Guerre en Ukraine : « L’Occident organise pour la Russie rien de moins qu’un retour à l’anarchie économique des années 90 »

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Sébastien Cochard, économiste, ancien diplomate et conseiller de banque centrale, analyse pour Valeurs actuelles les conséquences économiques des sanctions prises par la communauté internationale contre la Russie. Entretien. 

Par  Baudouin Nicolas

Publié le 3 mars 2022 VALEURS ACTUELLES

Le président russe Vladimir Poutine. Photo © Mikhail Klimentyev/TASS/Sipa USA/SIPA

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Valeurs actuelles. Pouvez-vous détailler les principales sanctions économiques prises contre la Russie ?
Sébastien Cochard. Ces sanctions, adoptées en un temps record, sont radicalement différentes de celles qui avaient suivi en 2014-2015 l’annexion de la Crimée et les premiers troubles dans le Donbass : il s’agissait alors de pénaliser quelques grandes entreprises publiques russes ainsi que des personnalités considérées proches du Président. La vague actuelle vise explicitement à mettre l’économie russe à genoux, complètement et le plus rapidement possible.

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La mesure la plus grave dans ce sens est le gel des avoirs à l’étranger de la banque centrale de Russie. Ce gel est destiné à empêcher la banque centrale de soutenir le rouble, à rendre difficile le financement des importations par les acteurs économiques, à entraver à terme le service de la dette extérieure, privée comme publique. Les effets attendus sont une dépréciation massive du rouble et une envolée de l’inflation, qui se conjugueront pour réduire drastiquement la valeur de l’épargne et des actifs des ménages russes –sans parler bien sûr de l’impact récessif immédiat sur le PIB du pays.

L’Occident n’organise ainsi rien de moins, pour la population russe, qu’un retour à l’anarchie économique des années 1990. C’est dangereux : dans la mentalité collective russe, la “démocratie” est associée à la libéralisation économique sauvage et au grand banditisme des années Eltsine. L’obsession qu’aura l’Occident d’organiser le “regime change” en Russie sera associée à cet appauvrissement général.

Le gel des avoirs de la banque centrale était totalement inattendu. En comparaison, l’affaire de la “dé-SWIFTisation” de sept banques russes, qui a fait couler beaucoup d’encre, n’est qu’un épiphénomène. Il ne s’agit que de tuyauterie et de la facilité plus ou moins grande, pour les institutions financières, de transférer des fonds de manière transfrontalière. Ce sera toujours possible, y compris pour les institutions coupées de SWIFT. Les processus prendront simplement le chemin d’intermédiaires supplémentaires.

Notons qu’un Rubicon a été franchi avec la mise sous sanction de Vladimir Poutine lui-même. Des personnes sanctionnées dès 2014, comme Gennady Timchenko par exemple, étaient considérées comme dépositaires, “écrans”, de la richesse personnelle du Président. Etaient également visés ses (véritables) proches de Saint Petersbourg, comme Yury Kovalchuk, les frères Rotenberg ou encore Igor Sechin. C’est maintenant le Président de la Fédération de Russie lui-même, élu démocratiquement, quoi que l’on pense du système de « démocratie sous gestion » de la Russie, qui a en théorie ses avoirs gelés et se voit interdire de déplacements (non-officiels) à l’étranger. L’Occident affiche sans fards son souhait d’un « changement de régime » en Russie.

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La Russie, en parité de pouvoir d’achat, est la 6e économie mondiale, trois places devant la France. Un défaut sur la dette russe (qui semble voulu avec les sanctions sur sa banque centrale) aurait un impact systémique global.

