Insécurité : à San Francisco, les ravages de l’angélisme

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REPORTAGE. Autrefois prisée des hippies, la métropole la plus à gauche des États-Unis est gangrenée par la violence et la drogue.


Surveillance. Louie Hammonds, ancien detenu et employe d'Urban Alchemy (a g.), et un collegue face a un sans-abri sous  l'emprise de la drogue, dans le quartier de Tenderloin, le 26 janvier.
Surveillance. Louie Hammonds, ancien détenu et employé d’Urban Alchemy (à g.), et un collègue face à un sans-abri sous l’emprise de la drogue, dans le quartier de Tenderloin, le 26 janvier.

Par Claire Meynial, envoyée spéciale à San Francisco. LE POINT

Publié le 18/02/2022

Il n’est pas mort. À plat ventre, il a le visage collé au bitume, au pied d’un parcmètre, une jambe repliée. Un amas de tentes, de chariots de supermarché, de fauteuils roulants, de sacs en plastique contenant les restes de vies naufragées occupe le trottoir. Une femme, assise sur un pot de peinture, boit du whisky au goulot. Une autre trie des graviers. Trois hommes, allongés sur des couvertures crasseuses, délirent dans une odeur d’urine. Il faut éviter les excréments. Un homme marmonne, le pantalon relevé sur les mollets, maculés de plaies. Certains sont pourtant bien alertes. Ils discutent au soleil, plongent la main dans leur sac à dos pour soulager les acheteurs fébriles. Le deal de fentanyl, à San Francisco, est un job tranquille. Et puis, au coin d’Eddy Street et de Hyde Street, plus rien. Le trottoir est dégagé, les habitants circulent, courses à la main. Le territoire d’Urban Alchemy commence ici, ses hommes en noir et jaune surveillent. « Ça fait mal de voir les gens se dégrader, soupire Michael, l’un d’eux. Je ne sais pas comment ça marche, le fentanyl, mais ils se voûtent. En un mois, ils sont en équerre. » Urban Alchemy rend le quartier du Tenderloin, dans le centre-ville, vivable pour ses habitants. Ses agents écartent les consommateurs de cet opioïde synthétique, cinquante fois plus fort que l’héroïne. Les dealeurs suivent.

Gotham City. Les États-Unis subissent une hausse record de violence. Magnus Lofstrom, chercheur du Public Policy Institute of California, analyse : « Pour limiter la contagion au Covid en prison, des directives ont réduit les arrestations pour les petits délits, et on a libéré des détenus. Le chômage a augmenté, ainsi que le nombre de sans-abri et l’usage de drogue. Après le meurtre de George Floyd [homme noir tué à Minneapolis par un policier blanc, en mai 2020, NDLR], il y a eu des manifestations et une remise en cause de la police, dans une année d’élection tendue et alors que les achats d’armes explosaient. »

À San Francisco, les vols grimpent en flèche. Steve Gibson, président de l’Association des commerces de Mid-Market, détaille : « Les premiers usagers du quartier, les milliers d’employés de la tech, ne vont plus au bureau. Les deuxièmes, les touristes, ne sont pas vraiment revenus. Les troisièmes, les participants des Salons professionnels, pas du tout. Il ne reste que les gens de la rue. » Selon un sondage de la chambre de commerce, 8 habitants sur 10 pensent que la criminalité a augmenté. Mais, dans la métropole la plus à gauche du pays, où le Parti républicain n’existe pas, l’idée divise. Les modérés comparent San Francisco à Gotham City, la ville infernale de Batman. La gauche soutient que les chiffres les contredisent.

Toxicos. Consommation d’opiacés en pleine rue.

