Ce que le film chinois le plus cher de tous les temps nous dit des intentions de Pékin vis à vis des États-Unis

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Une femme passe devant une affiche de promotion du film "La bataille du lac Changjin" dans un centre commercial de Pékin, le 11 octobre 2021.

©NOEL CELIS / AFP

7ÈME ART

En 2021, à l’occasion du 100ème anniversaire du Parti Communiste Chinois, le film « La Bataille du lac Changjin » est sorti au cinéma. Il met en scène des volontaires chinois qui se battent contre une armée onusienne placée sous le commandement des États-Unis 

Emmanuel Lincot ATLANTICO

Ce que le film chinois le plus cher de tous les temps nous dit des intentions de Pékin vis à vis des États-Unis

avec Emmanuel Lincot

Atlantico : En 2021, à l’occasion du centenaire du Parti communiste chinois, le film le plus cher jamais produit en Chine (170 millions d’euros) sort en salle. « La Bataille du lac Changjin » narre l’histoire d’une bataille victorieuse de volontaires chinois face à l’armée onusienne (sous commandement américain) durant la guerre de Corée au milieu du 20e siècle. Le choix de produire un film de grande ampleur sur cet événement est-il le témoignage d’un message politique de la part du PCC ?

Emmanuel Lincot : Le cinéma est une arme garantissant la cohésion nationale. Plus encore que Wolf Warrior 2 qui, en 2017 avait également fait un véritable tabac, « La Bataille du lac Changjin » est à la Chine communiste ce qu’est la bataille de Camerone pour la Légion étrangère en France. Que le Parti Communiste veuille ainsi commémorer son centenaire et préparer l’opinion au sacrifice suprême contre les Américains ne fait pas l’ombre d’un doute. Trois cinéastes ont été sollicités pour cette réalisation: Dante Lam, Tsui Hark et Chen Kaige. Les deux premiers sont des figures importantes du cinéma de Hong Kong. Ce sont en quelque sorte des « prises de guerre »; un fait comparable, quoi que beaucoup plus  précoce, au ralliement de Jackie Chan à Pékin et à l’hyper-nationalisme du régime. Quant à Chen Kaige, il incarne la Cinquième génération des cinéastes qui, sur le continent, s’étaient distingués au lendemain de la Révolution culturelle pour leur capacité à critiquer le régime. Revirement donc. Et le fait d’avoir au moins réuni Tsui Hark et Chen Kaige, c’est d’un point de vue du symbole aussi puissant que d’associer John Houston à John Ford, par exemple. Outre la résistance autour d’un fait d’arme héroïque survenu durant la Guerre de Corée 1950-53) ce film donne l’illusion aussi d’une réconciliation nationale, celle de la « grande Chine » (da Zhongguo). 

Dans quelle mesure la production cinématographique chinoise prépare-t-elle la population a un conflit, potentiellement armé, avec les Etats-Unis ?

De mille manières et pas seulement à l’encontre des Américains puisque les Japonais dans le cadre de téléfilms diffusés en boucle rappellent en boucle les souffrances du peuple de Chine. C’est un pathos continuel qui est censé galvaniser les masses dans une optique toute « schmittienne » (en référence à Carl Schmitt) et pour la compréhension chinoise des relations internationales: notre existence est conditionnée par celle de nos ennemis. La guerre de la Russie contre l’Ukraine d’une part et l’échéance du XX° Congrès du Parti Communiste à l’automne prochain de l’autre vont accentuer en Chine cette tendance. Vous avez aussi des centaines de jeux vidéos qui, sous la forme de simulations, aguerissent patriotiquement les jeunes à de probables combats. Fondamentalement, ce sont toujours les mêmes thèmes larmoyants qui sont ainsi abordés: le sacrifice, l’entraide, la bravoure, la nation assaillie; laquelle a développé depuis des décennies à la fois un sentiment d’obsidionalité et de paranoïa à l’encontre des étrangers.

À terme, l’industrie cinématographique chinoise a-t-elle pour ambition d’offrir un balancier à la propagande américaine véhiculée par Hollywood ? La Chine se donne-t-elle les moyens de cela ?

Elle vise un public différent. Même observation pour le cinéma d’Hollywood. L’un comme l’autre sont en grande partie censurés de part et d’autre sauf lorsqu’il s’agit de coproductions sino-américaines. Ce fait est lié à l’établissement d’une politique de quotas en Chine qui ne permettent guère de voir des films étrangers en Chine. Que dire du cinéma français qui y est, pour cette raison notamment, totalement inexistant.  « La Bataille du lac Changjin »  est inconnu en Occident. Et l’on pourrait citer de nombreux autres exemples. En revanche, il y a fort à parier qu’il sera, avec d’autres, diffusé en Russie et dans des pays affidés. Ce film, parfaitement inintéressant filmiquement parlant, l’est en revanche sur le plan sociologique, financier et politique. Il témoigne de la conjugaison, par ces trois cinéastes pré-cités, de véritables savoir-faire et du recours à des moyens techniques colossaux en mesure, et depuis des années déjà, de rivaliser avec les meilleurs studios d’Hollywood.

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