Christophe Guilluy: «L’inquiétude des catégories populaires est sociale et existentielle»

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Par Vincent Trémolet de Villers LE FIGARO

20 février 2022

Christophe Guilluy. JEAN LUC BERTINI/Le Figaro Magazine

ENTRETIEN – Le géographe revient sur le rôle des catégories populaires dans une élection présidentielle.

Christophe Guilluy est géographe, auteur notamment de Fractures françaises (2010) et Le Temps des gens ordinaires (2020).

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LE FIGARO. – Les catégories populaires sont considérées comme décisives dans une élection présidentielle. Comment les définir? Par le niveau de vie, la profession, la géographie?

Christophe GUILLUY. – L’élection présidentielle est la seule élection où ces catégories, majoritaires, votent encore massivement. Si elles se déplacent, elles détermineront alors mécaniquement le résultat final. Sociologiquement, on retrouve la majorité de la population active: des ouvriers, des employés, des paysans, auxquels on peut ajouter les petits artisans et les indépendants. En moyenne, ces catégories forment la France des revenus modestes, celle dont les revenus sont inférieurs à 2000 euros. Cet ensemble socioculturel, que j’appelle «la majorité ordinaire», que le sondeur Jérôme Sainte-Marie appelle «le bloc populaire», est évidemment présent sur l’ensemble du territoire. Mais, compte tenu du puissant processus de gentrification des métropoles, ces catégories modestes sont en moyenne surreprésentées dans la France périphérique, celle des villes moyennes, des petites villes et des espaces ruraux.

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On la qualifie souvent de France des «oubliés» ou des «invisibles»,est-ce toujours le cas?

Ce n’est pas une expression que j’utilise pour la bonne raison qu’elle n’est plus ni oubliée ni invisible, au contraire. Depuis au moins 1992 et le référendum de Maastricht, cette majorité ordinaire est devenue visible, très visible. Compte tenu de ce qu’elle représente démographiquement et culturellement, c’est même l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Cet éléphant n’est ni plus ni moins que l’ancienne classe moyenne occidentale, celle qui occupait hier une position centrale dans la société et l’économie et qui est aujourd’hui fragilisée, voire déclassée. Depuis deux décennies, ces catégories s’agitent, contestent se rendent visible. Cette renaissance s’illustre notamment par une contestation multiforme, sourde ou bruyante («gilets jaunes») qu’on ne peut arrêter. Pourquoi? Parce qu’elle ne se limite pas à une seule question sociale, mais porte une dimension existentielle. Cette France n’est pas la marge, elle est la société elle-même.

Le Rassemblement national revendique ce vote, mais depuis 2017. Plus de la moitié des électeurs de Marine Le Pen manque au RN à chaque élection. Est-ce un signe de désaffiliation démocratique?

Le constat est ancien. En effet, quand les catégories populaires ne s’abstiennent pas, une fraction importante d’entre elles se porte sur le Rassemblement national et surtout délaisse massivement les partis de gouvernement, ceux qui ont porté le modèle économique et sociétal dans lequel elles estiment être perdantes. Il s’agit moins d’une désaffiliation que d’une réaction à plusieurs décennies d’alternance unique, de trahison démocratique (rappelons-nous le référendum de 2005). Cette autonomisation, qui explique qu’en France comme dans l’ensemble des pays occidentaux les gens ordinaires utilisent des marionnettes populistes pour dire «nous existons», implique qu’aucun parti, y compris populiste, ne peut prétendre être propriétaire de leur voix.

Émanation de la technostructure française, Emmanuel Macron a répondu « techniquement » à une contestation dont les ressorts sont fondamentalement immatériels.Christophe Guilluy, géographe

Emmanuel Macron président de la réforme est devenu celui des garanties avec le «quoi qu’il en coûte». Cela a-t-il changé le point de vue de la France périphérique sur le président?

Émanation de la technostructure française, Emmanuel Macron a répondu «techniquement» à une contestation dont les ressorts sont fondamentalement immatériels. Cette réponse par le «quoi qu’il en coûte» à la crise sanitaire n’était d’ailleurs pas une première. On se rappelle que la réponse à la crise des «gilets jaunes» était, elle aussi passée par la case «chéquier». Mais, plus important, la stratégie consiste à pulvériser la majorité en la segmentant. La mise en scène du «grand débat» visait à transformer une contestation soutenue par la majorité de l’opinion par des demandes catégorielles. Comme dans les cabinets de conseil ou les agences de publicité, on segmente, on disperse, à certains types de territoires, on s’adresse à certains types de populations, mais on ne fait pas de «politique», on ne traite pas du fond.

Cette société panélisée, dont le seul horizon serait la consommation, se résume à une juxtaposition de tribus, de minorités, c’est le rêve ultime des boutiquiers du marché mondialisé. Dans ce modèle, le politique disparaît, la majorité aussi, le gestionnaire bienveillant peut alors entrer en scène. Dans ce «oui-oui land» macronien, la France périphérique, le bloc populaire ou la majorité ordinaire n’existent pas. Le vrai débat, celui qui interroge la pertinence d’un modèle économique et sociétale qui ne fait pas société, peut alors s’effacer.