« Les zombies du fentanyl ». Avec son visage rond et sa voix douce, on donnerait le bon Dieu sans confession à Louie Hammonds, formateur d’Urban Alchemy. Les 900 agents de l’organisation californienne, financée par l’argent public, sont d’anciens condamnés à perpétuité. Louie, membre d’un gang, a abattu un homme. Après vingt et un ans passés dans cinq prisons, en février 2017, il s’est retrouvé dehors, à 40 ans. Cela lui donne la street credibility, l’autorité de rue. « Ils savent que certains d’entre nous ont tué, on ne plaisante pas… » Mais Louie croit à « l’amour », à la relation, face à « l’extrême pauvreté, l’extrême maladie mentale, l’extrême addiction ». Ici, en 2020, le fentanyl a tué plus de deux fois plus que le Covid. Louie en a ramassé, des corps. Il se souvient du « cri d’une mère qui cherchait du Narcan pour son enfant » et se promène avec ce spray qui sauve en cas d’intoxication aux opioïdes.

Un tour du Tenderloin avec lui est une descente dans la cour des Miracles. Il salue chacun et parfois, ceux que les résidents appellent « les zombies du fentanyl »le reconnaissent. Un jeune s’approche, salue, repart. « Il est envoyé par les dealeurs, indique Louie, pour voir si on est là. » Il montre les impacts de balles sur le mur d’un magasin de beignets : « Un meurtre, il y a un mois. » Le soir, Urban Alchemy se replie et le crime reprend ses droits. Mais l’amélioration est notable. « C’était traumatisant. Il y avait une trentaine de sales mecs sur le trottoir », raconte Robert Hardy, actionnaire d’un bar, qui n’a pourtant pas l’air impressionnable. « C’était un drive-in de drogue… Les gens disaient : « Vos plats sont super, l’ambiance est top, mais je ne veux pas traverser ça pour entrer chez vous. » » Urban Alchemy a tout changé, il remercie en offrant le déjeuner aux agents. Mais il maudit une personne : le procureur général.

Repenti. Louie Hammonds, agent d’Urban Alchemy, croit à « l’amour face à l’extrême pauvreté ».

Clémence. Chesa Boudin a été élu en 2019 en promettant de « mettre fin à l’incarcération de masse ». Il n’a pas menti. Son bureau est notoirement clément. En juillet 2020, il a admis : « Un pourcentage significatif des dealeurs de San Francisco viennent du Honduras. Beaucoup ont été victimes de traite. Il faut faire attention aux conséquences de nos interventions, certaines familles seront attaquées s’ils cessent de payer les passeurs qui les ont fait venir. » Même pour San Francisco, c’était trop. Sur Twitter, les habitants ont demandé si leurs enfants devaient marcher sur des seringues pour protéger des Honduriens. « C’est de la connerie ! fulmine Robert Hardy. Aucun dealeur que j’ai affronté n’avait l’air forcé. Ces mecs me rient au nez ! » Le porte-parole de la police note qu’il est étonnant qu’une victime de traite soit armée, comme ces dealeurs le sont, et que la cellule d’enquête n’a pas trouvé de preuve d’un tel trafic humain. Celui que cela perturbe le plus est Louie Hammonds : « Un délit est un délit. Moi, je crois au fait de payer pour ses actes. C’est ce qui m’a aidé à m’en sortir. »

Selon le chercheur Magnus Lofstrom, les prisons abritent 20 % de détenus de moins qu’avant la pandémie. Le président du syndicat de la police de San Francisco, Tony Montoya, admet que la vente de drogue dans le Tenderloin existe depuis au moins dix ans. Mais pas dans ces proportions : « C’est la politique irresponsable de notre procureur général. On a arrêté un type 17 fois en deux ans pour vente de drogue. Le tribunal ordonne aux dealeurs de s’éloigner de tel quartier ou coin de rue, mais ils ne vont pas en prison. Boudin était avocat commis d’office avant, il dirige son bureau comme s’il l’était encore. » Le procureur ignore les demandes d’interview mais le bureau du Défenseur public, d’où il vient, vante sa politique. « L’ancien modèle, idéalisé, où l’on mettait les malfaiteurs en prison aussi longtemps que possible, a échoué, dit l’avocat principal, Matt Gonzalez. Il ne résout pas les facteurs sociaux et économiques qui conduisent à la délinquance. Les policiers veulent surtout un procureur qui ne les attaque pas quand ils commettent un délit, eux. » Il critique la crispation « puritaine » sur le fentanyl. Pour lui, le retour à une vision favorable à l’incarcération est « presque un mantra trumpiste ».

