Alain Juillet : « Les Américains et nos institutions financières jouent avec le feu »

ENTRETIEN. Selon l’ex-patron du renseignement à la DGSE, les sanctions infligées à la Russie sont « extrêmement dures » et pourraient provoquer des troubles, jusqu’en France.

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« En termes de renseignement économique, nous sommes en position défensive quand les autres sont offensifs », estime Alain Juillet, ancien patron du Renseignement à la DGSE.© ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Propos recueillis par Beatrice Parrino. LE POINT

NT

Publié le 11/03/2022

Ancien patron du renseignement à la DGSE (services du renseignement extérieur français), Alain Juillet* a occupé également les fonctions de haut responsable chargé de l’intelligence économique (HRIE). Pour Le Point, ce fin connaisseur de la Russie revient sur les sanctions économiques décidées par l’Union européenne.

Le Point : Menons-nous une guerre économique contre la Russie ? Notre ministre de l’Économie a rétropédalé, après avoir employé cette expression.

Alain Juillet :Quand on déclare être en guerre économique, on se considère comme un belligérant. Le ministre qui l’assumait a dû rétropédaler sous la pression de l’Élysée qui le sait très bien, mais ne veut pas qu’on le reconnaisse. Mais c’est la réalité, car les sanctions décidées contre la Russie par les États-Unis et l’Europe sont un acte de guerre et vont taper non seulement sur le régime, mais également sur la population. Les mesures prises sont extrêmement dures, et vont indiscutablement mettre en difficulté la Russie au niveau interne. Mais affamer le peuple fait-il changer les dirigeants ? Les Américains espèrent que cela va créer des troubles et permettre de renverser Poutine. Ils ont déjà procédé ainsi en Irak, en Iran et en Syrie.

Mais cela n’a pas marché.

Lorsque les sanctions sont très fortes, il y a une réaction du peuple. Il se sent humilié et agressé par plus puissant que lui. En général, il se serre les coudes avec ses dirigeants. Voyons ce qui va se passer dans les prochaines semaines en Russie. Contrairement à ce que l’on croit ou à ce qu’on laisse entendre, il y a une opinion publique en Russie. Mais elle n’a pas oublié l’humiliation que lui ont fait subir les Occidentaux après la chute de l’empire soviétique. La grande question qui se pose est : « Les Russes sont-ils prêts à mourir pour l’Ukraine ? »

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Les sanctions contre le système bancaire sont-elles les plus redoutables ?

On raisonne trop à l’occidentale. Il ne faut pas oublier que la Russie travaille avec nous, mais aussi avec de nombreux pays ne faisant pas partie de l’Otan. Je vous rappelle qu’au Conseil de sécurité, l’Inde et les Émirats arabes unis, donc pas seulement la Chine, se sont abstenus de condamner la Russie. Pendant que nous les sanctionnons, les Russes continuent à travailler avec les Chinois, les Indiens, les Iraniens, qui ont leurs propres systèmes et outils pour ne pas dépendre des Américains et de leurs alliés européens.

Pourtant, le système bancaire est dépendant des dollars…

Oui. Mais on voit d’ores et déjà qu’on peut contourner en partie les dollars par la cryptomonnaie et d’autres systèmes. On parle beaucoup de Swift, mais on oublie de dire qu’il a une copie chinoise : le CIPS. Le blocage de Swift par les Occidentaux a été envisagé depuis longtemps par les Russes ou les Chinois. Ils ont conçu des parades qui dureront une fois qu’elles seront mises en œuvre.

Il pourrait s’agir du début d’un affaiblissement du dollar comme monnaie de référence au niveau mondial.

Après tout, si la Russie décidait de faire une grande partie de ses échanges à travers la Chine, elle deviendrait certes très dépendante de ce pays, mais cela poserait de gros problèmes aux Occidentaux. Le dollar ne serait plus totalement la monnaie de référence. Imaginez, par exemple, que les Russes disent « vous nous achetez dorénavant le gaz en monnaie chinoise ». Qu’est-ce qu’on fait ? On n’aura pas le choix : il nous faut du gaz et on le payera en renminbi. Tout le système en serait perturbé. Il s’agit évidemment d’un scénario catastrophe auquel je ne crois pas, mais on fait tout pour qu’il arrive. Il faut être très prudent, car, au lieu de penser que nous avons trouvé l’arme absolue, il pourrait s’agir plutôt du début d’un affaiblissement du dollar comme monnaie de référence au niveau mondial, avec tous les problèmes que cela peut poser. Les Américains et nos institutions financières occidentales jouent avec le feu.

