INSECURITE: «Les Français souhaitent simplement que l’on applique la loi partout»

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Par Alexandre Devecchio

25 février

GRAND ENTRETIEN – Dans son nouveau livre, L’Insécurité permanente (Cerf), l’expert en sécurité intérieure et ancien responsable de la sûreté de Charlie Hebdo tente de saisir les causes profondes de l’impuissance française face à la violence ordinaire qui mine la France. Il invite à rompre avec certains réflexes idéologiques et penser une stratégie de long terme.

LE FIGARO MAGAZINE. – Comme à chaque élection présidentielle depuis un quart de siècle, l’insécurité s’impose comme un thème central… Quelles sont les causes de l’impuissance publique sur cette question depuis tant d’années?

Éric DELBECQUE. –Notre État ne parvient pas à apporter une réponse globale et de long terme à la question de l’insécurité. Le principal problème de l’appareil public, c’est qu’il n’analyse pas suffisamment en anticipation, qu’il gère les problèmes dans l’ordre d’arrivée, et qu’il ne pense pas suffisamment l’efficacité de la chaîne pénale dans son ensemble.

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Concrètement, connaître les menaces en profondeur, décrypter ses évolutions, toujours avoir un coup d’avance en quelque sorte, puis faire travailler tous les acteurs concernés (services de renseignement, unités d’intervention, police judiciaire, magistrats, administration pénitentiaire, élus locaux et polices municipales, sociétés de sécurité privées, etc.) dans un même sens. Il faut donc une stratégie de long terme, patiemment mûrie et mise en œuvre avec résolution et constance. Ce qui apparaît très peu compatible avec le temps électoral… Nos gouvernements veulent toujours aller vite, que les résultats se voient avant les échéances électorales. On ne peut guère obtenir de résultats en procédant ainsi. Il n’y a pas de parti politique à incriminer en particulier: c’est notre système politicien qui fonctionne structurellement à l’intérieur de ce cercle vicieux.

Cette situation est aussi, selon vous, le fruit de l’«ensauvagement» et de la «décivilisation des mœurs». Au-delà des dysfonctionnements de l’État et d’une certaine lâcheté politique, la société est-elle malade?

Notre pays subit depuis plusieurs décennies une offensive plus ou moins visible de délégitimation de l’autorité légitime. Nous ne vivons pas la loi en général comme ce qui nous libère mais comme ce qui nous opprime, comme ce qui nous empêche de vaquer tranquillement à nos occupations et d’exprimer notre «authenticité»… La sécurité s’en trouve donc logiquement fragilisée, alors que c’est la première de nos libertés. Le mitterrandisme porte à cet égard une lourde responsabilité: il a contribué à repousser vers l’extrême droite l’imaginaire de la République forte, fille de Clemenceau et de De Gaulle, à la fois protectrice des libertés et de l’ordre public.

En 2016, certains évaluaient déjà le « stock » de peines de prison ferme non exécutées entre 90.000 et 100.000Eric Delbecque

De surcroît, le contexte dans lequel nous vivons depuis mars 2020 rend encore plus visible la dynamique du «deux poids, deux mesures» qui nous est devenue familière. Alors que la population française doit se plier à de multiples restrictions sanitaires, certains territoires sont confrontés au retrait flagrant de l’État et de ses forces de sécurité. Pour le dire encore plus clairement, on voit bien que les lois s’appliquent de façon très différenciée… C’est le fondement même du contrat social qui est bousculé: comment les Français pourraient-ils ne pas comparer les contraintes fortes pesant sur les libertés individuelles les plus fondamentales (depuis le premier confinement) et le désordre récurrent qui règne dans certaines zones, dites «sensibles», où l’on attaque des commissariats à coups de mortiers et où des policiers sont blessés régulièrement?

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Nous sommes en réalité de plus en plus frappés, collectivement, par l’apparition extrêmement choquante de ce que j’appelle une France léopard, et que les experts et praticiens voyaient se former lentement depuis plusieurs décennies. Un peu partout dans l’Hexagone se déploient de véritables enclaves où les services publics reculent chaque jour davantage et où de nouvelles «régulations» se mettent en place: celles du trafic de stupéfiants, du salafisme politique, de l’activisme de l’ultragauche, ou des communautarismes les plus variés.. Les Français souhaitent simplement que l’on applique la loi partout.

Sur la question des territoires perdus de la République, vous constatez une hybridation entre délinquance et islamisme. Le problème des banlieues va donc bien au-delà de la question du trafic de drogue mise en avant par les politiques?

