Pierre Mari : « On ne parle désormais plus d’« élites » que par antiphrase »

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FRONT POPULAIRE 27 février 2022

Pierre Mari : « On ne parle désormais plus d’« élites » que par antiphrase »

ENTRETIEN. Pierre Mari est un écrivain français. Spécialiste de l’humanisme et de la littérature de la Renaissance, il a progressivement délaissé le monde universitaire. Son dernier ouvrage, Contrecoeur, chroniques d’une France sans lettres (éd. La Nouvelle librairie) ressemble à un immense dépit couché sur papier, face à une France en déshérence.

Pierre Mari : « On ne parle désormais plus d’« élites » que par antiphrase »

Front populaire : Vous parlez dans ce livre du « défaitisme narratif » des écrivains contemporains, ainsi que de la « honteuse dégradation de la fonction critique dans la France contemporaine ». Qu’est-ce à dire ? Plus personne ne fait son travail du côté des lettres françaises ?

Pierre Mari : Vous ne sauriez mieux dire : plus personne ne fait son travail. C’est d’abord en ces termes simples et tranchants qu’il faut poser le problème, avant de parler talent, sensibilité ou inspiration. Plus personne ou presque, dans les lettres françaises, ne me paraît au rendez-vous avec les exigences minimales de sa tâche. Les « abandons de postes » sont flagrants, les attitudes démissionnaires s’engendrent les unes les autres, comme dans ces usines soviétiques qui affichaient une triomphante productivité alors que l’ivrognerie, l’irresponsabilité et l’absentéisme y faisaient des ravages. Il s’écrit des romans comme jamais dans notre pays, il s’y distribue des prix comme dans nul autre au monde, les émissions littéraires peuvent se targuer d’une belle longévité, les blogs littéraires abondent, mais toute cette effervescence n’est que le symptôme, à mes yeux, d’un naufrage généralisé. Ou d’une nécrose sans fin. C’est Cornelius Castoriadis, dans un article implacable de 1980 intitulé « L’industrie du vide », qui parlait de « honteuse dégradation de la fonction critique dans la France contemporaine ». En un peu plus de quarante ans, la situation n’a cessé de se dégrader, dans des proportions inimaginables à l’époque. Castoriadis, malgré tout son pessimisme, pouvait encore tancer les imposteurs en ces termes : « Si vous écrivez n’importe quoi dans une prose lamentable, sachez qu’il se trouvera toujours des gens pour le clamer haut et fort. » Cette foi en la permanence de certaines lois d’équilibre et de « correction » paraît presque touchante aujourd’hui. Voyez où nous en sommes. Les proses lamentables foisonnent, elles déploient un spectre très large qui va de la médiocrité inoffensive à la nullité fière d’elle-même, et il ne se trouve plus personne pour le clamer. Les quelques isolés qui s’obstinent à faire leur travail n’ont plus ni audience ni visibilité, et s’égosillent au fond du désert. Critiques et écrivains me paraissent coresponsables du désastre actuel. Les premiers, tels des œnologues autoproclamés, dépourvus de nez et de palais, ont permis aux seconds d’écouler en toute impunité leur horrible piquette, et les seconds ont tellement accoutumé les premiers à une production de basse qualité que tous les critères d’exigence ont fini par sombrer. Ajoutons, si l’on veut élargir le tableau, la responsabilité des éditeurs dans ce marasme : je n’ai pas été trop mal placé, au cours des vingt-cinq dernières années, pour juger que l’immense majorité d’entre eux ne sait plus ce qu’est un texte littéraire. Ils n’ont plus ni flair, ni sensibilité, ni culture. Ils s’agitent en tous sens à la recherche d’une martingale gagnante. Je n’en ai connu qu’un qui était un homme de goût et un immense lecteur : Pierre-Guillaume de Roux. Son décès, survenu il y a tout juste un an, acquiert forcément une portée symbolique : il n’y a plus de place pour les aristocrates de son envergure dans les lettres françaises.