Cour des Miracles. Le quartier de Tenderloin, l’un des plus pauvres de San Francisco.

Ras-le-bol. Le procureur général est déjà en fâcheuse posture. La loi, à San Francisco, prévoit une procédure pour forcer un élu à démissionner. Le ras-le-bol est tel que deux ont été lancées. Un vote aura lieu le 7 juin. Richie Greenberg, instigateur d’une des pétitions, lance : « Chesa Boudin n’avait aucune expérience de l’accusation, son but était d’empêcher le système judiciaire d’accuser qui que ce soit. Une fois élu, il a renvoyé des procureurs pour les remplacer par d’anciens collègues. » Le point de vue de Greenberg, écarté par beaucoup car celui-ci est accusé d’être républicain, est partagé par la figure tutélaire démocrate locale. Willie Brown, 87 ans, a siégé trente ans à l’Assemblée de Californie et a été le premier maire noir de la ville, de 1996 à 2004. C’est le mentor de la gauche de l’État, de Gavin Newsom, le gouverneur, à la vice-présidente, Kamala Harris. « Quand quelqu’un dans la position de Boudin, qui a l’obligation d’accuser, se conduit comme un avocat, il n’exerce pas le bon métier, assène-t-il. Il est le produit d’un mouvement national, très bien financé, de procureurs qui n’ont pas les qualifications et veulent réformer le système, comme à Philadelphie, Los Angeles ou New York. » Le message d’aide aux addicts, porté par les dizaines d’ONG subventionnées, divise aussi. « La philosophie dominante est qu’on doit traiter la drogue par la drogue, avec du Suboxone, de la morphine, que l’abstinence, c’est trop dur », s’agace Ahsha Safai, élu du 11 e district. Il pense qu’il faut encourager les gens à se désintoxiquer, par des récompenses. Et ose : « Le conseil parle de redéployer plus de police. »

Après la mort de George Floyd, la ville a eu son mouvement Defund the Police (« Coupez les fonds de la police »). Rafael Mandelman, élu du 8 e district, se souvient d’une réunion du comité du Budget en 2020 : « Neuf heures de questions du public, une minute par intervenant et presque tous voulaient couper les fonds, dissoudre ou abolir la police. » Ces idées ont vécu : « Les gens paniquent et demandent une réponse à la délinquance. » Même la maire, London Breed, qui voulait couper les fonds de la police, a déclaré l’état d’urgence dans le Tenderloin, qui permet d’en déployer plus. San Francisco a aussi été le théâtre de raids spectaculaires, comme dans le Louis Vuitton d’Union Square et des supermarchés. Dans le district de Mandelman se trouve le Safeway qui a subi le plus de vols de l’histoire de la chaîne aux États-Unis. « Depuis 2014, en Californie, le vol pour une valeur inférieure à 950 dollars est un délit mineur, explique Montoya. Certains volent calculatrice en main. »Et la violence a gagné de nouveaux quartiers.

Cambriolages, braquages, vols à l’étalage… Richmond, avec ses maisons édouardiennes, est typique de San Francisco. Mark Dietrich reçoit dans son jardin. On peine à imaginer cadre plus agréable pour lui, sa femme et leur fils. Il jure pourtant que les familles partent. Cela a commencé avec la pandémie. Les résidents se sont inscrits sur une appli de voisinage pour s’entraider. « Mais on a vu surgir des témoignages : « On a été cambriolés », « Nous aussi « … Un par semaine, puis un jour sur deux, puis deux par nuit. » Les gangs entrent par les garages. Entre 2020 et 2021, le nombre de cambriolages a augmenté de 370 %. Un autre type de délit est apparu avec le lent retour des touristes. « Le pont du Golden Gate est tout près, les mecs volent les voitures et jettent les valises ici, décrit Dietrich. Un jour, il y en avait cinq. » Avec les voisins, il fouille pour trouver leurs propriétaires. Ils ont des trucs, comme chercher les médicaments sur ordonnance et l’adresse de la pharmacie collée dessus. L’autre jour, il a conseillé à deux couples du Tennessee et du Kentucky de ne pas rester dans leur van, avec leurs affaires. Trop tard. Ils avaient déjà été braqués. Alors qu’ils attendaient la police, ils ont été attaqués une deuxième fois. « L’un d’eux était dans l’armée, ils lui ont piqué un sac à dos qui avait survécu à deux missions en Irak, mais pas à San Francisco », plaisante-t-il, amer.