Bien entendu. Les territoires perdus ne laissent pas prospérer que le communautarisme salafiste. Également marchés à ciel ouvert du trafic de drogues et royaumes de la délinquance violente, ils harmonisent les logiques criminelles. On peut facilement établir la relation contre-intuitive existant entre les réseaux de délinquance, et de criminalité organisée, et les groupes salafistes essaimant sur le territoire national. Il faut expliquer la réalité d’une conjonction concrète de menaces généralement présentées comme incompatibles, les stupéfiants et le vol étant jugés illicites dans l’islam, et a fortiori dans ses lectures les plus littéralistes ainsi que dans ses idéologisations les plus fondamentalistes.

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À l’instar de grandes figures du djihadisme contemporain, dont le parcours n’aura jamais totalement délié la délinquance de la souscription à une idéologie salafo-djihadiste, force est de constater que la tendance visant à dissocier la menace des trafics de stupéfiants du danger sécuritaire de la circulation des idéologies islamistes sur le territoire national apparaît tout à fait contestable.

Comment peut-on lutter contre une idéologie comme l’islamisme?

En la considérant précisément comme une idéologie! C’est-à-dire en la privant de ses moyens de propagande. De ce point de vue, la loi contre le séparatisme va dans le bon sens. Il s’agit de mettre en échec les associations et organisations qui diffusent des messages et pratiques antirépublicaines tout en prétendant être les victimes d’une islamophobie imaginaire! Pour citer un exemple, dissoudre le CCIF s’avère une excellente initiative du point de vue de la lutte contre l’idéologie islamiste.

A contrario, vouloir déradicaliser des djihadistes ou des «sympathisants» me paraît un raisonnement hautement acrobatique. Dans un emballement digne d’un film des Monty Python, le gouvernement en arriva à ouvrir en 2016 un centre de déradicalisation et à planifier la création de dizaines d’autres… alors qu’on ne savait pas ce qu’était la déradicalisation. À la réflexion, il est apparu que cela n’existait pas.

Eric Garault pour le Figaro Magazine. Eric Garault pour le Figaro Magazine

La question de l’insécurité et du maintien de l’ordre peut-elle être décorrélée de celles de l’immigration et du logement?

Non, mais elle peut être traitée de manière non «essentialiste». Un immigré n’est pas un criminel en puissance! En revanche, si l’on ne peut pas l’intégrer, ce qui lui permettra de trouver un travail et un logement, il pourra être tenté de marcher sur les règles. Toutefois, n’allons pas donner raison à ceux qui pensent que la délinquance forme une conséquence mécanique de la précarité: c’est une équation beaucoup plus complexe!

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Notons également, par exemple, que la question des mineurs non accompagnés constitue un sujet en raison du fait que des jeunes sont livrés à eux-mêmes, pas en raison de leur origine. Au final, il est clair que l’Europe doit traiter collectivement et sérieusement, mais sans passion, ce sujet de fond: avec des arguments et des idées structurées, pas à coups de sentences idéologiques, de droite ou de gauche.

Vous avez décidé d’écrire ce livre après la mort de deux fonctionnaires de police. Les violences contre les policiers sont-elles nourries par une idéologie politique?

Elles sont d’abord le fait de délinquants, mais elles sont en effet alimentées par de la tartufferie. Nous vivons dans une société d’injustice. Mais pas celle que veulent nous vendre des activistes venus des nébuleuses idéologiques de l’ultragauche, du décolonialisme ou même parfois simplement de petits délinquants profitant de l’effet d’aubaine dans le but de s’exonérer de leurs responsabilités et de prétendre au statut de l’éternelle victime. L’injustice, c’est de vivre dans une arène médiatique permanente où des activistes et des idéologues, voire des parlementaires Insoumis, soutenus par des amateurs de postures avantageuses, ambitionnent de prendre la place de la chaîne pénale, du système judiciaire et de l’ensemble de l’édifice politico-administratif. Tout en désarmant au passage les forces de l’ordre!

Il faudra bien se résoudre à comprendre que construire des prisons n’est pas une manie de « sécuritaire » mais la conclusion objective de l’élaboration d’une authentique stratégie de sécurité intérieureEric Delbecque

Ceci afin d’imposer leur propre vision du monde, qu’ils prétendent démocratique et émancipatrice, alors même qu’elle ressemble fort à un état de nature en quête de boucs émissaires. Dans leur monde idéal règne le lynchage réputationnel: les procédures, ainsi que les preuves, n’ont plus aucune importance. Pas davantage que la présomption d’innocence, la modération ou le sens des nuances. Sous leurs applaudissements, les réseaux sociaux accèdent au rang d’unités d’enquête, de police judiciaire…

À rebours de certaines idées reçues, vous affirmez que la Justice dispose des instruments nécessaires pour faire preuve de discernement et proportionner les peines. Le problème est-il l’exécution de ces peines? Dès lors, faut-il construire plus de prisons?

