L’Europe est-elle (vraiment) à la merci du gaz russe ?

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ANALYSE. Les approvisionnements en hydrocarbures de Russie, premier fournisseur du Vieux Continent, pourraient être perturbés par un conflit en Ukraine.

Le president russe Vladimir Poutine pose avec Alexi Miller, le president du Conseil de Gazprom, le 2 fevrier 2022 au Kremlin.
Le président russe Vladimir Poutine pose avec Alexi Miller, le président du Conseil de Gazprom, le 2 février 2022 au Kremlin. © ALEKSEY NIKOLSKYI / POOL / Sputnik via AFP

Par Armin Arefi. LE POINT

Publié le 15/02/2022 à 11h00

Le scénario d’une invasion russe de l’Ukraine fait surgir une autre menace pour l’Europe, celle d’une interruption des livraisons de gaz naturel en provenance de la Russie. La crise ukrainienne vient à nouveau souligner la grande dépendance du Vieux Continent à l’égard des hydrocarbures russes. Premier fournisseur de l’Europe, avec 160 milliards de mètres cubes de gaz russe vendus par an, Moscou assure plus de 40 % des importations européennes en la matière. Si elle ne représente que 17 % des achats de gaz étranger par la France (loin derrière la Norvège avec 36 %), la Russie fournit en revanche jusqu’à 55 % des importations de l’Allemagne.

Origine des importations de gaz de l’Union européenne© AFP

« La France, qui possède son industrie nucléaire, pourrait ne pas avoir stratégiquement autant besoin du gaz russe que l’Allemagne, qui ne peut au contraire vraiment pas s’en passer », estime Samuele Furfari, professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Le gaz russe consommé en France transite par l’Allemagne, où il arrive directement de Russie par le biais du gazoduc Nord Stream 1. Inauguré en 2012 par la compagnie russe Gazprom, ce pipeline qui passe sous la mer Baltique possède une capacité annuelle de 55 milliards de mètres cubes de gaz.

Dépendance à la Russie

« L’objectif de l’Allemagne a toujours été de sécuriser son approvisionnement en gaz qui a augmenté d’autant plus qu’elle abandonnait ses industries du nucléaire et du charbon », rappelle Samuele Furfari, ancien haut fonctionnaire à la Direction générale de l’énergie de la Commission européenne. « La Russie abritant les premières réserves au monde et ayant besoin de vendre, il était totalement cohérent de faire appel au gaz russe d’autant que celui-ci arrivait directement par gazoduc sans transiter par aucun pays tiers. » Le succès de Nord Stream 1 a entraîné la construction d’un pipeline jumeau, Nord Stream 2.

D’une capacité identique au premier, et empruntant exactement le même chemin sous-marin, le projet a été achevé en novembre 2021. Mais il n’est pas encore entré en service, notamment face aux pressions des États-Unis. De concert avec le président américain Joe Biden, le chancelier allemand Olaf Scholz a d’ailleurs récemment assuré, lors d’une visite à Washington, que Nord Stream 2 ne serait pas inauguré en cas d’invasion russe de l’Ukraine. « L’Allemagne se retrouve aujourd’hui coincée en étant dépendante du gaz russe, d’autant qu’elle est aujourd’hui le seul pays de l’Union européenne bordée par une mer, qui ne possède pas de terminal gazier », ajoute Samuele Furfari.

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Pourtant, l’hypothèse selon laquelle la Russie déciderait unilatéralement de couper le robinet du gaz pour faire pression sur les Européens paraît à ce stade totalement prématurée. « Si elle est liée à l’État russe, la société Gazprom, qui exploite le gaz de Russie, reste une entreprise privée dont le but est de pomper et de vendre du gaz », rappelle Samuel Ramani, chercheur associé au Royal United Services Institute for Defence and Security Study de Londres et spécialiste de la politique étrangère de la Russie. « L’utilisation de l’arme de l’énergie n’est donc pas dans l’intérêt de cette société. » Cette perspective paraît, pour l’heure, d’autant plus improbable que l’approvisionnement de l’Europe en gaz russe est garanti par des contrats à long terme extrêmement codifiés. « Le marché contractuel du gaz est régi par des conditions extrêmement strictes de « take or pay » qui obligent le vendeur à fournir et l’acheteur à acheter », rappelle Pierre Terzian, directeur de la revue Petrostratégies. « Les Russes seront soucieux de protéger leur image de fournisseur qui respecte à la lettre ses engagements, comme ils l’ont entièrement fait au cours des derniers mois. »

