Guerre en Ukraine : la machine émotive et propagandiste tourne à plein régime

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MONDE 

Le manichéisme de l’immédiateté qui se répand sur nos écrans est non seulement le fossoyeur de la vérité, il est la matrice des désordres de demain, explique notre chroniqueur Arnaud Benedetti. 

Par  Arnaud Benedetti. VALEURS ACTUELLES

Publié le 1 mars 2022 à 16h00 

Vladimir Poutine. Photo © OZAN KOSE / AFP

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Il en va de la guerre comme de la géologie ; il faut en explorer les divers sédiments pour en saisir les tectoniques. Plus que jamais, celle qui démarre aux confins de l’Ukraine et de la Russie ne déroge pas à cette règle.

C’est d’abord une guerre qui vient de loin, pour laquelle l’Occident porte sa part de responsabilité et dont les racines plongent au siècle dernier au moment de la chute du communisme que l’on a trop souvent confondu avec la fin de la vocation impériale de toutes les Russies.

C’est ensuite une guerre à l’ancienne en apparence, brutale dans son offensive, fulgurante par sa précipitation invasive, portée par la volonté de fer d’un chef, annoncée depuis des semaines mais inattendue néanmoins, quoique ayant franchi tous les seuils d’alerte d’une irrésistible montée en sève.

C’est surtout une guerre qui au-delà de son effectivité matérielle se double d‘un choc des récits qui se superposent également comme pour brouiller notre compréhension de ce qui se passe : la narration spectaculaire du phénomène guerrier nourrit le ventre médiatique, celle de l’émotion abonde nos besoins de simplifications moralisatrices, les lectures « occidento-centrées » satisfont les machines propagandistes, les silences russes multiplient les doutes et les fantasmes.

En sortant du sillon diplomatique, Vladimir Poutine a pris le risque d’être le fauteur de guerre, de l’enlisement potentiel ensuite, et de sa propre déstabilisation si le conflit ne débouchait pas rapidement sur une issue favorable aux intérêts du Kremlin.

Il a en outre fourni des armes psychologiques à ses adversaires les plus résolus et pas toujours les plus impartiaux qui en Occident veulent en faire une réincarnation hybride de l’hitlérisme et du stalinisme. L’histoire a pris incontestablement un cours imprévisible, mais cette imprévisibilité n’économise pas d’ores et déjà d’esquisser quelques premiers enseignements.

Le mimétisme intellectuel de l’Occident se regorge par vagues successives de la quête du bouc-émissaire.

Quoiqu’il arrive, le premier d’entre eux confirme que l’Europe paye ses alignements systématiques sur Washington mais à l’épreuve du coup de poker russe elle s’invente à la va-vite une posture mêlant condamnation verbale, sanctions diverses et refus d’une option militaire. La faiblesse de ces marges de manœuvres résulte de son atlantisme indifférent à sa propre histoire et à sa propre géographie.

La deuxième leçon vaut pour la France qui empêchée structurellement par son retour dans le commandement intégré de l’OTAN a abdiqué toute potentialité de diplomatie autonome. Macron n’y peut rien au demeurant ; il est l’otage d’une décision l’ayant précédé, mais à laquelle son logiciel acquiesce néanmoins. Les Russes ne l’ont pas entendu, considérant que Paris n’est plus qu’un dominium américain.

Le troisième enseignement dit surtout la reproduction émotive et propagandiste qui s’est emparée en quelques heures de la scène politico-médiatique française. Comme à son habitude, toute parole hétérodoxe, venant à rappeler ne serait-ce que les précédents occidentaux sur la scène internationale comme entre autres l’épisode discutable et dramatique du Kosovo en son temps, a bien du mal à se faire entendre, quand elle n’est pas assimilée à un acte de quasi-trahison.

Le mimétisme intellectuel de l’Occident se regorge par vagues successives de la quête du bouc-émissaire, lequel n’est pas toujours innocent certes, mais permet avantageusement aux élites occidentales de s’économiser toute introspection sur leurs propres manquements à la fois politiques et moraux : avant-hier la Serbie, hier l’Irak ou la Libye, aujourd’hui la Russie

Le manichéisme de l’immédiateté qui se répand sur nos écrans est non seulement le fossoyeur de la vérité, il est la matrice des désordres de demain qui au fur et à mesure des années ne cessent de s’amplifier jusqu’à atteindre un point d’un non-retour.

A une analyse équilibrée, nuancée, à l’instar de celle d’Hubert Védrine, la machine propagandiste dont les démocraties ne sont pas exemptes préfère la fabrique sans lien avec le réel de ses propres stéréotypes et illusions. Non seulement le storytelling n’est pas l’histoire, mais il en constitue l’antimatière, et détourne nos regards de la réalité, laquelle demeure imprescriptible, et finit toujours par nous revisiter.

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