FP : Ce n’est pas beaucoup mieux du côté des « sciences de l’éducation ». Vous écrivez que « les Trissotin règnent aujourd’hui en maîtres sur l’enseignement du français ». Qui sont ces « Trissotin » et qu’entendez-vous par là ?

PM : Les « Trissotin » nous permettent de compléter le tableau précédent : fossoyeurs d’un autre genre, tout aussi redoutables que les écrivains, critiques et éditeurs. J’englobe sous ce nom les nuisibles qui concoctent des méthodes pédagogiques absurdes ou contribuent à leur diffusion. Apparatchiks de la rue de Grenelle qui n’ont jamais vu un élève, fabricants de manuels scolaires imbibés de ce qu’il y a de plus délirant dans l’esprit du temps, inspecteurs d’académie qui harcèlent les enseignants avec des critères stratosphériques, et parfois, hélas, enseignants eux-mêmes : voilà les Trissotin modernes. Je cite, dans la chronique à laquelle vous faites référence, ce propos d’un élève de première rapporté il y a quelques années par le collectif Sauver les lettres : « J’aime lire, mais je suis mauvais en français parce que je n’arrive jamais à repérer le système d’énonciation. » Nous nous trouvons dans une situation voisine de celle que dénonçaient les humanistes des XVe et XVIe siècles quand ils s’attaquaient au bastion des méthodes scolastiques : on inflige aux élèves des grilles d’analyse textuelles complexes, stériles, décourageantes, alors qu’ils ne maîtrisent même plus la différence entre indicatif et subjonctif, futur et conditionnel, et que la plupart des notions grammaticales de base leur sont inconnues. Il y aurait également un chapitre à écrire sur l’arraisonnement des textes du passé par les divagations idéologiques contemporaines : Najat Vallaud-Belkacem ne disait-elle pas, quand elle était ministre de l’Education nationale, qu’on ne comprenait rien à Rimbaud « si on ne prenait pas en compte son orientation LGBT » ?

FP : Depuis la révolution numérique, nous n’avons collectivement jamais été aussi proches de la possibilité de la connaissance, et pourtant, les humanités n’ont jamais semblé autant délaissées. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

PM : Ce qu’on a appelé autrefois « humanités » (à l’époque lointaine de mes études de lettres, le mot était déjà suranné), c’était à la fois un programme académique et une configuration de vie. L’une des expressions les plus admirables de cette visée se trouve, à mes yeux, dans la grande lettre que Gargantua adresse à son fils au chapitre 8 de Pantagruel. On a largement oublié, soit dit en passant, que le fameux « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », se trouve à la fin de cette épître paternelle, et qu’il couronne l’énumération des savoirs à acquérir. Ce que nous offre Rabelais, comme d’autres auteurs de la même époque, c’est une articulation du savoir encyclopédique, de la sociabilité vivifiante et de l’exigence éthique et spirituelle. Les termes de cette triade sont solidaires l’un de l’autre. La connaissance s’inscrit dans un processus de perfectionnement et d’épanouissement de l’humain (aux antipodes, cela va sans dire, de cet « humain augmenté » dont se gargarise notre modernité à la fois terminale et régressive) : les humanistes de la Renaissance parlaient magnifiquement d’humaniores litterae, c’est-à-dire de l’étude des lettres qui nous rend « plus humains ». A certains égards, l’extraordinaire foisonnement de possibilités culturelles qui caractérise notre époque fait penser à la redécouverte du patrimoine littéraire gréco-latin par la Renaissance, et à sa « démocratisation » par la révolution de l’imprimerie. Mais il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour que les différences fondamentales sautent eux yeux. Notre foisonnement n’est plus que métastases, vertige, chaos : aucune idée régulatrice de ce qui est nécessaire et bénéfique à l’homme ne vient plus à notre secours. Dans ces conditions, comment pourrait-il encore être question d’« humanités » ?

FP : Dans l’une de vos chroniques, vous pointez les ravages du langage managérial dans l’administration publique. D’où vient ce langage et où nous mène-t-il ?

