Samuel Fitoussi et Pierre Valentin: «Sur les campus américains, hystérie sanitaire et wokisme s’embrassent»

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Par Samuel Fitoussi et Pierre Valentin

LE FIGARO 21 mars 2022

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Samuel Fitoussi et Pierre Valentin. dessins Clairefond

TRIBUNE – Dans les plus prestigieuses universités américaines, les étudiants progressistes sont devenus des princesses au petit pois, surprotégés, hygiénistes et traumatisés par la liberté d’expression, analysent finement les deux jeunes auteurs.


Samuel Fitoussi est fondateur de «La Gazette de l’étudiant». Pierre Valentin est l’auteur de la note «L’idéologie woke» pour la Fondapol.

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La scène se déroule le samedi 4 décembre 2021 dans la bibliothèque de la prestigieuse université de Yale. Il est 21h30, un étudiant finit de travailler. Pour décompresser, il s’assoit sur un canapé, lance un film sur son ordinateur et enlève son masque. Il est seul dans la pièce. De l’extérieur, une étudiante l’aperçoit, déboule dans la salle et lui ordonne, furieuse, de remettre son masque. Plutôt que d’obéir, le jeune homme se lève, range ses affaires et quitte les lieux. Sa contemptrice en profite pour faire deux choses: lui adresser un doigt d’honneur, et le filmer pour constituer un dossier à charge.

Deux jours plus tard, l’étudiant reçoit une lettre de l’administration l’informant qu’il a été signalé pour «mise en danger de la santé d’autrui». Au terme d’une enquête disciplinaire, il est reconnu coupable et menacé d’expulsion définitive du campus en cas de récidive. Le jour de l’incident, le taux de vaccination à Yale était de précisément 100%, les non-vaccinés étant interdits de campus.

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Cet évènement est révélateur de l’ambiance qui règne sur certains campus américains depuis deux ans. De nombreuses universités d’élite, dont celles de Yale, Harvard, Brown, Carnegie Melon, ou encore John Hopkins, ont créé des plateformes de dénonciation anonymes pour signaler les manquements aux règles sanitaires. Résultat: le renforcement du pouvoir de la minorité la plus intolérante – ou qui manifeste une aversion maximale au risque – et l’apparition d’une norme sociale dictée davantage par un conformisme précautionneux que par une réelle adhésion de la majorité aux règles.

Toujours à Yale, lorsque la vague Delta est arrivée, l’université a interdit les «salutations par contact rapproché, y compris les poignées de main». Face à la menace Omicron, l’institution est allée plus loin, interdisant aux étudiants de se rendre dans les commerces ou restaurants environnants pendant plus d’un mois, de façon à transformer le campus en «zone de quarantaine». En février 2022, un étudiant est allé dîner dans la ville la plus proche. Bien mal lui en a pris. Obtenant sur Instagram la preuve de cette sortie (la surveillance s’étend aux réseaux sociaux), un défenseur zélé de la santé des autres l’a anonymement dénoncé. L’auteur de la faute a reçu une lettre de l’administration l’obligeant à prendre rendez-vous avec un «conseiller en santé publique».Une sensation d’éternel recommencement a pu alimenter la détresse des étudiants

Ce climat policier a un effet délétère sur l’ambiance et les possibilités d’épanouissement pour les étudiants. À l’automne 2020, Jack Barker, étudiant en dernière année à Yale, a invité quelques amis dans sa chambre. Un groupe d’étudiants, mandaté par l’université pour veiller au respect des règles sanitaires (ils sont «coordinateurs santé publique») entend du bruit et entre sans frapper. Ils brandissent leurs portables pour filmer la scène, espérant obtenir la preuve d’un flagrant délit (non-respect du port du masque, plus de 10 dans la pièce…). Dans une tribune publiée dans USA Today, quotidien américain, Barker explique que cet évènement a inauguré le début de deux années infernales. «Dans sa maison de retraite, mon grand-père octogénaire est soumis à moins de restrictions que le corps étudiant de Yale», conclut-il à regret. Depuis le début de la pandémie, aucun décès lié au Covid n’a été recensé sur le campus de Yale, mais en mars 2021 une jeune fille s’est suicidée. En cause: l’isolement et l’anxiété provoqués par les mesures sanitaires.

