendre. L’arrivée de quelque 1,3 million de migrants nous a confrontés à une urgence telle que personne n’a pu s’y soustraire. L’Europe a fait face dans le désordre, Angela Merkel en solo, l’Europe de l’Ouest différemment de l’Europe de l’Est, certains États en ouvrant leurs portes, d’autres en érigeant des grillages, beaucoup — notamment la France — en s’arrêtant à mi-chemin, dans une sorte de no man’s land décisionnel. L’Europe ayant été prise au dépourvu, cela pouvait se comprendre. En revanche, ce qui est difficile à admettre, c’est que l’impréparation d’avant 2015 soit devenue, depuis, un mode de gestion par défaut, sinon une mise en scène pour faire coexister l’angélisme des paroles avec l’arbitraire et, souvent, la cruauté des actes. S’il y avait une édition européenne du Dictionnaire des idées reçues, il faudrait y marquer «Immigration: toujours en parler, jamais en débattre en vue d’une solution.» Et au sujet des migrants: «Les bienvenus, à condition de les empêcher de venir.»

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Vous êtes sévère avec l’Europe…

À voir. Sept ans après un afflux sans précédent, aucun des problèmes posés en 2015 n’a encore trouvé un début de réponse. La répartition des charges au sein de l’UE est toujours un jeu de bonneteau où chacun cache ses intérêts. Le statut de réfugié n’a pas été réformé pour le sanctuariser et éviter son abus par des migrants économiques. L’attitude de sainte-nitouche au droit d’asile permet, en sous-main, les pires reniements. L’Europe se voile ainsi la face au sujet des morts dans le Sahara et en Méditerranée depuis qu’elle sous-traite le problème aux gardes-côtes libyens et aux États sahéliens.

Sept ans après un afflux sans précédent, aucun des problèmes posés en 2015 n’a encore trouvé un début de réponse

De la Turquie d’Erdogan au Maroc de Mohammed VI, elle récompense des États policiers pour tenir des migrants à distance – ces vigiles se rappellent parfois à notre bon souvenir en ouvrant le robinet à immigration. Mais la preuve que la désunion de l’Europe en matière d’immigration est largement de façade a été apportée par le dictateur biélorusse quand il a acheminé en toute sécurité, par un pont aérien et avec des visas dûment délivrés, des migrants du Moyen-Orient. Soudain, les mêmes migrants, dont c’est notre «devoir» de les accueillir quand ils sont «déversés» par des trafiquants sur des plages méditerranéennes ont été repoussés d’un commun accord. La preuve qu’il y a bien consensus: Migrants? Dehors!

Est-ce à dire qu’Angela Merkel a fait le bon pari en accueillant 1 million de demandeurs d’asile?

Vous avez raison de dire qu’elle a engagé un pari, elle n’a pas conçu une politique. Pour la réussite du pari, je laisse aux Allemands le soin d’en juger. La moitié des migrants venus chez eux en 2015 ont trouvé un emploi. Quand on sait qu’une bonne partie de la société allemande — en plus de l’État — s’est mobilisée pour réussir ce pari, cela donne une idée du travail d’accueil et d’aide qu’il a fallu accomplir pour ce début d’intégration. Mais, encore une fois, un pari n’est pas une politique. Même parmi les Allemands qui ont été favorables à la décision d’Angela Merkel, très peu voudraient renouveler l’expérience. Personne ne réclame un nouveau million d’étrangers à intégrer. Au contraire, l’exception qui a été faite est venue confirmer la règle: les frontières ne sauraient rester ouvertes à tout le monde. Le pari a donc préparé une politique qui le contredit.

Vous êtes un spécialiste de l’Afrique. La crise syrienne a-t-elle permis une accélération de la ruée africaine vers l’Europe?

Non. 2015 a été une grande confusion entre des réfugiés de plusieurs théâtres de guerre, notamment la Syrie, et des migrants économiques. Il y a eu un appel d’air, un effet d’échelle aussi, qui ont permis à beaucoup de candidats à la migration d’arriver dans une Europe débordée, parmi eux quelque 300.000 Africains. Mais la logique des guerres ou catastrophes naturelles est contingente, alors qu’il y a par ailleurs une migration structurelle dont la dynamique est d’ordre démographique. C’est sur cette dernière que j’ai attiré l’attention dans La Ruée vers l’Europe.