PM : C’est une énorme question, à laquelle d’autres que moi ont consacré des travaux sociologiques ou philosophiques de grande ampleur. Je l’ai abordée pour ma part « en peintre du dimanche », sous forme romanesque d’abord (Résolution, Actes Sud, 2008), puis au fil de textes inspirés par l’actualité. J’avoue que les langages creux, artificiels et vaniteux exercent sur moi une sorte de fascination, parce que j’y vois la vérité de notre époque. J’ai envie de répondre à votre double question d’une façon très simple : ces langages, qu’ils prolifèrent dans l’administration, les entreprises privées ou l’Education nationale, sont enfantés par la peur, et nous mènent à un refus croissant de la vie. J’ai assisté, au début des années 90, quand j’animais des séminaires de culture générale dans des banques, à leur débarquement, vite transformé en force d’occupation. On ne peut qu’être frappé, avec le recul, par les très faibles résistances qu’ils ont rencontrées. Une voie royale leur a même été ouverte, en contradiction avec plusieurs siècles d’insolence et de « bon sens » à la française. Je crois qu’à l’origine de cette victoire, il y avait la peur de ne pas opposer un discours suffisamment « sérieux » et « innovant » aux défis du monde, la peur d’en rester à des formulations archaïques, la peur, par-dessus tout, de la simplicité. Il fallait se barder de rationalisme technicien pour affronter une réalité de plus en plus complexe et déroutante : telle était l’injonction dominante. Cette peur de la simplicité, ce refus d’aller puiser dans une tradition qui avait fait ses preuves, cette table rase pseudo-rationaliste, ont engendré des monstres, en tout cas des simulacres grotesques. On pourrait, du coup, prendre tristement le contre-pied du fameux vers de Verlaine (« Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là… ») : la vie n’est plus là, elle a été expropriée par une palabre ivre d’elle-même. Jusque dans les territoires de l’intimité, puisque l’individu est invité à gérer ses manifestations émotionnelles, à valoriser son stock d’expériences et à développer de nouvelles compétences de savoir-être.

FP : Vous êtes normalien et agrégé de Lettres, et à ce titre, vous faites d’une certaine façon partie de l’élite intellectuelle. Depuis le quinquennat de Macron, les « élites » n’ont jamais été autant décriées. Comprenez-vous la méfiance populaire qu’elles suscitent ?

PM : C’est plus que de la méfiance, c’est à présent de la rage et de la haine. Je n’ai pas de mots assez durs pour dénoncer la responsabilité de la Macronie dans la cristallisation de ces sentiments. Depuis quelques années, on ne parle plus d’« élites » que par antiphrase. Ce qui me frappe le plus est l’étonnement puéril qu’affichent nos « importants » quand ils sont confrontés à la violence qu’ils suscitent. Il faut un incroyable aveuglement, une surdité terrifiante, une désensibilisation de tout l’épiderme pour n’avoir pas perçu, au fil des années, la montée implacable de ces sentiments. Je me demande parfois : « Mais qui sont ces gens ? » Qu’est-ce qui s’est passé dans leur histoire, quel maléfice s’est donc produit, pour qu’ils ne voient plus ce que tout le monde est capable de voir, pour qu’ils ne sentent plus ce que n’importe quel quidam peut sentir ? Il y a bien sûr, parmi eux, des gens qui portent la bêtise ou la médiocrité comme un fardeau natif. Ils sont arrivés à la place éminente qu’ils occupent par le fait d’une erreur qui, hélas, devient de plus en plus souvent un mode de fonctionnement. Mais il y a aussi – je veux continuer à le croire, et j’en ai parfois la preuve – des êtres de valeur, dont l’intelligence, la culture, le sens de l’intérêt général sont difficilement soupçonnables. Et ceux-là me font irrésistiblement penser à la question (sans réponse) que posait Montherlant à la veille de la guerre, dans Le Solstice de juin : « Par quel mécanisme ce qu’ils contiennent de véritable et de sincère se change-t-il, sur leurs lèvres, en ces mots qui font douter autant de leur esprit que de leur cœur ? »

FP : Dans une lettre que vous lui adressez, vous reprochez à Eric Vuillard (Goncourt 2017) d’avoir déserté la ligne de front de l’exigence littéraire au profit d’une ribambelle de facilités d’écriture. Une question se pose dès lors : peut-on être ou demeurer un grand écrivain tout en étant un « auteur à succès » ?

