[Del Valle] Les racines de la guerre russo-ukrainienne… et de l’antagonisme russo-occidental qui l’a déclenchée

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Alexandre del Valle rappelle ici les objectifs personnels et stratégiques de Vladimir Poutine et du « système » de pouvoir russe en Ukraine, puis il explique que la clef de la désescalade passera par une clause de non-extension de l’OTAN qui devra figurer dans tout accord de la paix futur en Ukraine, en échange d’une reconnaissance de sa souveraineté par son voisin. 

Par  Alexandre del Valle. VALEURS ACTUELLES

Publié le 3 mars 2022

Soldats russes dans la ville de DOnetsk, le 1er mars. Photo © Kommersant/SIPA 01.03.2022 Donetsk People’s Republic Photo credit: Anatoliy Zhdanov/Kommersant/Sipa USA/37887211//2203021301

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En envahissant l’Ukraine, Vladimir Poutine a voulu avant tout conserver son pouvoir et le faire perdurer après lui à travers l’héritier de son choix issu d’un même “système” de plus en plus hostile aux valeurs de l’Occident. Ensuite, d’un point de vue géostratégique, l’objectif de la Russie poutinienne est d’empêcher l’extension de l’OTAN et des systèmes de défense anti-missiles aux portes de la Russie, puis contraindre — par la force — les Etats-Unis et l’Occident à reconnaître son statut de grande puissance mondiale. La doctrine diplomatique officielle est de ce fait l’émergence d’un monde “multipolaire” et la fin de “l’unilatéralisme américain” et de l’hégémonie occidentale, donc de ses valeurs libéral-libertaires-démocratiques jugées menaçantes, l’impératif étant de rendre la Russie étanches à ces influences.

Dans ce contexte, Moscou a mis sur pied des dispositifs comme l’Union eurasiatique, l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), l’Organisation de Conférence de Shanghai (alliance Russie-Chine et pays ex-soviétiques d’Asie centrale) et noue des liens privilégiés tant avec de nombreux pays ennemis de l’Occident (Corée du Nord, Vénézuéla, Cuba, Nicaragua), qu’avec des pays amis de l’Occident ou non-alignés (Inde, Israël, Brésil), dans le cadre de coopérations régionales, des BRICS ou de la recherche d’instruments géopolitiques et économiques alternatifs à ceux des Occidentaux (systèmes de paiement russo-chinois, applis non-occidentales; dé-dollarisation, etc). Ainsi, les interventions militaires en Transnistrie (1999), Géorgie (2008), Crimée (2014), Syrie (2015-), Donbass, ou Ukraine (2014-2022), ont toutes visé à rétablir un glacis de sécurité autour de la Russie, dans une logique globale de contre-encerclement et de préservation de son accès aux mers (chaudes : Crimée/Azov/Méditerranée ou froides : nouveaux horizons de l’Arctique).

Ceci dit, du point de vue de Poutine, l’Ukraine occidentalisée et appuyée par les pays occidentaux depuis 2004 (révolution orange) représentait un danger de « contagion démocratique » à éliminer ou à étanchéifier, étant donnée l’extrême proximité historique, religieuse (orthodoxie) et linguistique (langue russe dans le sud et l’Est et même à Kiev). Tout processus de démocratisation-occidentalisation du voisin ukrainien slave est en effet ressenti, par Poutine et son entourage militaro-gazier, comme un danger mortel. Ce “système” Poutine, instauré par le FSB, le complexe militaro-industriel et pétro-gazier et quelques complices du “clan de Saint Pétersbourg” d’Anatoli Sobtchak (les oligarques ayant été mis au pas depuis des années), craint par-dessus tout le double “virus” de la démocratie libérale et de l’atlantisme transmis en même temps à la Géorgie et à l’Ukraine depuis les révolutions démocratiques pro-occidentales (2004-2008-2014).

Est-ce faire le jeu de Poutine que de préconiser la fin de l’extension de l’OTAN ?

