Ivan Rioufol: «La cause nationale reste une idée neuve»

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Par Ivan Rioufol. LE FIGARO. 10 mars 2022

CHRONIQUE Un choix crucial reste à faire, dans un mois, entre deux mondes irréconciliables: celui de l’universalisme exalté et celui de la renaissance des nations.

La cause nationale serait-elle devenue indéfendable? C’est ce qu’assure le progressisme macronien. Pour ce courant de pensée, reconnaissable à son indifférence pour les enracinements et les frontières, Vladimir Poutine aurait délégitimé la fierté patriotique. Pourtant, ce même camp du Bien se retrouve, le chef de l’État en première ligne, derrière le drapeau ukrainien brandi en tous lieux. Or cet emblème de résistance au despote est justement le symptôme de la naissance d’un peuple, d’une nation, d’une identité propre.

Dans sa démesure guerrière, Poutine laisse voir la fureur paranoïaque d’un dirigeant trop longtemps rejeté par l’Occident et singulièrement les États-Unis. Son choix du «poing dans la gueule» en guise d’ultime argument relève de l’ensauvagement. Toutefois, l’Union européenne commit cette même régression contre la Serbie en 1999, en laissant l’ONU bombarder illégalement Belgrade afin qu’elle lâche le Kosovo islamisé.

Les oubliés de la démocratie, ce peuple invisible qui souffre de sa relégation dans la périphérie, risquent d’être assignés à leur transparence. Ils font déjà les frais d’une campagne confisquée par l’émotion médiatique et la récupération politique. Les candidats (MélenchonLe PenZemmour) qui tentent de parler aux citoyens en rupture avec le système sont soupçonnés du pire. Ils doivent répondre des compréhensions dont ils ont fait preuve naguère à l’égard de Poutine, quand il accompagnait la renaissance de son pays sorti de l’arasement communiste. Il y eut de la légèreté, chez ceux-là, à ne pas s’inquiéter de l’autoritarisme de l’autocrate claquemuré, laissé à ses idées fixes. Pour autant, le débat sur le choix de civilisation – mondialiste ou souverainiste – ne peut être tranché au seul motif que Poutine est l’agresseur.

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Emmanuel Macron, président et candidat, entend surfer sur la sidération de l’opinion face à la guerre, comme il sut le faire face au Covid. Remarquons que le virus, qui a pétrifié le pays durant deux ans à force de messages anxiogènes, a été évacué au premier jour de l’invasion russe du Donbass. Une peur chassant l’autre, le président cherchera à endosser, jusqu’au premier tour du 10 avril, le rôle de protecteur sur fond d’unité nationale espérée. «Je suis candidat pour défendre nos valeurs que les dérèglements du monde menacent», explique-t-il dans sa «lettre aux Français» publiée vendredi dernier dans la presse régionale. Lundi soir, c’est le candidat qui s’est prêté, à Poissy (Yvelines) à un «débat» très sélectif relevant du monologue autosatisfait. Depuis jeudi, c’est le président (pour six mois) de l’Union européenne qui, cette fois, organise à Versailles un sommet européenpour relancer son projet supranational…

En 2017, la campagne avait été confisquée par l’« affaire Fillon », assimilable par certains à un « hold-up judiciaire ». Une même perspective se dessine ces jours-ci par l’habileté d’un homme qui ne cesse, depuis le début de son mandat, d’instrumentaliser les peurs

Macron veut mener une campagne à sa mesure, en mêlant ses rôles de chef d’État, de président européen, d’interlocuteur de Poutine et de candidat. Il refuse de débattre avec les autres avant le second tour, que les sondages lui promettent d’emporter. Lundi soir, le président a également prévenu: «À court terme, c’est plutôt la guerre qui va continuer.» Est-ce à dire que les problèmes français vont devoir s’effacer devant les problèmes ukrainiens, alors que ni la France, ni l’Europe, ni l’Otan ne veulent entrer en guerre contre la Russie?

En 2017, la campagne avait été confisquée par l’«affaire Fillon», assimilable par certains à un «hold-up judiciaire».

Une même perspective se dessine ces jours-ci par l’habileté d’un homme qui ne cesse, depuis le début de son mandat, d’instrumentaliser les peurs: du réchauffement climatique, du populisme, du Covid, de Poutine, etc. Les Français se laisseront-ils encore distraire? Eux seuls ont la clé.

Air empoisonné

La macronie se croit portée par les événements. Mais l’air du temps n’est que passagèrement empoisonné par la guerre. Rien n’est moins dépassé que le réveil des identités, face à une mondialisation organisée qui effraie les peuples vulnérables. Le président voit dans une Union européenne supranationale la solution à l’évolution du moment. Or c’est ne rien comprendre au besoin de protection des nations, de leur culture, de leur âme. L’«état de droit» de Bruxelles, qui veut imposer sa vision liquide d’une société multiculturelle et interchangeable, est vu comme une violence par ceux qui se préoccupent de consolider leur souveraineté et leur mémoire collective.

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Certes, la guerre planifiée par Poutine, au prétexte d’éloigner l’ombre de l’Otan sur l’Ukraine et de faire respecter la Russie auprès de l’Occident, s’annonce comme une lourde faute. Non seulement l’Ukraine s’est solidifiée en rejetant l’invasion des troupes russes, mais le peuple russe va durement subir les conséquences des sanctions économiques de l’UE. Reste que les interrogations demeurent sur les responsabilités passées du camp occidental. Derrière le conflit territorial se lit aussi un affrontement de valeurs au cœur de la civilisation chrétienne. Il oppose, en France et ailleurs, les enracinés aux déracinés. L’accusé est cet Occident futile et désarmé, prêt à disparaître à force d’accommodements. Piqué au vif, il semble avoir mesuré sa vulnérabilité. Mais il laissera l’Ukraine tomber.

Un choix crucial reste à faire, dans un mois, entre deux mondes irréconciliables: celui de l’universalisme exalté et celui de la renaissance des nations. Quand Macron explique: «L’enjeu est de bâtir la France de nos enfants, pas de ressasser la France de notre enfance», il montre un mépris pour le passé, la mémoire, la transmission. Il le confirme en disant vouloir «faire des républicains», plutôt que de faire plus urgemment des Français. C’est cette confrontation existentielle qui doit être débattue.

En ce sens, Éric Zemmour, rejoint par Marion Maréchal dans une esquisse d’union des droites, n’a pas tort de se dire l’exact contraire de Macron dans sa radicalité identitaire. Sans doute a-t-il péché par trop de dogmatisme, construit le choc des civilisations entre la chrétienté et l’islam, en assurant imprudemment que Poutine n’envahirait pas l’Ukraine ; le monde orthodoxe lui-même se fracture.

Mais c’est bien de la survie de la France millénaire dont il est question. La naissance de l’Ukraine ukrainienne (et non russe) est une excellente nouvelle. La disparition de la France française serait une catastrophe.

Europe absente

Macron veut faire, de sa réunion à Versailles des 27 pays européens, le «sommet de la souveraineté européenne». En attendant, l’Europe est absente de la diplomatie de crise, menée par Israël ou la Turquie.

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