Art, football, jeux vidéo… Quand l’ivresse des sanctions contre la Russie rencontre la cancel culture !

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Art, football, jeux vidéo… Quand l'ivresse des sanctions contre la Russie rencontre la cancel culture

Cohérence

Par Emilien Hertement et Etienne Campion

Publié le 03/03/2022 MARIANNE

La majorité des sanctions économiques contre la Russie sont fondées et légitimes. Mais l’engrenage de l’émotion et le besoin chez certaines institutions de démontrer à tout prix qu’elles soutiennent l’Ukraine, par des sanctions tous azimuts, pourraient alimenter la mécanique du conflit.

Traiter le coupable en paria, le mettre au ban de la communauté internationale, l’isoler, l’asphyxier et faire se retourner l’opinion publique russe. C’est le sens que les pays occidentaux donnent aux sanctions économiques infligées à la Russie, que Vladimir Poutine vient d’entraîner dans une guerre – odieuse et injustifiable, que ce soit dit. La logique ? Vieille comme la guerre : il s’agit de substituer à la pression militaire la pression économique, de la part d’États qui, pour des raisons différentes, ne peuvent ou ne veulent envoyer des troupes directement en Ukraine. On comprend dès lors aisément la cohérence des sanctions consistant par exemple à paralyser les actifs de la Banque centrale russe ou exclure certaines banques russes du système Swift, canal incontournable pour les transactions financières internationales.

DÉMONSTRATION DE VERTU

Sauf qu’il s’agit là d’emprunter une ligne de crête ô combien délicate. Bruno Le Maire le sait désormais, pour avoir salement trébuché… « Nous allons livrer une guerre économique et financière totale à la Russie », déclarait-il ce mardi sur franceinfo, affirmant que l’objectif était de « provoquer l’effondrement de l’économie russe ». Quelques heures plus tard, il rétropédalait : « Le terme de “guerre” utilisé ce matin était inapproprié et ne correspond pas à notre stratégie de désescalade », ajoutant à raison : « Nous ne sommes pas en conflit contre le peuple russe. » Cette bévue tactique a permis au vice-président du Conseil de sécurité russe, Dmitri Medvedev, de tenir le bon rôle face aux Occidentaux : « Faites attention à votre discours, Messieurs ! »

Cet échange n’a rien d’anecdotique et témoigne du risque pour les Occidentaux, bien qu’habités de bonnes intentions, d’activer la sanction de trop. Celle dont on regarde moins la logique, que l’ivresse qu’elle procure : se sentir du côté des Ukrainiens agressés. Bien sûr, encore une fois, l’invasion de l’Ukraine est injustifiée. Mais faut-il pour autant céder à l’ivresse des sanctions au point de prendre à notre tour des décisions peu justifiables ? La question n’est pas aisée mais elle convient d’être posée. Sereinement. Sans arrière-pensées. Ainsi, le 24 février sur CNN, le représentant démocrate de Californie, Eric Swalwell, a évoqué l’idée « d’expulser tous les étudiants russes des États-Unis ». Est-ce là une mesure à même de ramener la paix ou, au contraire, une décision qui pourrait se révéler totalement contreproductive en accréditant la thèse chère à Poutine de la russophobie occidentale ? Petit tour d’horizon des sanctions où le désir de démonstration de vertu (à peu de frais) et la logique de l’effacement de la « cancel culture » rencontrent le principe des sanctions diplomatiques.

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● JO : le zèle du CIO

Le Comité international olympique (CIO) a recommandé le bannissement des Russes et des Biélorusses de toutes les compétitions sportives internationales. En a découlé une salve de mesures visant directement les athlètes russes. La fédération internationale de hockey sur glace a suspendu les deux sélections du prochain Mondial. Les clubs de baskets russes en Euroligue sont exclus temporairement jusqu’à nouvel ordre. Au Royaume-Uni, en Norvège et en Suède, tous les sportifs russes ont été déclarés persona non grata. Bannir de toutes les compétitions les athlètes d’une nation en appliquant un raisonnement « sportif d’une nation = complice de son gouvernement » revient pourtant à faire des athlètes russes de simples automates dociles, outils de soft power passifs, de Vladimir Poutine, comme si les choses n’avaient pas changé depuis l’époque de l’URSS.

Pourquoi – et l’argument vaut aussi pour le football – ne pas imaginer un instant que ces sportifs puissent utiliser la fenêtre des grandes compétitions pour s’opposer à Poutine ? Comme pour tous les régimes autoritaires, on sait que ce sont ces petits coups, venus de l’intérieur, d’idoles sportives ou culturelles admirées, qui ont le plus d’effet sur l’opinion d’une population. C’est d’ailleurs précisément ce qu’a fait cette nouvelle génération de sportifs russes, dont le joueur de tennis Andrey Rublev, en écrivant au feutre sur une caméra « No War Please » après sa qualification pour la finale de l’Open de Dubaï samedi 26 février, en utilisant la « force de frappe » de la télévision et des réseaux sociaux. Ce qu’ont aussi fait le footballeur Fedor Smolov, la tenniswoman Anna Kalinskaya ou le hockeyeur Aleksandr Ovetchkine. Lukaz Aubin, docteur en géopolitique et auteur de Vladimir Poutine : une géopolitique du sport russe (Bréal, 2021), remarque d’ailleurs dans les colonnes du journal Ouest France que « jusqu’à présent les voix qui s’élevaient contre le pouvoir en Russie étaient très rares d’un point de vue sportif parce que les athlètes ne voulaient pas nuire à leur carrière. (…) Il y a des signaux en Russie qui montrent que ça pourrait faire effet boule de neige. »

