Sanctions européennes contre la Russie: «L’Allemagne impose encore ses choix à l’UE»

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Par Laurent Herblay. LE FIGARO

14 mars 2022

FIGAROVOX/TRIBUNE – Après le sommet européen à Versailles le 11 mars, les sanctions contre la Russie ont été renforcées. Selon Laurent Herblay, l’Allemagne entend d’abord protéger ses échanges énergétiques et enclencher son réarmement.

Laurent Herblay anime le blog gaulliste libre depuis 2007. En 2021 il publie Le néolibéralisme est un oligarchisme (éd Librinova).


Cette crise provoquée par la guerre en Ukraine secoue l’Union européenne. Certains y verront un nouveau moment pour faire progresser l’intégration européenne, Ursula von der Leyen prenant le droit d’interdire des médias. Mais un gros-grain de sable devrait paralyser ce projet : l’Allemagne, trop heureuse de l’organisation actuelle, qui lui permet d’imposer son agenda à ses partenaires, sans guère de contestation. Une réalité bien illustrée par les dernières mesures contre la Russie, qui épargnent Berlin et pèseront sur Paris…

Dans le fatras des «informations» souvent trop partielles et partiales, il est assez incroyable que deux points n’aient pas toujours été davantage soulignés. Si l’UE adopte volontiers une posture assez martiale à l’égard de la Russie, dans la réalité, ses positions sont beaucoup moins dures. Dès le début, Berlin a obtenu que les échanges énergétiques ne soient pas concernés par les sanctions. Bien sûr, l’Allemagne dépend du gaz russe et ne pourrait sans doute pas maintenir sa production électrique sans, mais cette exception n’est vraiment pas technique. Comme le rappelle le Figaro, en 2021, plus de 60% des exportations de la Russie vers l’UE étaient de l’énergie. Mieux, le montant total des exportations de produits énergétiques dépasse l’ensemble de tout ce que la Russie importe de l’UE. En clair, à moins de refuser de vendre à la Russie, l’UE a mis en place des sanctions suffisamment partielles pour maintenir une grosse partie des échanges, et notamment toutes ses exportations vers la Russie et ses importations d’énergie.

Si l’UE a soutenu l’exclusion d’une partie des banques russes de Swift, les principales banques qui financent le commerce de l’énergie entre la Russie et l’UE en sont exclues, du fait de la forte pression de l’Allemagne.Laurent Herblay

D’ailleurs, si l’UE a soutenu l’exclusion d’une partie des banques russes de Swift, il faut noter que les principales banques qui financent le commerce de l’énergie entre la Russie et l’UE en sont exclues, du fait de la forte pression de l’Allemagne, comme le Figaro le rapportait le 26 février. En clair, aucune contrainte ou aucune restriction n’a été mise en place pour ce commerce. On aurait pu imaginer que l’UE annonce une réduction de 50% de ses importations en provenance de la Russie, suffisamment pour la sanctionner, tout en la laissant suffisamment dépendante pour ne pas couper un approvisionnement critique pour financer son économie. Mais non. Bref, les postures de l’UE sont largement des postures, en partie vides de sens, sauf quand il s’agit de fermer les médias financés par la Russie, une réaction doublement critiquable : d’abord, ce n’est pas du ressort de l’UE et créé un précédent très préoccupant. Ensuite, il est pour le moins paradoxal d’utiliser les armes d’un régime autoritaire contre un tel régime…

Les annonces faites à la suite du sommet européen vendredi à Versailles sont à titre particulièrement éclairantes : pas une restriction sur les importations de pétrole ou de gaz russes, ce qui signifie que Moscou conservera un confortable flux financier à même de financer beaucoup de choses. La seule nouvelle mesure économique annoncée par l’UE est une fin des exportations des produits de luxe vers la Russie ! Il faut relativiser l’importance de la mesure, étant donné que plusieurs groupes de luxe avaient déjà annoncé la fermeture de leur point de vente. Mais sur le fond, ce sont la France et l’Italie qui en supporteront le coût, alors que l’Allemagne n’a pas annoncé la moindre restriction à la vente de ses machines-outils, bien plus liées à l’effort de guerre russe… Et c’est une mesure positive économiquement pour la Russie puisque cela limitera ses importations et améliorera sa balance des paiements.

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Autre point passé un peu trop rapidement, même s’il n’était pas illégitime : l’annonce d’un programme de réarmement par l’Allemagne, pourtant dirigée par une coalition assez pacifiste. Bien sûr, l’invasion de l’Ukraine par la Russie légitime clairement le choix de Berlin. Néanmoins, le passé aurait dû pousser Berlin à une information officielle a priori des autres dirigeants européens. Le réarmement de l’Allemagne, même plus de 75 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, nécessitait un comportement moins cavalier et unilatéral. Mais, il faut croire que dans cette UE, l’Allemagne a juste pris l’habitude de pouvoir imposer sa volonté, sans même prendre la peine de consulter ses partenaires, comme avec la crise migratoire de 2015 où elle avait, coup sur coup, grand ouvert ses frontières, créant un appel d’air, avant de les fermer, au mépris de toutes les règles européennes, sans que grand monde s’en soit ému à l’époque.