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En sanctionnant les Russes, nous exposons donc nos économies.

Nous ressentons déjà des effets boomerang : le blé, le maïs, la potasse, tous ces produits dont nous avons besoin pour l’agriculture et pour l’agroalimentaire, leurs arrivages en grande partie en provenance de l’Ukraine et de la Russie vont ralentir ou s’arrêter. Ce qui va faire exploser les cours. Le président de la République l’a laissé entendre, les Français vont voir dans les semaines qui viennent une montée spectaculaire du prix du pain, du prix de quantité de choses.

En matière de blé, la Russie a-t-elle augmenté sa production ces dernières années ?

L’Ukraine et la Russie ont toujours été de grands pays producteurs. Les films de 1930 narrant le communisme merveilleux et formidable montraient des moissonneuses-batteuses dans les grandes plaines de l’Ukraine et de la Russie. Mais il est vrai que, ces dernières années, une autoproduction a été relancée chez les Russes ; ces derniers ont compris que les Occidentaux, à chaque fois qu’il y avait un problème, avaient tendance à leur bloquer leurs frontières. Aujourd’hui, ils ont suffisamment de blé pour eux-mêmes et vendent les excédents. On va voir comment cela va se passer puisqu’ils ne peuvent plus nous en vendre. Les sanctions poussent la Russie vers la Chine, l’Inde, l’Afrique et l’Asie sans oublier le Moyen-Orient.

Les sanctions, pour certaines, ont une portée extraterritoriale, c’est-à-dire que tous les pays, même la Chine et l’Inde, devront les appliquer…

Certes, mais l’extraterritorialité peut être contournée. Regardez l’Iran qui est sous sanctions américaines. Il y a eu un accord avec les Chinois, grâce au troc : ils échangent du pétrole contre différents produits chinois, ou des cessions de ports. Ce type de transactions a permis à l’Iran de s’en sortir jusque-là. Dans le cas de la Russie, les pressions occidentales devraient l’inciter, elle aussi, à ouvrir d’autres portes. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que ce pays ne va pas souffrir. il va devoir trouver des solutions alternatives, en dehors de l’Europe. Cela ne peut pas se faire en quinze jours, car il faudra du temps, mais nous avons enclenché un processus qui va éloigner progressivement la Russie de l’Europe au profit de l’Asie.

Poutine n’a aucun intérêt à ne pas vendre du gaz, qui lui rapporte beaucoup d’argent.

Avec le gaz, l’arme économique la plus forte n’est-elle pas entre les mains de Vladimir Poutine ?

Il ne le fera pas. Quoique, avec lui, on ne sait jamais s’il faut peser dans les négociations qui vont s’ouvrir inéluctablement. Mais imaginons en effet que, demain, en rétorsion, Poutine arrête de fournir du gaz à l’Europe pour l’envoyer en Chine ou ailleurs. Que se passera-t-il ? Même si nous avons des réserves stratégiques de gaz, même si l’Algérie, le Qatar, ou les États-Unis nous disent « on va compenser », cela semble difficile. Seul l’Iran pourrait réellement le faire et il faudra du temps pour monter la chaîne logistique.

Entre-temps, on vivra avec des coupures d’électricité de dingue. Le grand risque, pour les Allemands en particulier, est l’arrêt des usines. L’Europe verra alors les sanctions d’une autre manière… C’est un scénario catastrophe parce que Poutine n’a aucun intérêt à ne pas vendre du gaz, qui lui rapporte beaucoup d’argent, tout comme les Occidentaux ont tout intérêt à continuer de lui en acheter. Le gaz a d’ailleurs été exclu des sanctions économiques, ce qui montre à la fois qu’on est coincés et une certaine hypocrisie pour ne pas dire cynisme.

Le gaz américain peut-il être une solution ?

Les Américains nous disent « ne vous inquiétez pas, on vous fournira du gaz ». Bien entendu, plus cher, parce que les affaires sont les affaires ! Mais on oublie un peu trop vite que ce gaz américain, c’est du gaz de schiste. Et je pose la question : que disent les écologistes français qui ont obligé le gouvernement français, il y a quelques années, à interdire la prospection et la commercialisation de gaz de schiste en France ? Comment pourrions-nous importer en France un gaz de schiste qui est interdit de production chez nous ? Il y a quelque chose qui ne va pas, sur le fond. Il faudrait revoir la loi ou ne pas l’accepter.

