Jean-François Colosimo: «Poutine sait que ni l’Amérique ni l’Europe ne sacrifieront un soldat pour l’Ukraine»

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Par Alexandre Devecchio. 22 février2022

LE FIGARO

Jean-François Colosimo. Fabien Clairefond

ENTRETIEN – L’historien et théologien constate la «froide brutalité» du président russe et s’efforce d’éclairer sa politique à la lumière de la géopolitique et de l’histoire.


Spécialiste du monde de l’orthodoxie, Jean-François Colosimo est également directeur général des Éditions du Cerf. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont «L’Apocalypse russe. Dieu au pays de Dostoïevski» (Fayard, 2008). Dernier livre paru: «République ou barbarie», avec Régis Debray et Didier Leschi (Cerf, 2021).

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LE FIGARO. – En reconnaissant de manière unilatérale l’indépendance du Donbass et en y envoyant l’armée russe, Poutine a-t-il franchi l’ultime ligne rouge?

Jean-François COLOSIMO. – Pour le Kremlin, la communauté internationale, assimilée à l’Occident, Washington et l’Otan, n’a de but, depuis la chute du Mur, que d’abattre la Russie en la cernant. Le passage entre-temps de onze pays de l’Est à l’Alliance atlantique conforte sa conviction. L’offensive multipolaire qu’il mène est donc conçue comme une contre-offensive. Elle comporte, entre autres, la sanctuarisation de son pré carré. D’où les interventions en Biélorussie, au Kazakhstan et la création de marches en Géorgie, en Transnistrie, en Crimée et, désormais, au Donbass. Poutine sait que ni l’Amérique ni l’Europe ne sacrifieront un soldat dans ce conflit. Le prix sera de nouvelles sanctions économiques dont il s’est débrouillé jusque-là. N’oublions pas que les pressions extérieures galvanisent l’esprit russe de résilience, et d’autant plus à l’heure où le Kremlin supprime systématiquement toute voix critique.

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Certains observateurs redoutent que l’armée russe envahisse en outre une grande partie de l’Ukraine, jusqu’à Kiev. Partagez-vous cette crainte?

Poutine sait que l’occupation de l’Ukraine, aussi grande et peuplée que l’Espagne, serait un piège fatal. Sa finalité est de garder Kiev sous tension et d’entériner l’accès aux mers chaudes que lui confère Sébastopol.

Kiev est le lieu de baptême de toutes les Russies. Elle en devient l’objet crucial de la croisade politico-religieuse qui doit animer la reconquête. Mais au survivalisme impérial russe vient s’opposer le revivalisme national ukrainienJean-François Colosimo

Comment expliquer l’obsession des autorités russes envers l’Ukraine?

La clé en est autant symbolique que stratégique. La froide brutalité avec laquelle Vladimir Poutine traite les relations internationales ne doit pas obérer la nécessité vitale que revêt pour le régime sa politique étrangère. Retour aux frontières du XVIIIe siècle, décrochage géopolitique, paupérisation économique, surmortalité galopante, démocratisation avortée, dérive autoritaire: après 1991, Moscou ne peut plus compter que sur son arsenal nucléaire massif et son siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Là est le levier de la mobilisation et de la réappropriation identitaire. Or, Kiev est le lieu de baptême de toutes les Russies. Elle en devient l’objet crucial de la croisade politico-religieuse qui doit animer la reconquête. Mais au survivalisme impérial russe vient s’opposer le revivalisme national ukrainien. La peur de l’agonie d’un côté et la crainte de l’asphyxie de l’autre vont dès lors se construire en miroir inversé. Et de manière de plus en plus 
accélérée.

L’Europe n’a-t-elle pas raison, en conséquence, de vouloir voler au secours de l’Ukraine?