Bien sûr, Berlin sait faire des compromis, ayant accepté des programmes de rachats des bons du trésor, ou le fameux plan de relance post-Covid-19. Néanmoins, pour qui dépasse les effets d’annonce et se penche sur les détails, il est clair que ces concessions sont bien moins importantes qu’elles peuvent sembler l’être. La zone euro a mené des programmes de monétisation de dette publique moins ambitieux que dans la plupart des pays comparables. Et l’Allemagne a veillé à ce que l’essentiel des rachats soit fait par les banques centrales nationales, la Bundesbank, ou même la BCE, n’étant par exemple pas en première ligne des rachats de la dette italienne, largement assurés par la Banque Centrale d’Italie. Enfin, le plan de relance de l’UE post-Covid-19 est d’un montant dérisoire, dans l’absolu, et par rapport aux bénéfices économiques de l’euro pour notre voisin, et comporte une multitude de contraintes favorables à l’Allemagne.

Il est frappant de constater à quel point l’Allemagne a su influencer largement en sa faveur les règles de l’UE.Laurent Herblay

Plus globalement, c’est tout l’agenda économique de l’UE qui est aujourd’hui sous forte influence allemande. C’est ainsi que les normes européennes de pollution automobile accordent ainsi un bonus compensatoire en fonction du poids ! En clair, plus un constructeur vend des voitures lourdes, plus ses voitures peuvent émettre de CO2, un mécanisme mis en place pour préserver les constructeurs allemands premiums, qui auraient été défavorisés par une règle uniforme. Et avec les normes imposant des pots catalytiques, ce sont tous les petits véhicules, spécialités des constructeurs français, qui se sont retrouvés défavorisés par les règles européennes, alors qu’elles auraient au contraire dû les favoriser, car moins polluants que les gros véhicules ! Heureusement, nos constructeurs se sont adaptés. Mais il est frappant de constater à quel point l’Allemagne a su influencer largement en sa faveur les règles de l’UE.

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Idem sur l’énergie où, si le nucléaire a été repêché en dernière minute, au même titre que le gaz, comme une énergie sur laquelle il serait possible d’investir, elle n’en reste pas moins en deuxième division des énergies pour l’UE, encore une fois, du fait du lobbying allemand. Sur les questions énergétiques aussi, Berlin semble avoir une capacité redoutable à pousser ses idées et ses intérêts, alors que la France peine à défendre ses priorités. Pourtant, le nucléaire, s’il est loin d’être exempt de vraies limites (déchets, danger), ne pose pas les problèmes d’émission de dioxydes de carbone ou de fines particules nocives pour la santé qui ne s’arrêtent pas aux frontières, que le gaz ou le charbon, très utilisés outre-Rhin. Pour finir, on pourrait également évoquer le cas du nouvel avion de combat européen, qui devrait remplacer le Rafale, où l’Allemagne a mené une bataille féroce pour faire entendre ses propres intérêts.

Alors que notre pays semble prêt à bien des sacrifices au nom d’un idéal européen, l’Allemagne défend méthodiquement ses intérêts.Laurent Herblay

Le cas du SCAF est particulièrement emblématique aujourd’hui, alors que le Rafale est devenu un succès. La France n’avait pas besoin d’une initiative européenne, forcément dilutive. Dassault ne semblait pas très partant pour cette coopération, qui semble relever d’une volonté plus politique, notamment de la France. La semaine dernière, Dassault a dénoncé les prétentions de ses partenaires, parlant de «lignes rouges». Une configuration typique de l’écart d’approche des deux parts du Rhin. Alors que notre pays semble prêt à bien des sacrifices au nom d’un idéal européen, l’Allemagne défend méthodiquement ses intérêts, et ne cède aux initiatives qui relèvent d’une forme d’intégration qu’à condition d’avoir obtenu des contreparties souvent colossales. Le meilleur exemple est l’euro, conçu comme un nouveau mark, avec une BCE à Francfort, et ne cherchant qu’à lutter contre l’inflation, au contraire de la Fed.

Bref, Coralie Delaume avait bien raison de dire que «le couple franco-allemand n’existe pas». Alors que Paris ne cesse de défendre un intérêt général européen, parfois à son détriment, comme avec ce plan de relance qui nous accorde 40 milliards mais dont nous assumons près du double des dépenses, Berlin défend ses intérêts, rationnellement, fermement. Et depuis la crise de la zone euro, l’Allemagne a compris que sa position de force lui permet désormais d’imposer ses vues de manière unilatérale.


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