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Dans d’autres secteurs, les Russes ont des positions de leader…

Avec un délai de temps, on peut les remplacer, car on trouvera d’autres fournisseurs pour la plus grande partie des secteurs. Les Chinois et beaucoup d’autres nous vendront, je vous le garantis, des produits équivalents aux produits russes. Ils seront même ravis de le faire, avec un grand sourire en bonus. C’est plus difficile pour les Russes avec des produits venant d’un pays occidental puisque tous vont refuser de les livrer. Ils l’ont déjà expérimenté avec la première vague de sanctions qui les a encouragés à devenir autosuffisants dans les domaines essentiels.

En termes de renseignement économique, nous sommes en position défensive quand les autres sont offensifs.

Nous usons des sanctions économiques. Mais nous, Européens, sommes-nous bons en renseignement économique ?

La réponse est très claire : les services de renseignements européens sont faibles sur le plan économique. Rien à voir avec les autres puissances. À la chute du mur de Berlin, les Américains ont décidé de basculer une grosse partie de leurs moyens d’interception et de contrôle focalisés sur l’Union soviétique vers le renseignement économique. Leur département du Commerce possède, par exemple, des services d’intelligence économique, très développés, qui sont partout et contrôlent tous les contrats étrangers avec les Américains. Les Russes se sont toujours intéressés à l’économie. L’affaire Farewell est une affaire de renseignement économique. La Chine, également, aide ses industriels.

Pourquoi sommes-nous faibles en la matière ?

C’est un problème d’orientation et de volonté. Depuis quarante ans, on ne croit pas à l’industrie. Quand vous décidez de vous intéresser à l’économie, il faut mettre des moyens. C’est coûteux. Il faut organiser des réseaux pour aller chercher les informations ailleurs, et ne pas se contenter de défendre nos entreprises comme nous essayons de le faire. Nous sommes en position défensive quand les autres sont offensifs. Ils ont bien plus d’informations que nous et savent anticiper.

Ne doit-on pas craindre des troubles en Europe ?

Avec ces sanctions prises dans la précipitation, on ne sait pas très bien où on va aller. Il va falloir un certain temps pour que les services concernés identifient les conséquences réelles pour notre économie. Tout le monde s’attend à ce que le gaz ou l’électricité augmentent, mais il y en aura beaucoup d’autres. Est-ce que les Français sont prêts à accepter des hausses vertigineuses ? Sont-ils prêts à dégrader leur niveau de vie pour l’Ukraine ? Les Gilets jaunes ont bougé pour moins que cela. Et on sait bien que lorsque ça vous touche directement au portefeuille, l’enthousiasme est moins fort. D’autant qu’on ne peut pas continuer à laisser dériver nos budgets et notre dette déjà abyssale…

Même si les sanctions économiques n’ont jamais vraiment bien marché nulle part, il fallait les faire.

Les Russes n’ont pas encore lancé de contre-sanctions. Faut-il s’attendre à des réquisitions ?

Tout est possible. Nous saisissons des biens à des oligarques, à des citoyens, au seul motif qu’ils sont proches de Poutine. Quel est le rapport avec la guerre et n’est-ce pas un abus de droit ? Dans le même esprit, les Russes pourraient saisir tous les biens d’origine étrangère qui sont sur leur sol en disant « votre pays fournit des armes à l’Ukraine, votre pays nous sanctionne sur le plan économique. On saisit tous vos biens, on bloque tout votre argent ». Pour le moment, Poutine ne dit rien.

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Vous avez été surpris par cette guerre lancée par la Russie ?

J’ai été très étonné. Comme Hubert Védrine, Hélène Carrère d’Encausse et beaucoup d’autres, je ne croyais pas que Poutine irait jusqu’à la guerre.

À mes yeux, exaspéré par le comportement de l’Otan et des États-Unis, il a commis une erreur stratégique.

Nous, Européens, qui n’avons pas eu le courage de régler le problème en temps utile, essayons de l’arrêter. On ne veut pas aller faire la guerre en Ukraine ; et on a raison, car on entrerait dans un processus démentiel. Même si les sanctions économiques n’ont jamais vraiment bien marché nulle part, il fallait les faire.

On devait montrer qu’on ne cède pas et qu’on n’accepte pas cette invasion. Nous sommes face à un joueur d’échecs qui est prêt à exploiter le moindre repli et la moindre faille de notre part. Il faut l’amener à négocier.

* En février 2020, Alain Juillet a rejoint le média RT France, branche francophone de la chaîne Russia Today, pour y animer une chronique bimensuelle, jusqu’à sa mise en retrait le 11 janvier 2022.

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