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Une sensation d’éternel recommencement a pu alimenter la détresse des étudiants. En décembre dernier, presque deux ans après les premières fermetures, les universités de Princeton, Pennsylvanie, New York et Cornell (parmi d’autres) ont annoncé que les examens de fin de trimestre se dérouleraient en ligne. L’université de New York a annulé tous les rassemblements non-essentiels, fermé les espaces communs (dortoirs, cuisines…) et interdit aux groupes d’études de se réunir en personne. Les mesures ont été assouplies en février… jusqu’au prochain variant? Certains remarquent, non sans une certaine ironie, que la mouvance anti-vaccin et l’élite progressiste du pays se ressemblent: comme les premiers, les seconds semblent avoir peu confiance en l’efficacité du vaccin puisqu’ils continuent, malgré leurs trois doses, à porter des masques FFP2, à réclamer des fermetures et à éviter les non-vaccinés comme la peste. À l’université de Californie, les cours devaient reprendre en présentiel le 10 janvier dernier. «Il est temps d’accepter l’endémisation du Covid-19», écrivait Gary May, directeur de l’établissement. Sa décision a provoqué un scandale, une pétition signée par 7500 élèves l’a accusé «d’oublier les personnes immunodéprimées, les handicapés, les non-vaccinés et les enfants». La réouverture a été repoussée au 31 janvier.

L’anecdote est révélatrice d’une différence fondamentale entre les restrictions subies en Europe et aux États-Unis: outre-Atlantique, les mesures ne sont pas imposées par le haut, mais sont souvent le résultat d’une décision de l’institution (universités, entreprises, salles de spectacles…) sous pression de ses propres membres. Comme l’écrit le politologue Ross Douthat dans le New York Times : «Nous avons un régime de surveillance Covid, mais ce n’est pas un régime imposé par un groupe restreint de technocrates à la grande masse, comme en Europe ou en Australie. Il s’agit d’un régime imposé par les élites à elles-mêmes, dans lequel des personnes très instruites et très vaccinées s’autodisciplinent rigoureusement.»Nous pouvons conjecturer l’avènement d’une nouvelle culture commune au sein de la jeunesse occidentale : le « safetyism »

Reste une question: pourquoi les institutions les plus progressistes – les universités d’élite en offrent un exemple frappant – ont-elles été les plus restrictionnistes? Une étude du Pew Research Center, think-tank américain, montre qu’aux États-Unis, 52% des électeurs de droite jugent que les libertés ont été trop restreintes ; ils ne sont que 19% à le penser chez les centristes et 7% chez les électeurs de gauche.

Nous pouvons conjecturer l’avènement d’une nouvelle culture commune au sein de la jeunesse occidentale: le «safetyism», que l’on pourrait traduire en français par «protectionnite» ou «sécuritarisme». Dans leur ouvrage The Coddling of the American Mind, où ils étudient notamment les ressorts psychologiques du phénomène woke, les psychologues américains Jonathan Haidt et Greg Lukianoff en donnent la définition suivante: «Une culture où la sécurité devient une valeur sacrée, ce qui signifie que l’on devient réticents aux compromis requis par d’autres préoccupations pratiques et morales». Ces jeunes – souvent issus des classes aisées – sont obsédés par leur «sécurité» individuelle et donc prêts à sacrifier leur santé, l’économie, l’avenir de leur pays ou le lien social pour «survivre» à un virus qui leur est globalement inoffensif. Dans cet esprit, les jeunes étudiants wokes sacrifient allègrement la liberté d’expression sur l’autel du principe sécuritaire. Il vaut mieux que tous se taisent à jamais plutôt qu’un seul individu ne soit heurté dans sa sensibilité ; il vaut mieux que tous soient à jamais confinés plutôt qu’une seule personne ne se retrouve contaminée.