PM : On pourrait trouver, dans l’histoire littéraire, de très nombreux exemples de succès qui n’ont pas empêché le maintien de l’exigence à son plus haut niveau. Et aussi d’exigences sans concession qui ont débouché, après un cheminement obscur et solitaire, sur des succès publics. Exigence et succès ont pu connaître de multiples combinaisons, et on compte beaucoup de mariages heureux. Cette belle histoire est grippée, pour ne pas dire saccagée. Elle était solidaire d’un état du monde où une activité, quelle qu’elle soit, inventait en quelque sorte la forme de succès qui lui correspondait. Elle ne peut plus se déployer là où règne despotiquement un seul et unique type de succès, celui de l’hypervisibilité médiatique. Je me souviens d’un lointain Bouillon de culture, au début des années 90, où Godard avait calmement assené à Pivot : « Le succès n’ira plus qu’aux voyous. » On peut évidemment trouver des contre-exemples, mais la recherche même des contre-exemples ne confirme-t-elle pas la pertinence foncière de la formule ? J’ai connu des gens dont le degré d’exigence philosophique ou littéraire était très haut, et qui un jour se sont faits « voyous » parce qu’ils en avaient assez de leur splendide isolement, et que la vie ne les avait pas dotés d’une force d’âme suffisante pour le supporter. L’un des mérites de cette époque lamentable, de ce point de vue, c’est qu’elle radicalise les alternatives. De deux choses l’une, en effet : soit vous êtes capable de pousser jusqu’à ses ultimes conséquences l’exigence d’écriture qui vous habite, et alors vous devrez vous passer des suffrages de Télérama, Libération et consorts, comme de toute invitation sur un plateau, parce qu’il y a incompatibilité absolue, définitive, entre les critères de ce monde-là et les vôtres ; soit vous ne pouvez tolérer l’idée de passer inaperçu, et votre exigence devra passer sous les fourches caudines de la compromission et de la facilité. Il n’y a pas de moyen terme.

FP : Vous faisiez déjà dans un précédent ouvrage, En pays défait, la constatation du dépérissement culturel français. Dans le texte « Chagrin », vous expliquez que malgré tout, vous ne renoncerez jamais à la France. Pourquoi cet attachement, à l’heure du nomadisme cool ?

PM : Je crois que l’attachement, dans mon cas, se comprend à la lumière d’un déracinement originel. Mes parents et moi – j’étais un petit enfant, mais assez grand, déjà, pour qu’une poignée de souvenirs se soit imprimée – avons quitté l’Algérie en 1962, et mon père s’est vu attribuer un poste en Bourgogne. Ma famille a choisi l’enracinement dans une terre qui n’était pas la sienne – qui était même, à bien des égards, aux antipodes de la sienne – plutôt que de cultiver nostalgie et rancœurs. Elle m’a transmis cette révérence de la mère-patrie qui caractérisait, parfois jusqu’à la naïveté idolâtre, beaucoup de Français d’Algérie. J’ai mis du temps avant de me rendre compte que j’avais bénéficié d’un socle solide, et qu’on m’avait pourvu de deux jambes également musclées : une idée de la France instillée passionnément, et la réalité concrète d’un terroir devenu le mien par adoption. Ce n’est pas rien ! C’est pourquoi ce que vous appelez « nomadisme cool », et que j’appellerais volontiers « désœuvrement mondialisé », me fait ricaner depuis pas mal d’années. Je l’ai écrit dans le texte que vous citez, et je le répète, peut-être avec un brin de provocation : je me sens passionnément d’ici et n’en démordrai plus. Ma vérité est sédentaire.

Auteur

La rédaction

Publié le 27 février 2022

27 commentaires

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