Colonel Michel Goya: «En Ukraine, il faut s’attendre à une évolution à la syrienne, avec des combats urbains longs et dévastateurs»

ENTRETIEN – LE FIGARO. 2 Mars 2022

Le colonel en retraite des troupes de marine et historien militaire Michel Goya a notamment servi au Centre de doctrine et d’enseignement du commandement.

LE FIGARO.- Beaucoup d’images et de fausses informations circulent sur la guerre en Ukraine. Comment disposer d’éléments fiables?

Michel GOYA.- Il existe des sources ouvertes assez fiables, comme le site Oryx, qui comptabilise les destructions prouvées des matériels majeurs. On trouve aussi des choses sur Twitter ou auprès des spécialistes de la Russie qui donnent des éléments très intéressants. Et avec un peu d’expérience militaire propre, on arrive à avoir une image des tendances fortes, même si on ne dispose pas de tous les détails. Cette guerre est finalement assez transparente, c’est un phénomène nouveau. On parvient à dépasser les comptes rendus officiels qui sont toujours faux.

Au bout de cinq jours de conflit, quel est l’état du rapport de force et des combats?

Le plan russe initial visait un «choc opératif». Il s’agissait d’engager le plus vite possible des armes dans toutes les directions pour mener une attaque à grande vitesse et s’emparer des points clés en projetant des forces aéromobiles. Ensuite, il s’agissait de les faire rejoindre par des colonnes mobiles. Les Russes espéraient conquérir Kiev, pénétrer dans le territoire à l’ouest du Dniepr et faire se disloquer le dispositif ukrainien avant des réactions internationales. Ce plan n’a pas fonctionné et la première phase russe a échoué. Les Russes ont engagé sept armées combinées, à chaque fois de 10 à 20 groupements de 500 à 1000 hommes. Une «armée», c’est ce que l’armée de terre française est capable de projeter au maximum. Ils en ont engagé deux simultanément à Kiev, deux dans le Nord-Est, deux dans le Donbass et une en Crimée. Dans le Nord, la 36e armée a relativement bien progressé jusqu’au nord de Kiev. Mais la 41e armée a été stoppée bien au Nord, dans la région de Tchernihiv. Dans l’Est, la 20e armée et la 1rearmée ont été stoppées peu après la frontière près de Kharkiv. Dans le Sud-Est, la 49e et la 8e ont relativement peu bougé, mais leur mission était de fixer les forces ukrainiennes autour du Donbass. La 58e armée en Crimée est celle qui a le mieux réussi. Elle a mené deux attaques vers Kherson et Melitopol. Un axe d’effort russe vise aussi à prendre Zaporijjia pour couper l’Ukraine en deux et isoler les forces ukrainiennes dans le Donbass. Ce serait une rupture dans le conflit.

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Pourquoi cette première offensive a-t-elle globalement échoué?

Cette opération a rencontré la résistance ukrainienne notamment en milieu urbain. Elle a aussi échoué en raison de problèmes de coordination de l’armée russe. C’est surprenant et en partie inexplicable. Il s’agit de la première opération d’ampleur depuis des années pour l’armée russe. Cela ne s’organise pas sans difficulté. Les forces ont rencontré des problèmes d’approvisionnement en munitions et en carburant. Certaines ont dû abandonner leurs véhicules! Les Russes vont passer maintenant à des opérations plus méthodiques et concentrées avec un effort pour prendre Kiev et Kharkiv. Il y aura un effort numérique, avec l’arrivée de renforts, y compris biélorusses, et un effort sur les moyens utilisés. Jusqu’à présent, la consigne avait été de ne pas utiliser la force de frappe aérienne et l’artillerie pour limiter les dégâts et les dévastations. Mais sans cette force de frappe, l’armée russe, qui est finalement une grosse artillerie, a du mal à avancer.L’idée est de boucler les villes, d’encercler Kiev, Kharkiv ou Marioupol. Ensuite de faire pression sur elles et de pénétrer par les grands axes soit de manière légère, soit avec des colonnes motorisées

Pourquoi l’aviation russe n’a-t-elle pas été davantage employée?

C’est un autre élément surprenant. L’attaque initiale en profondeur visait la neutralisation des défenses aériennes ukrainiennes avec la destruction des pistes, des forces aériennes, des défenses. Les Russes devaient utiliser des missiles de précision. Mais il est probable qu’ils aient consommé une partie de leur stock en Syrie. Alors ils ont utilisé des bombes imprécises et la neutralisation a été incomplète, ce qui limite la capacité à utiliser la force aérienne. Celle-ci a aussi été peu utilisée sans doute en raison d’un problème de coordination avec les forces terrestres et la crainte de tirs fratricides.