Pour priver l’extrême droite de son fétiche, la migration est présentée comme une ­fatalité dont les citoyens sont priés de ­laisser la « gestion » aux élites

Finalement, avec succès?

Le livre a paru en février 2018. Il a lancé le débat sur le voisinage entre le Vieux Continent – quelque 500 millions d’habitants vieillissants, aujourd’hui, et à peu près autant en 2050 – et la «jeune Afrique», un continent dont 40% des habitants ont moins de 15 ans et dont la population va passer de 1,4 milliard, actuellement, à 2,5 milliards en 2050. Mais au bout de six mois, les mêmes démographes qui n’avaient ni prêté une grande attention à la «jeune Afrique» ni nourri un débat contradictoire sur l’immigration en France ont réinvesti la place publique pour défendre «leur» domaine. Ils ont à nouveau réussi — un paradoxe quand on y réfléchit — à dépolitiser le sujet sous prétexte qu’il serait politiquement favorable à l’extrême droite.

Le titre du livre de François Héran, Avec l’immigration, traduit bien cet état d’esprit. Pour priver l’extrême droite de son fétiche, la migration est présentée comme une fatalité dont les citoyens sont priés de laisser la «gestion» aux élites. Depuis les années 1980, on voit ce que cela donne: le champ de l’extrême droite n’a fait que s’étendre. Rarement en France, l’amalgame en matière d’immigration n’a été pire qu’actuellement. De façon absurde, les démographes pontifes en tirent argument pour se méfier encore davantage de leurs concitoyens. Ils refusent d’admettre que le «populisme» qu’ils dénoncent doit beaucoup à leur sectarisme qui veut faire fonctionner la démocratie sans le peuple.

Comment l’expliquer?

On est revenu à la situation d’avant 2015, à ce que j’appellerais l’ordre des totems et du tabou. Le tabou, c’est l’immigration, un sujet jugé trop «dangereux» pour le laisser à l’appréciation des citoyens. Lesquels sont donc rendus inaudibles – le divorce entre opinion publique et opinion publiée y parvient assez bien – jusqu’à ce qu’ils finissent par s’énerver et par crier, ce qui les fait passer pour des excités. CQFD. À partir de là, le débat n’est plus possible et, au lieu d’avis provisoires et ouverts à la révision, chacun arbore ses «convictions» en matière d’immigration comme le signe totémique de sa tribu politique. L’actuelle campagne présidentielle en témoigne. Un totem, ça démarque, mais ça ne se discute pas.

Pouvez-vous donner un exemple de ce «sectarisme»?

En avril 2019, l’Institut national des études démographiques (Ined) a publié une étude qui affirmait que 23% des petits-enfants d’immigrés du Maghreb en France portaient un prénom «arabo-musulman». Bien des médias ont répercuté ce qui leur semblait être une bonne nouvelle en matière d’intégration. Mais pendant vingt mois, sous des prétextes divers, les auteurs de l’étude et l’Ined ont refusé de communiquer la méthodologie de leur enquête, le seul moyen de vérifier ses résultats. Et quand Jean-François Mignot, chercheur au CNRS, a enfin pu refaire le travail, il a trouvé que 49 % des petits-enfants d’immigrés du Maghreb portaient un prénom «arabo-musulman». C’était en août dernier. En réaction, l’Ined a jeté le doute sur la qualité scientifique de son travail et l’a accusé de se servir de «faits alternatifs» — un moyen pas très subtil de le faire passer pour un trumpiste populiste. Ce qui m’importe ici, ce ne sont pas les prénoms, que chacun devrait être libre de choisir sans qu’on lui instruise un procès d’intention civilisationnelle, mais le refus un peu voyou de ce qui fait la différence entre la science et une croyance, c’est-à-dire la remise en cause méthodique d’un savoir qui n’est pas dogme.

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Si chacun campe sur sa position, y a-t-il un espoir pour trouver un chemin de crête entre «Europe ouverte» et «Europe fermée»?