 FIFA : la morale à géométrie très variable

L’UEFA a annoncé rompre son contrat estimé à 40 millions d’euros annuels avec le mastodonte russe Gazprom, l’un de ses principaux sponsors depuis 2012. Quand on connaît le recours à la diplomatie du gaz par la Russie, et l’intense lobbying de Gazprom pour rendre certains pays dépendants de ce dernier, qu’on sait que le football peut servir de soft power à un hard power qui tue des civils, alors, on applaudit la mesure.

On parle ici cependant d’une sanction contre une entreprise, directement positionnée sur l’échiquier de Poutine. Fallait-il également bannir la Russie du prochain mondial au Qatar ? La sélection devait en effet jouer les barrages qualificatifs prochainement. En exclure la sélection nationale russe interroge : à quel degré l’équipe de football russe et ses supporters sont-ils comptables de la fuite en avant poutinienne ? De même, on tue dans l’œuf la possibilité que la société civile russe puisse faire entendre son désaccord avec Poutine à l’occasion de cet événement. D’autant que les instances footballistiques sont beaucoup moins regardantes avec le Qatar lui-même où, entre autres joyeusetés, 6 500 travailleurs migrants seraient morts sur les chantiers des stades, selon une récente enquête du Guardian. Que dire aussi par exemple de la Corée du Nord autorisée à jouer la Coupe du Monde 2014 ?

Spartak Moscou : l’exclu idéal

En tant que club russe, le Spartak Moscou a été exclu des compétitions de l’UEFA, et donc de la Ligue Europa, la deuxième coupe d’Europe des clubs après la Ligue des Champions. Le Spartak Moscou appartient depuis 2003 au milliardaire Léonid Fedoun, proche de Vladimir Poutine, répondra-t-on à raison. Mais si d’aventure on pense qu’attaquer les oligarques arrêtera Poutine, pourquoi ne pas se contenter de le viser directement, en gelant ses avoirs en Europe par exemple ?

Ajoutons que cette pratique condamne à l’incohérence : que faire des clubs de Monaco et Chelsea, détenus par des oligarques russes ? Quid des clubs turcs ? De Basaksehir, le club d’Erdogan, responsable de la guerre en Arménie et contre les Kurdes ? Qarabag, que vient d’éliminer Marseille, est-il comptable de la guerre en Arménie ? La mécanique est sans fin.

● La culture sommée de se dérussifier

Au croisement du football et la culture : les jeux vidéo. Ce mercredi 2 mars, EA Sports, éditeur du jeu FIFA 22, a annoncé le retrait du jeu des équipes nationales de Russie et de Biélorussie, ainsi que de tous les clubs de ces pays. De même pour NHL 2022, le jeu de Hockey, sport dans lequel la Russie occupe une place majeure. « EA sports est solidaire du peuple ukrainien et, comme tant de voix à travers le monde du football, appelle à la paix et à la fin de l’invasion de l’Ukraine. » On se pincerait presque pour y croire tant la mesure apparaît dérisoire : l’Ukraine est bombardée ? On ne saurait tolérer plus longtemps la possibilité d’aligner une équipe russe virtuelle dans une quelconque compétition virtuelle.

Disney a annoncé suspendre la sortie de ses films en Russie, y compris son prochain film avec Pixar, « compte tenu de l’invasion non provoquée de l’Ukraine et de la crise humanitaire tragique », précise la première entreprise mondiale de divertissement. Sony Pictures, filiale du groupe japonais Sony, a elle aussi annoncé qu’elle suspendait la projection de ses films dans les salles russes, dont « Morbius », sa nouvelle superproduction dans l’univers des super-héros. On comprend mal la logique d’une telle décision. À moins qu’il s’agisse d’abord de pures opérations de com pour ces grosses sociétés qui n’ont que faire des fragiles équilibres géopolitiques ?

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Plus préoccupant encore : une vague d’annulation de concerts de musique classique touche l’Europe. En cause ? L’origine russe des compositeurs dont les œuvres devaient être jouées. En Slovaquie, l’Orchestre national a supprimé de son programme un morceau de la cantate Alexandre Nevski de Prokofiev. En Croatie, l’orchestre philharmonique de Zagreb a annulé l’interprétation de deux œuvres de Tchaïkovski. 

Comment se souvenir qu’un peuple et son histoire ne sont pas résumables aux actions de son chef d’État en poste ? En quoi Prokofiev et Tchaïkovski, morts au siècle dernier, sont-ils responsables de l’invasion de la Russie par Poutine ?

Par Emilien Hertement

Par Etienne Campion

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