Ukraine : « Veulent-ils une guerre généralisée ? » L’inquiétude de l’ex-patron du Quai d’Orsay. A LIRE….

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Maurice Gourdault-Montagne tance le « jusqu’au-boutisme guerrier » en vogue sur la question ukrainienne. Il plaide pour un dialogue maintenu mais ferme avec la Russie.

"Poutine a évolué, passant d'un désir de coopération avec l'Europe à une méfiance", affirme Maurice Gourdault-Montagne. (Ici, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg, le 25 mai 2018.)

« Poutine a évolué, passant d’un désir de coopération avec l’Europe à une méfiance », affirme Maurice Gourdault-Montagne. (Ici, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg, le 25 mai 2018.)

afp.com/Dmitry LOVETSK

Propos recueillis par Étienne Girard. L’EXPRESS. Publié le 11/03/2022

L’ancien haut fonctionnaire a le plus beau CV du corps diplomatique français. Ambassadeur de France au Japon, en Chine, au Royaume-Uni, en Allemagne, conseiller diplomatique de Jacques Chirac à l’Elysée, secrétaire général du Quai d’Orsay entre 2017 et 2019… Maurice Gourdault-Montagne a occupé tous les postes les plus difficiles. Et ne cache pas aujourd’hui une certaine inquiétude.  

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Ce qui le préoccupe ? La montée d’un discours belliciste en France, au nom des grands principes du droit international. Auprès de L’Express, le grand diplomate défend plutôt la négociation et le maintien du dialogue avec la Russie, quitte à durcir les sanctions si certaines lignes rouges sont franchies. Dans la lignée d’un Dominique de Villepin, dont il est proche. « MGM » fait en outre de l’Allemagne, un pays qu’il connaît bien, le protagoniste clé du changement de ligne de l’Europe sur la politique de défense commune. Une prise de conscience qui figure parmi les principaux enjeux du sommet de Versailles, qui prend fin ce vendredi 11 mars. Entretien. 

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L’Express : La France s’est-elle trompée sur Vladimir Poutine ? 

Maurice Gourdault-Montagne : On n’a pas compris ce que voulait Poutine et on s’est trompé sur la Russie. J’ai connu Poutine lorsque j’étais conseiller à l’Elysée, pendant la guerre en Irak. Il avait tendu la main aux Etats-Unis après le 11-Septembre et voulait une relation avec l’Ouest. Mais nous ne nous sommes pas suffisamment rendu compte que c’était un homme éduqué pendant la guerre froide, avec les codes de cette guerre froide.  

Le peuple russe reste lui aussi imprégné de cette époque. En vérité, la chute de l’URSS a été bâclée. Nous avons négligé ce peuple, pensant que la page était définitivement tournée. Elle ne l’était pas. Poutine, lui, a évolué, passant d’un désir de coopération avec l’Europe à une méfiance. Nous ne nous sommes pas trompés sur lui, mais nous avons perdu le fil. Aujourd’hui, dans ses analyses, il y a une partie de vrai et des obsessions. Mais l’Ouest a une responsabilité : les demandes de la Russie ont été négligées. 

Pensez-vous à l’extension de l’Otan à l’Est, contrairement, dit Vladimir Poutine, aux engagements du secrétaire d’Etat américain James Baker vis-à-vis de Mikhaïl Gorbatchev ? 

Ce dossier est compliqué, on est dans une zone grise. Il n’y a aucun document officiel écrit. Plusieurs sources confirment qu’oralement, James Baker a dit cela à Gorbatchev. Gorbatchev lui-même le dit, Roland Dumas aussi. L’état d’esprit de l’époque, c’est que l’Otan s’était construit face au pacte de Varsovie, et que puisque celui-ci n’existait plus, alors l’Otan s’en tenait là. Quoi qu’on en pense sur le fond, il faut prendre en compte le ressenti russe sur ce point. 

Le peuple ukrainien n’a-t-il pas le droit de souhaiter se rapprocher de l’Occident ? Ce n’est interdit par aucun traité international. 