Oui et oui aux deux questions! L’effectivité des peines prononcées prête effectivement à débat. On pratique, en France, la gestion des places carcérales, pas un travail d’application des lois et de recherche d’équité… En 2016, certains évaluaient déjà le «stock» de peines de prison ferme non exécutées entre 90.000 et 100.000. Car exécutées tardivement et rognées, cela relève bien de l’inexécution, contrairement à ce que prétendent des commentateurs un peu trop arrangeants… Plusieurs raisons expliquent ce phénomène. La faible dotation carcérale en est une. Elle conduit à faire exécuter en priorité les peines les plus lourdes, puisqu’elles correspondent aux délits les plus graves. Elle a aussi probablement un effet sur la logique d’aménagement des courtes peines.

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À l’origine, ce souci d’aménagement des peines se fondait certes sur une préoccupation de lutte contre la délinquance et la récidive. C’est légitime mais l’argument ne suffit pas à répondre aux problématiques auxquelles nous sommes confrontés. Il faut aller chercher ailleurs les causes réelles de la situation actuelle. Pour répondre à la surpopulation carcérale, le législateur chercha à provoquer un recul de l’emprisonnement par un recours plus marqué aux aménagements de peine, et surtout généralisé pour les courtes peines. Au bout du compte, on comprend bien l’intention persistante: ne pas incarcérer, parce que l’idéologie et les contraintes matérielles (l’insuffisance des places carcérales) s’y opposent… La réflexion sur l’utilité et le sens de la peine a disparu. Pour toutes ces raisons, oui, il faudra bien se résoudre à comprendre que construire des prisons n’est pas une manie de «sécuritaire» mais la conclusion objective de l’élaboration d’une authentique stratégie de sécurité intérieure (qui, en revanche, ne s’y résume pas).

Existe-t-il un problème spécifique lié à la justice des mineurs? Que préconisez-vous?

D’en finir avec les discours absolument inaudibles, manquant de profondeur et politiquement corrects, particulièrement dans le cas des mineurs très violents, qu’un seul petit exposé du Dr Maurice Berger, pédopsychiatre reconnu, pulvérise en quelques instants. Pour ces adolescents, la loi n’a aucune existence intérieure. Dans leur esprit, ils ne la conçoivent pas a priori. Ils ont besoin d’une butée, d’un interdit d’agir matériel, non symbolique. La règle doit se manifester physiquement, concrètement. Autant dire que le rappel à la loi les fait gentiment ricaner… Et il en sera de même pour son héritier: l’avertissement pénal probatoire! Que le rappel à la loi ait pu avoir son utilité dans les cas «bénins», nul ne le conteste. Mais lorsqu’il devint un outil de gestion de masse d’infractions plus graves pour éviter des classements sans suite et donner l’illusion d’une réponse pénale, ça n’eut plus aucun sens. Cela revenait à offrir aux individus violents un «droit de premier tabassage». La notion de «première agression» atténue mécaniquement la sanction sans que l’on attache suffisamment d’importance à la signification des actes, ainsi qu’à leur poids réel pour les victimes.

Ce problème de l’insécurité est-il soluble à moyen terme? Que peut-on faire à l’échelle d’un quinquennat?

Il est possible de penser une stratégie, de la mettre en œuvre et de tout faire pour l’ancrer dans les pratiques, afin qu’elle devienne un bien commun, y compris si la majorité au pouvoir arrive dans l’opposition au quinquennat suivant. On le constate aisément, c’est souvent la gestion par à-coups qui provoque une importante déperdition d’énergie et un frein à la mise en place de politiques cohérentes gérées dans la continuité. Il est donc avant tout indispensable d’inscrire les actions relatives à la sécurité intérieure dans la durée.

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À cette fin, l’utilisation de planifications pluriannuelles est indispensable. Sans doute les puristes de la gestion budgétaire objecteront que ce type de méthode présente l’inconvénient de générer une certaine rigidité dans la mesure où planifier des dépenses c’est limiter sa propre marge d’initiative pendant la période considérée. Peut-être, mais sur le plan de l’efficience, que faut-il faire? Effectuer des réformes de fond s’appuyant sur des analyses solides ou gouverner à vue en empilant des réformettes destinées à donner l’impression que l’on agit, ou plutôt que l’on réagit?

Dans l’histoire des politiques de sécurité depuis quarante ans, les décisions hâtives ont souvent été coûteuses et improductives. Gouverner, c’est prévoir, et les petits coups de gouvernail doivent être réservés au règlement des incidents, à la gestion du quotidien, et reposer d’abord sur les spécialistes du terrain, capables de s’adapter aux contextes mouvants. Ce n’est pas la survenance d’un fait divers qui doit provoquer les réformes de fond.

«L’inexécution des peines d’emprisonnement ferme» de Laurent Lemasson, numéro 38 d’octobre 2016, Institut pour la justice IPJ (Institutpourlajustice.org).

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