Zone de transit

Pour alimenter l’Europe, la Russie utilise jusqu’ici quatre voies d’approvisionnement principales : les gazoducs Brotherhood, Progress et Soyuz qui passent par l’Ukraine, le Yamal-Europe qui traverse la Biélorussie, les pipelines Blue Stream et Turk Stream via la Turquie et enfin le Nord Stream 1 (et bientôt Nord Stream 2) qui plonge sous la mer Baltique pour atteindre l’Allemagne. Chaque année, ce sont ainsi près de 40 milliards de mètres cubes de gaz russe qui transitent par l’Ukraine, soit 25 % du volume total de gaz importé par l’Europe depuis la Russie. Des livraisons qui pourraient être perturbées si un conflit militaire venait à éclater sur le territoire ukrainien. « En cas de guerre ouverte en Ukraine, les gazoducs ukrainiens fermeront par mesure de sécurité », avertit l’expert Pierre Terzian. « Kiev ne pourra se permettre de les maintenir en service, ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour l’Europe en termes d’approvisionnement énergétique. »

Origine des gazoducs en Europe© AFP

Pour parer à tout risque de pénurie de gaz russe, les Européens travaillent d’arrache-pied sur des alternatives en matière d’approvisionnement gazier. Premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), transportable par bateau et non par gazoduc, le Qatar a fait savoir le 1er février dernier, par la voix de son ministre de l’Énergie Saad Al-Kaabi, qu’il était prêt à aider l’Europe « en cas de besoin ». Mais il a néanmoins rapidement rappelé les limites du minuscule émirat gazier, expliquant que « le volume de gaz dont l’Union européenne a besoin ne peut être remplacé unilatéralement par qui que ce soit, sans perturber l’approvisionnement d’autres régions du monde ».

L’option de l’Azerbaïdjan

« Le problème est que tous les pays producteurs de GNL produisent actuellement à pleine capacité, de sorte qu’aucun ne peut augmenter sa part », pointe le spécialiste Pierre Terzian. « La seule solution serait qu’un autre pays importateur cède sa part de gaz naturel liquéfié au profit de l’Europe, ou que des négociants réorientent des cargaisons vers l’Europe à condition que les prix européens soient plus élevés que les prix asiatiques. » Grand importateur de GNL, le Japon a d’ores et déjà annoncé mercredi dernier que plusieurs navires-citernes qui devaient à l’origine alimenter l’archipel avaient été déroutés en direction du Vieux Continent.

Par ailleurs, la commissaire européenne à l’Énergie, Kadri Simson, s’est rendue vendredi en Azerbaïdjan, où elle a obtenu de Bakou une augmentation de ses livraisons de gaz vers l’UE par le biais du Southern Gas Corridor (SGC), un gazoduc qui lie la mer Caspienne à la Grèce et à l’Italie par le biais de la Turquie, appelé à jouer un rôle grandissant dans l’approvisionnement de l’Europe. Et dont pourrait se servir à l’avenir le président turc Recep Tayyip Erdogan pour faire pression sur le Vieux Continent. « La Turquie est plus dangereuse que l’Ukraine en matière de pays de transit », avertit le directeur de Petrostratégies, en pointant le levier qui serait alors fourni au président turc. « Souvenez-vous du chantage aux migrants réalisé par Erdogan sur l’Europe, et imaginez dès lors ce qu’il pourrait faire avec le gaz… »

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