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Que va-t-il se passer?

Les forces russes vont se concentrer sur la conquête de bastions urbains avec l’emploi d’une importante force de frappe aérienne et d’artillerie. Cela a commencé à Kharkiv. On parle aussi de l’emploi d’armes thermobariques dévastatrices. C’est un changement de posture avec une évolution à la syrienne et la perspective de combats urbain longs, meurtriers et dévastateurs.

Faut-il s’attendre à des bombardements indiscriminés, comme les Russes ont pu le faire à Grozny ou en Syrie?

C’est à craindre. L’idée est de boucler les villes, d’encercler Kiev, Kharkiv ou Marioupol. Ensuite de faire pression sur elles et de pénétrer par les grands axes soit de manière légère, soit avec des colonnes motorisées. Jusqu’à présent, les Russes avaient été relativement soucieux des images du conflit. Ils vont être confrontés à un dilemme pour ne pas provoquer d’indignation, ne pas stimuler l’ardeur de la résistance ukrainienne. Mais ils ne sauront pas comment faire autrement.Le rapport de force est aujourd’hui toujours en faveur de la Russie. Pour l’instant, leur victoire militaire reste la plus probable, même si les pronostics sont plus réservés qu’il y a une semaine. Mais l’armée sortira usée et désorganisée du conflit. Elle sera un peu décrédibilisée

Quelle est l’ampleur des pertes des deux côtés?

Côté ukrainien, il y a deux armées: la régulière, avec des matériels similaires à ceux des Russes mais plus anciens et moins nombreux, et l’armée irrégulière, avec la résistance territoriale. La première est entravée par la maîtrise du ciel russe, qui n’est toutefois pas complète. C’est une surprise. Les Ukrainiens obtiennent aussi de bons résultats avec l’emploi d’au moins un drone turc TB2. Mais les capacités de manœuvres ukrainiennes sont limitées. Elles mènent un combat défensif et d’usure. C’est relativement efficace avec des pertes russes importantes. Ils ont perdu plus de matériels majeurs qu’en six ans de présence en Syrie. Les Ukrainiens ont aussi subi des pertes et ils ont moins de capacité de renouvellement. Le potentiel de l’armée ukrainienne régulière diminue alors que celui de la force irrégulière augmente. Une transition s’opère vers des combats longs de guérilla urbaine. Côté russe, les faiblesses quantitatives et qualitatives sont compensées par l’adjonction de forces irrégulières venues de Tchétchénie, du Daguestan ou des mercenaires. C’est une forme de transition à la syrienne.

L’aide militaire occidentale peut-elle arriver à temps pour modifier le cours du conflit?

Un élément important à souligner, c’est la forte concentration de forces à l’Ouest en Biélorussie, avec la 38e armée. Il est fortement probable qu’elle déclenche une nouvelle attaque vers Lviv pour isoler complètement l’Ukraine. On peut se demander pourquoi elle ne l’a pas fait plus tôt. En ce qui concerne les matériels, cela va prendre du temps. La décision européenne est très positive. Mais il faut maintenant les acheminer. Et utiliser des armes sophistiquées ne s’improvise pas. Ces armes pourraient avoir un impact sur le terrain mais dans quelques semaines. Or personne ne sait quelle sera la situation dans quelques semaines.

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Dans quel état l’armée russe terminera-t-elle cette guerre?

Le rapport de force est aujourd’hui toujours en faveur de la Russie. Pour l’instant, leur victoire militaire reste la plus probable, même si les pronostics sont plus réservés qu’il y a une semaine. Mais l’armée sortira usée et désorganisée du conflit. Elle sera un peu décrédibilisée. L’armée russe était dite si puissante… Mais on peut lui résister. Elle a des failles. C’est aussi une défaite en matière de crédibilité majeure.

Comment arrête-t-on une guerre?

On la commence quand on veut, on l’arrête quand on peut, disait Machiavel. À quel moment cela va-t-il s’arrêter? À partir du moment où un camp accepte sa défaite ou dépose les armes. Encore faut-il avoir un interlocuteur. Quand on décapite un État, il n’y a plus personne avec qui négocier. Le Kremlin pourrait installer un gouvernement à sa botte. Mais la guerre pourrait continuer de manière irrégulière à l’irakienne. Le conflit pourrait alors durer des années.

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