Avant d’avoir regretté ses propos ministre de l’Économie Bruno Le Maire a déclaré le 1er mars : « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe. » Que vous inspire cette déclaration ?
Bruno Le Maire, qui a parlé de « guerre économique et financière totale à la Russie », a rajouté « le peuple russe en paiera aussi les conséquences » : il s’agit d’infliger une peine maximale au citoyen russe ordinaire. Il y a là un côté apprenti sorcier. La Russie, en parité de pouvoir d’achat, est la 6e économie mondiale, trois places devant la France. Un défaut sur la dette russe (qui semble voulu avec les sanctions sur sa banque centrale) aurait un impact systémique global. Nous nous souvenons tous que c’est le défaut russe sur sa dette qui déclenché la première grande crise financière de l’après-guerre froide, la crise asiatique de 1998. La Russie est un membre actif du G20, groupement des principales économies interconnectées dans la mondialisation et qui se coordonnent afin d’assurer la stabilité financière de l’économie mondiale et de soutenir sa croissance ; il est ainsi surprenant d’entendre le ministre français parler de provoquer l’effondrement de l’économie d’un autre membre du G20.

De son côté Dimitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité et ancien président de la Russie a rétorqué « n’oubliez pas que les guerres économiques dans l’histoire de l’humanité se sont souvent transformées en guerres réelles. » Qu’en pensez-vous ?
Cette déclaration donne froid dans le dos. Il faut ici souligner que l’annonce, par le Président Poutine, d’une montée du niveau d’alerte des capacités nucléaires de la Russie a semblé être la conséquence de l’annonce des sanctions sur la banque centrale. Je pense que cette déclaration de Medvedev peut être lue avec le même prisme.

Quels impacts les sanctions auront-elles sur les oligarques russes ?
Il y a deux grandes familles d’oligarques : ceux des années 1990, comme Derispaska, Potanin, Fridman ou Abramovitich par exemple, qui ont pillé la Russie post-soviétique sous Eltsine et l’emprise américaine, que le système collégial au pouvoir en Russie tolère, et les oligarques qui font partie du groupe qui est arrivé aux commandes en 1999/2000, la plupart originaires du KGB de Saint Pétersbourg, et qui sont plus directement visés par les sanctions occidentales.

Une partie des membres du premier groupe n’a pas été long à exprimer publiquement leur réprobation de l’invasion de l’Ukraine. Le deuxième groupe partage la réalité du pouvoir avec le Président Poutine et restera soudé, je pense. L’économie domestique russe est suffisamment importante pour continuer à accroître leur influence, comme on l’a vu déjà après les sanctions de 2014.

TotalEnergies a assuré qu’il «  n’apportera plus de capital à de nouveaux projets en Russie ». Quelles seront les conséquences des sanctions pour les entreprises françaises ?
Total, au moment où nous nous parlons, est la dernière grande “major” à ne pas avoir (encore ?) annoncé un départ de Russie. La pression sur elle sera très forte. Je pense d’ailleurs que le départ des autres grandes compagnies va se traduire par une perte complète de leurs actifs. La France est le deuxième investisseur étranger en Russie : outre le secteur énergétique, on peut citer l’automobile, la grande distribution, le secteur bancaire. Les pertes seront considérables.

Là encore, on ne connaît pas à ce jour la nature des contre-sanctions russes, qui seront asymétriques par rapport aux sanctions occidentales. Je serais le gouvernement russe, j’annoncerais immédiatement une cessation de paiement sur la dette extérieure : la stabilité financière des banques systémiques européennes (françaises, italienne, autrichienne) s’en retrouverait mise à mal et une crise systémique pourrait débuter.

Après l’abandon du nucléaire puis la suspension de NordStream2 [gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne] par l’Allemagne, s’achemine-t-on vers une nouvelle crise de l’énergie en Europe ?
Il ne faut pas perdre de vue que NordStream2 n’avait pas encore été mis en fonctionnement. L’Allemagne continue d’importer toujours plus de gaz russe par les gazoducs existants.

Je serai peut-être détrompé par l’annonce des contre-sanctions russes, mais je pense que la Russie ne va pas interrompre ses livraisons à l’Europe : alors même que les réserves de change de sa banque centrale ont été en grande partie gelés, la vente d’hydrocarbures rapporte chaque jour 700 millions de dollars au pays. Ayant dit cela, comme beaucoup d’observateurs le soulignent, la rationalité, et en particulier la rationalité économique, n’est pas la caractéristique principale dont l’exécutif russe a fait preuve avec l’invasion de l’Ukraine.