Le fait-elle vraiment? Le peut-elle réellement? Et ne voit-elle pas que l’Homo sovieticus perdure, y compris en Ukraine? En dépit d’une formidable intelligentsia et d’un authentique élan populaire, le pays reste sous la coupe d’oligarques corrompus et corrupteurs. Comme la Russie, certes, mais plus anarchiquement, en l’absence d’une verticale du pouvoir. La mémoire de l’Holodomor, la grande famine provoquée par Staline, tend à estomper le souvenir de la Shoah, exécutée par des commandos locaux ralliés à Hitler. Hors l’union sacrée contre Moscou, la coalition de Maïdan implose sous l’aversion mutuelle des chauvins et des libéraux. Et tandis que les milices unionistes de Lvov rivalisent avec les milices séparatistes de Donetsk, que l’orthodoxie s’écroule sous le schisme, la renationalisation de Nicolas Gogol en Mykola Hohol (célèbre écrivain russe du XIXe siècle, Nicolas Gogol est né en Ukraine et a été influencé par sa culture, de sorte que les Ukrainiens le revendiquent aujourd’hui comme un des leurs, NDLR) ressort difficilement comme un apport à la culture universelle. La vérité est que les pauvres d’Ukraine émigrent clandestinement dans l’espace Schengen, qui s’en arrange.

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De quoi, au fond, l’Ukraine est-elle l’enjeu?

Pour comprendre la crise actuelle, il faut sortir de l’hystérie des propagandes antinomiques. La question est vieille de mille ans. Comme l’indique la racine slave de son nom, kraj, l’Ukraine est une zone frontière et tampon, un lime et un pivot. Elle naît au IXe siècle avec la scission entre les deux Europes, de l’Ouest et de l’Est. La concurrence des évangélisations carolingienne et byzantine cause alors la ligne de fracture continentale qui, depuis, court de Riga à Split. C’est sur elle que s’affronteront les empires centraux et périphériques, puis les totalitarismes nazi et communiste. C’est autour d’elle que s’agrégeront, avant de se désagréger, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie. Or cette ligne de démarcation passe par Kiev, qui est son épicentre. Ce qui explique que l’Ukraine ait longtemps été un territoire accordéon à l’identité composite et une nation otage des grandes puissances, soumise en permanence aux risques de la partition et de l’inféodation.

Jusqu’où va cette instabilité que vous décrivez comme chronique?

Il s’agit plutôt d’un mouvement de balancier. L’Ukraine n’aura cessé d’être biface au cours des siècles. L’adoption du christianisme venu de Constantinople, l’invasion tatare, la création d’une entité cosaque, l’incursion ottomane, l’annexion par la Russie en font un Orient. L’occupation polonaise et lituanienne, l’adhésion d’une partie du clergé à Rome, le romantisme révolutionnaire et la vitalité d’une notable minorité juive en font un Occident. Le rêve répété de l’indépendance, miné à l’intérieur par les féodalités et les jacqueries, menacé à l’extérieur par les empires prédateurs, a fini par cristalliser un nationalisme exacerbé. Mais il existe indéniablement un peuple, une langue, une culture qui sont proprement ukrainiens. C’est la grande erreur constante de la Russie de refuser cette évidence.

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Cette nouvelle guerre froide entre la Russie et les États-Unis marque-t-elle une défaite pour l’Europe et une victoire pour la Chine?

Ne voulant d’alter ego que Washington, Moscou a suivi la bascule américaine vers le nouveau centre de gravité planétaire qu’est le Pacifique et a fomenté avec Pékin, vieille variante diplomatique russe, une «Union eurasiatique». Ce rapprochement de façade participe d’une parade anti-occidentale momentanément utile, mais peu durable. L’Europe aurait avantage à s’allier avec la Russie pour garantir l’eldorado énergétique qu’est la Sibérie et que lorgne la Chine. On en est loin. La faute à Moscou, mais aussi à l’alignement de trop nombreuses capitales de l’Union sur les États-Unis.

Quel rôle peut jouer la France?

Emmanuel Macron agit avec courage, talent, voire panache. Il cherche à imposer la voix de l’Europe à partir de Paris. Mais ce sont Bruxelles et Berlin, Varsovie et Budapest qui l’en empêchent. Paradoxalement, il illustre ainsi que la «souveraineté européenne» demeure un mirage.

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