Les partisans d’une otanisation de l’Ukraine accusent souvent les atlanto-sceptiques de relayer la propagande du Kremlin au prétexte que le refus de Poutine de l’extension de l’OTAN vers l’Ukraine et la Géorgie ne serait qu’un prétexte. Nous venons de montrer que cela est en partie vrai. Il n’empêche que dans sa pensée d’ex-espion nostalgique de l’empire russo-soviétique, comme dans celle de tout le deep state et d’une bonne partie de l’opinion russes, l’encerclement de la Russie par l’Otan et les missiles otano-américains sont un réel casus belli stratégique. Et la Russie ne se résumant pas à Poutine, il convient de rappeler que la plupart des hommes politiques russes ont dénoncé l’extension de l’Otan depuis 1990 : pas seulement les actuels faucons qui entourent Poutine, comme son ministre de la défense et probable successeur Choigou, mais aussi l’ex-Premier ministre et président plus modéré Dimitri Medvedev; l’ex-diplomate, professeur et premier ministre Ievgueni Primakov, le “Kissinger russe”, ou même le prix Nobel de la paix, Mikhail Gorbatchev, qui, dans le cadre de sa fondation Green Cross, a produit un documentaire qui prouve et déplore que l’Occident n’a pas tenu les promesses de 1990-91, faites à Gorbatchev par James Baker, George Bush et Helmut Khol, de ne jamais étendre l’Otan vers l’est. Certes, la Russie de Boris Eltsine et de “Poutine Ier”, (avant l’invasion américaine de l’Irak et les révolutions de couleur) avait avalé la couleuvre des premières extensions de l’Otan vers le Nord-Est et le Sud-Est (Hongrie-Pologne en 1999, puis pays baltes, Roumanie, Bulgarie, Slovaquie et Slovénie en 2004), mais elle a toujours demandé à l’Otan d’arrêter cette course vers l’Est : le discours de Vladimir Poutine à Munich en février 2007, prononcé en présence de George W. Bush et John McCain, dénonçait l’unilatéralisme américain et l’extension de l’Otan puis laissait transparaître un fort ressentiment à l’égard des Etats-Unis.

Outre les personnalités modérées comme Gorbatchev ou le diplomate Vladimir Federovski, nombre de stratèges américains ou français ont déploré l’erreur — lourde de conséquences — que fut l’extension sans fin de l’Otan. Rappelons que les derniers élargissements ont été le Monténégro (7 juin 2017), la Macédoine du Nord (mars 2020), et que les prochains candidats officiellement reconnus sont la Bosnie-Herzégovine et la Géorgie, l’Ukraine étant invitée informellement depuis 2014 au nom de la politique de “porte ouverte”. Toutes des zones considérées comme des chasses gardées russes… Dans les années 1999-2000, après la guerre du Kosovo de l’Otan contre la Serbie, le général Pierre Marie Gallois, mon ami et maître, l’inventeur de la force de frappe nucléaire, déplorait déjà l’extension de l’Otan. Hubert Védrine, Dominique de Villepin, Pierre Lellouche ont fait les mêmes constats. Quant au général Vincent Deportes, il déclarait ces jours-ci que l’Otan, entité devant toujours “justifier sa raison d’être”, a commis une grave erreur en s’étendant vers l’est, alors que le Pacte de Varsovie avait été dissout à la fin de l’URSS.

L’OTAN a-t-il eu raison de désigner la Russie comme un Etat fondamentalement hostile?

Les atlantistes l’affirment : preuve par la guerre actuelle ou l’invasion de la Crimée en 2014. On pourrait parler ici de “prophétie autoréalisatrice” ou de syndrome de “la poule et l’œuf”, car comme l’a redouté à la fin de sa vie l’artisan même de la doctrine de l’endiguement de l’URSS sous la guerre froide, George Kennan, l’encerclement de la Russie et son rejet par l’Occident n’ont eu pour conséquences que « d’encourager les tendances les plus anti-occidentales et anti-démocratiques-libérales au sein de la classe dirigeante russe ». Dire cela n’est pas justifier l’inacceptable invasion de l’Ukraine. C’est comprendre les racines géopolitiques du conflit actuel, dont le peuple ukrainien, poussé à se tourner vers l’UE et l’Otan pour contrer la Russie, est la première victime. L’antagonisme russo-ukrainien est certes antérieur à cela, mais il n’aurait pas dégénéré en guerre totale si l’Otan et l’UE ne s’étaient pas élargi sans fin et si les Etats-Unis n’avaient pas utilisé ce peuple martyr ukrainien pour projeter leur puissance vers l’Est dans le seul but d’y refouler la Russie après avoir soi-disant « vaincu » cette dernière rongée par le ressentiment…

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