Au-delà, le nucléaire civil me semble la seule solution viable pour l’Europe, et en particulier pour l’Allemagne, à moins de se lancer encore plus à corps perdu dans les centrales à charbon. Le Vert Robert Habeck, ministre de l’économie et de l’action climatique, est entre le marteau et l’enclume. Il devrait, en toute raison, manger son chapeau et relancer le nucléaire.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, s’est déclarée favorable à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE. Le président Volodymyr Zelenski a signé une demande d’adhésion le 28 février.  Quelles conséquences politiques ?
Tout cela est un théâtre d’ombres. L’Ukraine était candidate à la candidature depuis des années. Il est clair que c’est dans tous les cas un chiffon rouge et une provocation à l’égard de la Russie. Rappelons que c’est le sujet de l’accord d’association avec l’UE qui avait déclenché la révolution orchestrée de Maidan en 2014, suivie par l’annexion de la Crimée. Je ne pense pas cependant que cette affaire de candidature accélérée se traduise par quoi que ce soit de concret. La présidente de la Commission a d’ailleurs rapidement été contredite par le Président du Conseil Charles Michel ainsi que par l’Elysée.

Cette guerre renforcera-t-elle des institutions européennes ou pas ?
L’on observe actuellement un alignement total des Etats membres de l’UE sur les Etats-Unis. En préfiguration de cela, au cours des deux derniers mois, la Commission européenne préparait les sanctions en coordination étroite avec l’administration Biden, tout en cachant ces projets des Etats membres, qui les ont découverts entre la reconnaissance des républiques séparatistes du Donbass et l’invasion de l’Ukraine.

Tout en étant alliée des Etats-Unis au sein de l’Otan, la France doit retrouver elle-même son indépendance stratégique, sortir du commandement militaire intégré et ne pas avoir sa sécurité dépendre des seuls intérêts américains, des contraintes budgétaires de l’UE ou du bon vouloir de l’Allemagne.

L’on observe donc bien un renforcement des institutions européennes, mais comme relais de la volonté de Washington. S’agit-il d’un renforcement de l’Union européenne, de son indépendance politique et stratégique ? Cela en prend le chemin opposé.

Pensez-vous que les discours actuels sur l’Europe de la défense vont se concrétiser ou l’OTAN gagnera en légitimité ? Quel rôle peut jouer la France dans ce contexte ?
Il est évident que c’est l’OTAN qui récupère la mise. Les américains ont gagné leur pari : maintenir l’Otan en existence après l’effondrement de l’URSS, menacer stratégiquement de plus en plus étroitement la Russie, pour finalement provoquer une réaction de cette dernière qui la “cornérise” de manière définitive et justifie ex post du maintien en activité de l’alliance atlantique après 1990. La perspective d’une autonomie stratégique de l’UE s’envole ainsi avec cette invasion de l’Ukraine. L’Europe de la défense est plus que jamais une utopie irréalisable.

La France, dans ce contexte, doit retrouver son rôle de puissance d’équilibre entre les Etats-Unis et la Russie, rôle que le Général de Gaulle avait su mettre en place dans le contexte de la guerre froide. La France, tout en étant alliée des Etats-Unis au sein de l’Otan, doit retrouver elle-même son indépendance stratégique, sortir du commandement militaire intégré et ne pas avoir sa sécurité dépendre des seuls intérêts américains, des contraintes budgétaires de l’UE ou du bon vouloir de l’Allemagne — qui elle-même, notons-le, semble se lancer sur la voie du réarmement.

La France post-élection présidentielle doit donc avant tout remettre en état ses capacités militaires : c’est la force de la France qui permettra à l’UE et à l’Europe de ne pas se retrouver comme un pion dans une deuxième guerre froide. Je ne pense pas choquer les lecteurs de Valeurs actuelles en jugeant que le candidat qui exprime les propositions les plus organisées sur ces sujets et qui fait preuve de la conscience historique la plus claire est de loin Éric Zemmour. Il faut maintenant mettre fin au leurre que constitue le concept irréaliste d’une Europe de la défense : au changement de notre stratégie militaire doit correspondre un changement à la tête de l’exécutif.

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