Pas seulement un chemin de crête! Je suis convaincu qu’il y a un boulevard qui s’ouvre à un large consensus, pour peu qu’on engage le débat sur quelques principes de base assez simples à partager. D’abord, le droit d’asile honore ceux qui l’accordent. Mais les migrants économiques viennent aussi pour des raisons qu’on devrait comprendre, il n’y a pas lieu de les diaboliser. À leur place, qui d’entre nous ne chercherait pas de meilleures chances de vie ailleurs, pour lui-même et les siens? Ensuite, une frontière est un lieu où, oui, il faut faire un tri. Il n’y a là rien de honteux du moment où les critères de ce tri sont arrêtés par les seuls qui soient légitimes à le faire, à savoir les citoyens d’un pays à travers leurs représentants élus. Je rappelle qu’en France, quelque 20 % de la population sont «issus de l’immigration», c’est-à-dire des immigrés de première ou de deuxième génération.

Libre aux Français de choisir leurs futurs concitoyens que ce soit en fonction des besoins de leur marché de l’emploi ou au regard de critères moins intéressés, plus solidaires

Il ne s’agit donc pas de la défense d’une France franchouillarde agrippée à sa glèbe. Libre aux Français de choisir leurs futurs concitoyens que ce soit en fonction des besoins de leur marché de l’emploi ou au regard de critères moins intéressés, plus solidaires. Libre à eux, aussi, de refuser que l’acte de candidature de leur futur voisin puis concitoyen soit la triche – et, donc, de refuser l’immigration du fait accompli, du migrant illégal qui s’installe. Enfin, précisément parce qu’il s’agit de choix difficiles qui doivent être assumés par ceux qui les prennent, on ne peut pas «externaliser» le contrôle de son territoire. L’Europe ne doit pas être un nouvel empire qui délègue aux gardiens de son limes le refoulement de «barbares». Or c’est le cas actuellement. L’Europe se lave les mains des abus commis en son nom loin de ses frontières.

Même si l’Europe parvient à maîtriser ou à stopper les flux migratoires, les sociétés occidentales seront irrémédiablement plus diverses à l’avenir. Comment réussir le pari de l’intégration?

On l’oublie souvent: il y avait moins de 30.000 Sub-Sahariens en France en 1960. C’est dire que la France a beaucoup changé et qu’elle changera encore beaucoup dans les trente années à venir au cours desquelles la population africaine doublera et, il faut l’espérer pour elle, franchira le seuil de la pauvreté absolue qui prive actuellement beaucoup de ses habitants des moyens nécessaires pour quitter leur continent. C’est ça, la ruée vers l’Europe, et aucune argutie sur l’ampleur précise du mouvement – impossible à prévoir – ou sur les précédents historiques que je cite comme tels et qu’on récuse à longueur de colonnes comme des «scénarios absurdes», ne viendra à bout de cette évidence. Mais que faut-il en conclure? Pour moi, la France est comme le bateau de Thésée, elle se refait au cours de sa traversée de l’histoire mais reste toujours la France. À moins d’être raciste, il n’y a aucun problème à ce qu’il y ait plus de Français ou d’Européens noirs en 2050.

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N’y a-t-il pas une possibilité de tensions ethniques?

Le risque existe que ces immigrés puissent ne pas se sentir français ou européens, soit parce qu’ils sont victimes de discrimination soit parce qu’ils se voient en «diaspora». Ce double risque, qui se conjugue facilement, n’est pas minime. Aux tensions qui ont accompagné toutes les grandes immigrations depuis la venue en nombre d’Italiens à la fin du XIXe siècle s’ajoute l’acrimonie postcoloniale – le sentiment antifrançais en Afrique de l’Ouest me semble indiquer qu’il s’agit là moins d’une «dette historique» à apurer que d’une ressource politique qui permet de mobiliser. Cette rancœur va donc monter. Il s’y ajoute un effet pervers de la mondialisation que la France subit comme n’importe quel autre pays d’immigration. Sur une planète de plus en plus interconnectée qui est passée de 1 milliard d’habitants, en 1800, à près de 8 milliards aujourd’hui, la taraudante question d’identité – qui est qui? – devient affolante. Elle ne s’apaise qu’à la vue de signes corporels d’altérité, les seuls qu’on croit assez sûrs pour permettre la distinction vitale entre «ami» et «ennemi». D’où la racialisation de la politique qui paraît insensée à ma génération, qui a grandi à l’ombre d’Auschwitz. Des victimes du racisme se mettent à parler le langage des racistes!

L

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