Devant chez lui, les traces de pneus d’une voiture volée, qui est venue s’écraser dans une autre il y a deux jours. Sur Geary Boulevard, le Buffalo Burgers a été cambriolé deux fois en deux mois. Sur la vidéo de surveillance, les voleurs chauffent la vitrine avec une torche et attendent que le verre refroidisse, se rétracte et éclate. À côté, le supermarché Walgreens a cessé d’achalander le rayon maquillage, pillé. On demande à la vendeuse si le magasin subit des vols à l’étalage, elle hausse les épaules : « Toutes les cinq minutes. Ils prennent tout, des vitamines, de l’alcool, même ce qui est sous clé. On n’a pas le droit d’intervenir. » En novembre, Walgreens a fermé cinq magasins à San Francisco, car aucune mesure de sécurité ne fonctionnait. La gauche a accusé la chaîne de cacher de mauvais résultats. Dietrich soupire : « La politique de cette ville, c’est ce que donnerait le programme d’un idéaliste de 20 ans sorti de Berkeley [université vue comme un bastion progressiste, NDLR]. Je me pensais de gauche, mais, ici, si on n’est pas socialiste, on est traité de trumpiste. »

Figure. Phyllis Nabhan, ancienne danseuse du ventre, devant sa boutique d’antiquités.

Destitution. À 75 ans, Phyllis Nabhan, chevelure violette, antiquaire qui vient d’être cambriolée, est un personnage du quartier. « Cette ville était merveilleuse, mais, avec l’arrivée de la tech, les loyers ont augmenté, la classe moyenne a été chassée, les sans-abri et les délinquants sont arrivés. Avec le Covid, tout a fermé, mes restaurants préférés ont disparu. Mes amis s’en vont, à Austin, à Miami… » Deux clientes entrent. « C’était vous, la danseuse du ventre du bar de la 42 e, dans les années 1980 ? » C’était elle. Elles tombent d’accord : il faut destituer Chesa Boudin.

Même si elles étaient exaucées, la police est en sous-effectif : il manque 500 agents. « Et 400 sont éligibles à la retraite, détaille Montoya. Les gars sont épuisés, certains prennent des retraites anticipées ou partent. Ce mois-ci, quinze sont partis. Et on n’arrive pas à recruter. » San Francisco, comme tout le pays, doit repenser son rapport à l’ordre§

Un bien étrange procureur

Chesa Boudin, procureur général.

Le 20 octobre 1981, Kathy Boudin et David Gilbert confient leur fils Chesa, 14 mois, à une baby-sitter. lls vont braquer une banque Brink’s à Nanuet (État de New York). Tous deux appartiennent à la May 19 Communist Coalition, branche du groupe radical Weather Underground. L’appropriation de « biens capitalistes »par des attaques à main armée leur permet de financer des attentats visant à renverser le gouvernement et à instaurer un régime communiste. Lors du braquage de la Brink’s, deux policiers et un garde sont tués. Kathy Boudin a passé vingt-deux ans en prison. David Gilbert, condamné à soixante-quinze ans, a été gracié le 23 août 2021. Chesa Boudin a été adopté par Bill Ayres et Bernardine Dohrn, chefs du Weather Underground. Il a grandi dans ce milieu d’extrême gauche, avec le traumatisme des visites au parloir, et s’est juré d’améliorer la vie des détenus. En 1999, il se pose au Venezuela, où il devient traducteur et conseiller en affaires étrangères du président Hugo Chavez. Des Vénézuéliens exilés à San Francisco racontent encore sa présentation élogieuse, à Berkeley en 2006, de la « révolution bolivarienne » et des expropriations d’usines menées par Chavez. Après Oxford et Yale, il devient avocat puis fait campagne pour être élu procureur général, en promettant de vider les prisons. Avec un tel CV, il ne pouvait sans doute être élu qu’à San Francisco§ C. M. 

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