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Mais, si cette gestion technocratique permet de gagner du temps, elle ne règle aucun problème de fond. Les gens ne sont pas dupes. Aucune question de fond n’a donc été résolue ; les inégalités sociales et territoriales continuent de se creuser, le pouvoir d’achat reste en berne, les tensions se multiplient, et le ruissellement se poursuit… à l’envers.

Quelle place prend l’immigration dans le malaise des catégories populaires?

Sur le sujet, rien n’est vraiment nouveau. On peut dire que, depuis les années 1980, le diagnostic sociétal semble figé. Depuis quarante ans, les fractures, les postures, les faux débats se sont figés. Donc, répétons une nouvelle fois les choses, le clivage sur la question migratoire n’oppose pas des «petits blancs» aigris (expression condescendante créée et utilisée par la seule bourgeoisie) aux progressistes, évidemment tolérants. Le clivage oppose les «petits» – précisons: petits Blancs, petits Noirs, petits Asiatiques, petits Juifs, petits musulmans – aux «grands», c’est-à-dire à ceux qui ont les moyens d’opérer des choix résidentiels et de contourner la carte scolaire. Pour ces «petits», de toutes origines donc, et quels que soient les territoires (il n’y a qu’à observer l’importance de ces thématiques dans les DOM-TOM), la question de l’immigration et de l’insécurité culturelle est une réalité, celle du quotidien.

Si les fractures sociales, géographiques et culturelles sont bien réelles il existe encore un socle majoritaire, une société solideChristophe Guilluy, géographe

Dans la recomposition en cours, certains décrivent un clivage peuple/élite, d’autres une archipellisation, d’autres encore une réconciliation des classes. Comment analysez-vous la recomposition?

La recomposition d’un bloc majoritaire et solide montre que nous ne sommes pas dans la société liquide, atomisée et peuplée d’individus consommateurs anomiques et paranoïaques que nous promettent les tenants du marché roi relayé par Hollywood. Si une partie des politiques semblent avoir malheureusement construit leur discours en ciblant des panels ethnoculturels, cette «netflixisation» du discours ne correspond pas à la réalité. Désolé, la fin de l’histoire n’est pas arrivée! Si les fractures sociales, géographiques et culturelles sont bien réelles il existe encore un socle majoritaire, une société solide. De la même manière, on se trompe aussi lorsqu’on réduit la crise au clivage peuple/élite.

S’opposer aux élites, aux riches, au 1 % ou au 0,1 % relève le plus souvent de la posture. La question centrale est: Qu’est-ce qui rend possible un modèle qui ne sert pas la majorité ordinaire? La classe dominante ne domine pas seule, elle est accompagnée non seulement par une efficace technostructure mais aussi par un vaste ensemble sociologique constitué des classes supérieures et des bataillons de retraités. C’est ce bloc bourgeois et vieillissant, ces 20 %, 25 % qui garantissent la survie du modèle, un bloc fidèle sur lequel Emmanuel Macron pourra compter (au moins) pour accéder au second tour.

«Gilets jaunes», mouvement anti-passe sanitaire, marche pour le climat, les nouvelles expressions sociales semblent ne plus se soucier des rendez-vous électoraux, qu’est-ce que cela dit de la crise démocratique?

L’impasse démocratique n’entraîne pas l’anomie, mais un bouillonnement permanent qui alimente le mouvement de contestation multiforme. Cette mécanique des gens ordinaires n’est portée par aucun parti, aucun syndicat, aucun calendrier électoral, mais par des ressorts matériels et immatériels, c’est pourquoi il se recompose et se réinvente sans cesse. On oppose souvent les questions de «la fin du mois» à celle de la «fin du monde», le ventre et l’esprit. On se trompe. Au XXIe siècle, le mouvement social porte désormais une dimension existentielle, les ressorts de la contestation sont donc doubles: la fin du mois ET la fin du monde. Si cette mécanique majoritaire n’est pas ou mal représentée par les corps intermédiaires, elle n’en est pas moins puissante, c’est ce que j’appelle le «soft power» des classes populaires. C’est ce soft power qui impose pendant cette campagne des thématiques, comme la réindustrialisation, la démétropolisation ou la régulation des flux que les élites dirigeantes préféreraient ne pas aborder.

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La gauche a perdu le peuple plus que tous les partis. Est-ce irrémédiable?

«La gauche sans le peuple» est une vieille histoire (c’était le titre d’un livre d’Éric Conan de 2004! ), les causes sont connues, le virage libéral, la désertion sur la question des flux, mais on oublie souvent que, parallèlement, la droite, elle aussi, perdait le peuple, à peu près pour les mêmes raisons. Conçus pour représenter une classe moyenne majoritaire et intégrée sur un axe gauche-droite, les partis traditionnels ne représentent plus guère que les héritiers d’un modèle ancien, les retraités pour la droite, fonctionnaires pour la gauche. La montée du niveau de défiance et maintenant d’indifférence à l’égard des partis traditionnels nous parle d’un divorce durable, un divorce qui explique la recomposition politique à laquelle nous assistons aujourd’hui.

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