Christian Makarian – Vladimir Poutine, l’exemple kazakh

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ÉDITO. Le dirigeant russe a marqué un point contre le président turc Erdogan dans la rivalité politico-religieuse qui les oppose en Asie centrale.

Vladimir Poutine et le president kazakh Kassym-Jomart Tokaiev, a Moscou,le 10 fevrier.
Vladimir Poutine et le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev, à Moscou,le 10 février.© MIKHAIL KLIMENTYEV/Sputnik/AFP

Par Christian Makarian LE POINT

Publié le 21/02/2022 à 20h30

Trois jours à peine après la rencontre qui a montré Emmanuel Macron et Vladimir Poutine séparés par une table de 6 mètres de long, le dirigeant russe et son homologue kazakh se sont retrouvés assis côte à côte autour d’une table basse posée devant une cheminée. Le froid et le chaud, la distance et la proximité ; à l’évidence, Kassym-Jomart Tokaïev méritait des égards particuliers.

Il y a actuellement d’excellentes raisons de scruter, à l’ouest de la Russie, l’Ukraine, plutôt que, au sud de la Fédération, le Kazakhstan. Mais il ne faut pas pour autant découper en épisodes distincts le film que met en scène Vladimir Poutine, car il existe une continuité frappante aux différentes marches de l’Empire russe. Parmi les cinq républiques musulmanes d’Asie centrale, anciennement soviétiques, le Kazakhstan (cinq fois la superficie de la France) est la seule à disposer d’une frontière directe avec la Russie : avec plus de 6 800 kilomètres de longueur, c’est même la deuxième ligne frontalière la plus étendue du monde après celle qui sépare le Canada des États-Unis.

Il en découle que n’importe quel type de changement politique constaté au Kazakhstan (18,8 millions d’habitants, dont 4,3 millions de Russes) sonne instantanément à Moscou comme une alarme. Spécialement le risque de voir des islamistes profiter d’une contestation du pouvoir central pour s’enraciner et imaginer de répandre leur idéologie en Russie.

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Les manifestations et les troubles de janvier 2022, les plus graves depuis l’accession à l’indépendance (1991), ont été suivis par une répression prestement mise en œuvre par Moscou, illustration de ce que Poutine attend de son « étranger proche » – à savoir stabilité et soumission. Sans surprise, Tokaïev s’est précipité pour accuser entre autres les islamistes d’être derrière l’agitation.

L’épisode kazakh, qui se solde par un coup de maître réalisé par Poutine, répond à deux chapitres d’inquiétude parmi les stratèges du Kremlin.

Le premier concerne la population russe de religion musulmane. Le recensement officiel avance une proportion de 10 millions de citoyens (soit 7 % du peuplement de la Fédération) ; or, selon le Conseil russe des muftis, le pays pourrait compter 30 millions de musulmans à l’horizon 2030, chiffre confirmé par des hiérarques de l’Église orthodoxe. Car il convient de tenir compte des millions d’immigrés musulmans (Azéris, Ouzbeks, Kirghizes, Kazakhes…) qui vivent et travaillent en Russie. Rappelons que la grande mosquée de Moscou, solennellement inaugurée par Vladimir Poutine en 2015, est la plus vaste d’Europe.

Regard vers La Mecque

La « Sainte Russie » orthodoxe, protectrice traditionnelle des chrétiens d’Orient (comme en Syrie), a une face cachée qui regarde vers La Mecque. Poutine veille à cette dimension religieuse ; dès 2003, il a rapproché la Russie de l’Organisation de la coopération Islamique, et ne perd aucune occasion d’affirmer son soutien au leader tchétchène Ramzan Kadyrov, son « fidèle fantassin », membre du parti présidentiel Russie unie et adepte de la charia… Cynisme ? Le maître du Kremlin achète la paix intérieure, car il sait que les musulmans du Caucase russe ont fourni à l’État islamique en Irak et en Syrie le principal contingent de volontaires non arabes.

Le second aspect concerne le caractère ethnique de la question musulmane. En écrasante majorité, les musulmans russes comme ceux des républiques d’Asie centrale (sauf le Tadjikistan, iranophone) sont d’origine et de langue turques. Ce qui a déterminé une offensive de grande envergure entreprise par la Turquie islamo-nationaliste de Recep Tayyip Erdogan. Depuis 2009, le Conseil turcique, devenu en 2021 Organisation des États turciques (Turquie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan, plus Hongrie et Turkménistan comme observateurs), vise à la constitution d’une nouvelle puissance régionale au nez de la Russie. Ankara et Bakou ont même proposé – en vain – de doter cette instance d’une structure de coopération militaire.

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À voir la façon dont Erdogan a transformé en vingt ans la nation qui était la plus laïque de la sphère musulmane en régime religieux pressé de prendre le leadership du monde sunnite, on mesure à quel point le Kazakhstan (70 % de musulmans) pourrait représenter la pièce maîtresse du puzzle. Pour éviter le piège de cette appartenance, pendant trois décennies, son habile dictateur, Noursoultan Nazarbaïev, avait cherché à préserver l’équilibre et à représenter une sorte de pont entre les musulmans et l’Occident : en 1994, il s’était ainsi rendu à La Mecque puis au Vatican durant le même voyage.

Son pâle successeur, Tokaïev, a tout balayé en appelant les Russes à la rescousse. D’un seul coup, il s’est mis à la merci de Moscou pour garder son pouvoir, il a infligé un vrai camouflet à la Turquie, et il a écrasé sans pitié son opposition. Un scénario signé Poutine.

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