Entre déni et refus de comprendre, notre responsabilité dans l’évolution de la Russie- CAUSEUR

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Entre déni et refus de comprendre, notre responsabilité dans l’évolution de la Russie
Le président américain promet des sanctions contre la Russie, Washington, 22 février 2022 © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22654331_000024

Comprendre ne signifie pas donner son blanc-seing à Vladimir Poutine. L’analyse de Sébastien Boussois.


On peut sûrement critiquer le président russe Vladimir Poutine comme on peut le faire de nombre de dirigeants sur leur action mais chaque dirigeant a souvent ses raisons que notre raison ignore. Ou veut ignorer. En particulier la nôtre, Occidentaux, dans ce déni total de responsabilité dans ce qui se passe actuellement aux confins de l’Europe et de la Russie, mais aussi dans ce refus de comprendre dans le même temps la stratégie de la Russie depuis des années. C’est ce mélange indigeste qui nous conduit à refuser d’analyser le pourquoi du comment nous en sommes arrivés là.

Dans la crise majeure que traverse l’Ukraine et le monde entier par voie de conséquence, nous sommes pétris de maux de toutes parts depuis que les tensions s’y sont accrues de façon exponentielle ces dernières semaines. Chaque partie en présence les exprime à sa manière au cœur d’une marmite géopolitique portée à ébullition : avant tout par la peur, l’arrogance, la naïveté, le sentiment de supériorité, le mépris aussi.

Des tentatives d’apaisement vaines

Ce parfum réchauffé de guerre froide, l’Amérique ne peut pas y être étrangère. Ce qu’on reproche à la Russie, les Etats-Unis le pratiquent depuis des décennies : protection de son espace, maintien ou agrandissement de sa zone d’influence, ingérence et guerres par procuration. Or, pour les Etats-Unis, le retrait traumatique d’Afghanistan et l’humiliation vécue par Joe Biden, devraient les pousser à la prudence du côté du front de l’est. Incapable de prévoir la chute de Kaboul aussi rapidement, Biden a pourtant des informations en lesquelles personne ne veut croire : il y aura une guerre (volontaire ou par engrenage), et il faut s’y préparer. Le récit policé et digne d’un scénario d’Hollywood, rappelle étrangement l’entrée en guerre contre l’Irak, sur des arguments désormais reconnus aujourd’hui comme totalement fallacieux. Fera-t-on la même erreur contre la Russie ? L’idée même que Moscou envahisse un des pays de sa zone d’influence, cet étranger proche, ce pivot de son glacis géostratégique que représente l’Ukraine est inconcevable et inacceptable. Mais les Etats-Unis ne se sont jamais gênés depuis la fin de la Guerre froide, non ? Ce droit divin dont Washington a hérité à l’issue de la Seconde guerre mondiale, tel le sparadrap du capitaine Haddock, permet de maintenir l’Europe sous cloche. Un vieux continent toujours incapable de se débarrasser de cette tutelle politique américaine et de construire sa propre architecture de sécurité.

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Pour l’Europe donc, la crise ukrainienne est un baromètre et la démonstration de son impuissance sécuritaire, mais aussi de sa dépendance énergétique, avec 40% de ses importations de gaz venant du grand méchant loup russe. Elle se noie au niveau institutionnel, et ressort de l’eau un président Macron qui aura eu le mérite de faire exister celle-ci dans le dialogue et les tentatives d’apaisement dans la région.

Cirque diplomatique

Du côté ukrainien, c’est le grand écart géographique et géostratégique. Le pays est toujours tiraillé entre l’influence russe, dont il ne peut se départir puisqu’il en partage l’essentiel de ses frontières, et ce « désir d’ailleurs », en direction du monde dit-libre, depuis l’humiliation vécue par Kiev après la perte du Donbass et l’annexion de la Crimée en 2014. Certes, puisque son pays est indépendant, le président Zelensky a le choix de ses alliances y compris d’intégrer l’OTAN. Mais pour les Russes, une promesse est une promesse : les Américains ont toujours garanti depuis 1991 à Moscou que Kiev n’y entrerait pas. La réalité est probablement plutôt qu’ils n’en veulent pas, plus qu’ils ne le veulent ou peuvent point ! Il suffit de se souvenir la manière dont les Américains avaient promis à l’époque au président Michaël Gorbatchev qu’il n’y aurait pas d’élargissement à l’est [1] !