Il y a le désir des peuples, et il y a la diplomatie. Quand Cuba était sur le point de recevoir des missiles sur son territoire, ce n’était pas non plus interdit par le droit international. Mais c’était dangereux. Nous, les Français, avons un penchant pour les questions de principe. « On a raison. » D’accord, mais écoutons quand même ce qu’a à dire la partie adverse.

Ceux qui, ces derniers jours, sont les tenants du « on a le droit de… » sont des bellicistes. Veulent-ils vraiment une guerre généralisée avec les conséquences que cela engendre ? Cela me fait penser aux éditorialistes d’avant la guerre de 1914, qui voulaient envoyer les Français la fleur au fusil. Déroulède, Barrès.  

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Il faut être responsable. Instaurer une zone d’exclusion aérienne en Ukraine, livrer des armes offensives : tout cela ferait des pays de l’Otan des belligérants. Mais si un missile sol-air livré par un pays de l’Otan abat un avion russe avec 300 soldats, quelle sera la réaction ? Avant de faire la guerre, il faut regarder qui est en face : Vladimir Poutine a aujourd’hui tous les traits d’un paranoïaque. Depuis le Covid, il s’est complètement isolé. Ses réactions peuvent être disproportionnées. Ce jusqu’au-boutisme guerrier est donc dangereux. Bien sûr, l’invasion de l’Ukraine est inacceptable. Il faut faire respecter le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel la Russie reconnaît l’intégrité du territoire de l’Ukraine. Mais pas en faisant la guerre. 

Comment, alors, résoudre le conflit ? 

Il faut négocier pied à pied, reprendre la main sur l’ordre du jour, reprendre le rapport de force à notre compte petit à petit. Mais pas comme à Munich en 1936, bien sûr. Il faut poser nos lignes rouges. Ne pas perdre le fil du dialogue, dans une logique de donnant-donnant. Organiser une conférence générale sur la sécurité en Europe avec des garanties croisées pour l’Ukraine. Rouvrir les dossiers du statut Donetsk et de Lougansk comme le président Zelensky semble le faire. Sur la Crimée, pourquoi pas un nouveau référendum sous contrôle international ? Nous avons bien rendu la Sarre à l’Allemagne après un référendum. 

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Que peut apporter le sommet de Versailles, ces jeudi 10 et vendredi 11 mars ? 

Le sommet de Versailles est très important pour confirmer la prise de conscience des Européens sur la nécessité d’une politique de défense commune. Il faut penser à durcir les sanctions, s’il le faut. Cela suppose que certains pays, au-delà de l’émotion immédiate causée par l’invasion de l’Ukraine, confirment leur virage stratégique de ces derniers jours.  

Vous semblez en douter. 

Non, cela doit simplement être confirmé. Si les sanctions sont durcies à l’égard des secteurs du gaz, du pétrole, il faut bien se rendre compte de ce que ça va produire en termes économiques. Les pays européens y sont-ils prêts ? Si un plan européen est décidé, c’est que l’Allemagne aura bougé sur ces questions. Elle a évolué ces derniers jours.  

Il y a eu, il y a un mois, une conférence de presse commune, à Berlin, entre le président français, le président polonais et le chancelier allemand sur l’Ukraine. Ce « triangle de Weimar », on ne l’avait pas vu depuis longtemps. C’est une bonne chose. Mais l’Allemagne reste un pays largement pacifiste. Sa réaction spontanée va-t-elle se traduire par des investissements sur le long terme ? Je constate qu’aujourd’hui, le débat n’a pas encore eu lieu là-bas. 

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Peut-on imaginer un soulèvement du peuple russe pour mettre fin au conflit ? 

On peut tout imaginer, une révolution de palais, une révolte, autre chose. Plutôt à moyen terme, me semble-t-il. Mais la population russe s’est habituée à survivre avec peu, tant qu’il n’y a pas la guerre sur son territoire, elle pourra supporter beaucoup de choses.

Surtout, les Russes sont un peuple qui a des idéaux de grandeur, un honneur. Nous évoluons dans des mondes qui ne sont pas les mêmes. 

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