Qui sait comment la Russie a vécu tout ce cirque diplomatique et mensonger ? Comprendre à minima ne signifie pas donner son blanc-seing à Vladimir Poutine mais se mettre à la place du dernier acteur majeur de cette histoire qui connait l’humiliation depuis trente ans. C’est le lot des perdants de la grande Histoire, qui reviennent souvent par la petite porte pour se venger violemment comme l’a tristement démontré l’Allemagne en 1939. L’humiliation a toujours été un acteur majeur de la construction de l’histoire.

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Vladimir Poutine a donc régurgité ce sentiment dévorant après la chute du Mur et la fin de la Guerre Froide pendant près de trente ans, et a savamment mis en place depuis plusieurs années, un habile plan de bataille idéologique, politique et diplomatique pour revenir sur le devant de la scène régionale et mondiale. Il y’en avait des raisons et la politique a ses raisons que la raison souvent ignore. L’Occident a nourri de mépris la Russie depuis 1991. L’avancée de l’OTAN en Europe, malgré les promesses de s’arrêter bien avant d’approcher les frontières russes, n’avait pourtant pas effarouché Boris Eltsine qui avait même proposé à l’époque l’intégration de la CEI (Communauté des États Indépendants) à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Par la suite, Vladimir Poutine, lui-même, collaborera au tout début avec l’OTAN, en laissant notamment à Washington la possibilité de jouir de ses bases militaires au Kirghizistan après les attentats du 11 septembre 2001. Puis ce fut la fin des concessions.

Nous sommes prévenus depuis 15 ans

Face à ce front du refus de fer des Occidentaux de négocier avec Moscou pour sa propre sécurité, le président russe finit par tourner le dos aux Occidentaux. Lassé de voir son pays traité comme un pays du tiers-monde, Poutine finira par jeter l’éponge dans un discours resté célèbre lors de la conférence de sécurité de Munich du 10 février 2007. Il y a en effet quinze ans déjà, ce dernier avait développé sa vision du monde et dénonçait déjà dans les mots l’unilatéralisme américain. En ces termes, il expliquait selon lui les limites et les dangers à venir d’un tel monde sans qu’à l’époque on ne prenne cela vraiment en considération comme toujours lorsqu’il s’agit de la voix russe : « J’estime que dans le monde contemporain, le modèle unipolaire est non seulement inadmissible mais également impossible ». Puis de poursuivre à l’époque et nous ramenant désormais à l’actualité maintenant qu’il allie la parole aux actes : « Il me semble évident que l’élargissement de l’OTAN n’a rien à voir avec la modernisation de l’alliance ni avec la sécurité en Europe. Au contraire, c’est une provocation qui sape la confiance mutuelle et nous pouvons légitimement nous demander contre qui cet élargissement est dirigé. » [2]

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Face au déclin américain, la montée en puissance de la Chine qui a développé depuis plusieurs années une vision commune solidaire avec la Russie (une « nouvelle ère » de leurs relations), ce monde unipolaire se fissure et par l’équilibre des pouvoirs, devrait assurer plus de stabilité. A priori. Mais les Occidentaux voient l’émergence de tout autre pôle géopolitique majeur comme une menace. Nous avons jeté Moscou dans les mains de Pékin avec nos erreurs ! De l’œuf ou de la poule, qui menace qui finalement ? La compréhension de l’histoire post-1991 au plus vite devrait être le moteur de l’apaisement et du retour à la raison dans cette histoire ukrainienne. Pourvu que les prochains jours voient le dialogue prendre le dessus entre Joe Biden, Vladimir Poutine, Zelensky et l’ « Europe ». En attendant le grand gagnant à l’heure actuelle c’est bien le président russe qui a compris une règle fondamentale de courtoisie et de politique après trois décennies de mépris : le seul moyen pour être respecté dans ce monde, c’est avant tout d’être craint. Et de ce côté-là, c’est un succès total !

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