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La sécurité individuelle (physique ou émotionnelle) représentant la valeur sacrée, c’est à la société tout entière de s’adapter au paradigme du plus intolérant. Il est donc tout à fait cohérent que depuis deux ans, les étudiants qui manifestent une aversion maximale au risque se soient sentis légitimes à réclamer des sacrifices aux autres. Sur les campus, «l’égoïste» était l’étudiant qui portait mal son masque et non celui qui l’imposait à tous ses amis pour réduire son propre risque de tomber malade.Dans l’esprits de certains, le droit à la non-contamination est devenu un droit humain inaliénable

Au-delà de l’obsession sécuritaire, on retrouve un thème central dans le logiciel woke: la sacralisation de la victime et son corollaire, l’extension infinie du domaine de la victimisation. La crise sanitaire a fourni aux étudiants une nouvelle grille de lecture: tout étudiant exposé sans consentement au visage découvert d’un autre étudiant était une victime (on lui a permis de dénoncer son bourreau) ; tout étudiant exposé sans consentement à un non-vacciné était une victime (on a expulsé les non-vaccinés du campus) ; tout étudiant contaminé malgré son parfait respect des gestes barrières était une victime (victime de l’irresponsabilité des autres). Dans l’esprit de certains, le droit à la non-contamination est devenu un droit humain inaliénable.

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La notion de «contagion» hante également les esprits des militants woke. Figure de proue de la French Theory, Jacques Derrida expliquait en 1994 que l’on pouvait résumer «la matrice de tout ce [qu’il] a fait depuis qu’il a commencé à écrire» à une «parasitologie, une virologie». En 2016, Breanne Fahs et Michael Karger, universitaires féministes, reprenaient – sans doute sans le savoir – cette idée: «L’une des priorités pédagogiques des Women’s studies sera de former les étudiants […] à servir de “virus” symboliques qui infectent, déstabilisent et perturbent les domaines traditionnels».

Cette logique éclaire notamment la notion «d’infréquentabilité» dans le wokisme, qui peut fonctionner par contamination: la proximité – même purement géographique – avec un infréquentable peut se révéler suffisante pour vous rendre infréquentable. Ce serait ainsi que le virus de la domination se répandrait. Le «problème» posé par la présence d’un étudiant non-masqué dans une salle vide doit être analysé sous ce prisme: s’il risque peu de contaminer les meubles, il risque surtout de parasiter les esprits de ceux qui l’apercevraient et de détourner des attitudes vertueuses (le respect des gestes barrières). Le militant woke possède donc le devoir d’être intolérant (de dénoncer ses pairs), car sa tolérance pourrait ouvrir la porte à la prolifération de comportements irresponsables. Cette mentalité ne peut produire qu’un incroyable conformisme, les attitudes transgressives étant toujours suspectées de représenter une influence néfaste.Malheureusement, la surprotection est un processus qui s’autoalimente : la fragilité qu’elle entraîne génère à son tour un besoin de surprotection

Pour l’étudiant woke comme pour l’étudiant terrifié par le Covid, le monde est donc fondamentalement dangereux, hostile, mauvais. De ce point de vue, les protocoles sanitaires draconiens peuvent être vus comme le parachèvement d’un processus déjà à l’œuvre dans les milieux sous influence woke: l’empoisonnement des relations humaines au nom de la sécurité. La révolution MeToo avait tendu les rapports entre hommes et femme, l’antiracisme identitaire celui entre étudiants aux couleurs de peau différentes, et voilà que la peur d’un virus rend suspecte chaque interaction sociale non conforme à certaines règles d’hygiène. La plateforme de dénonciation anonyme de l’université de Harvard permet non seulement de signaler des manquements aux règles sanitaires, mais aussi les «incidents liés aux préjugés». Convergence des luttes?

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Ce nouveau paradigme mental ne cesse de s’étendre chez nos futures élites et préfigure peut-être l’avènement d’un monde que l’on pourrait qualifier de «post-hobbesien». Hobbesien dans la mesure où la seule finalité de la vie devient la survie (réduisant le but de toute politique à celui de la garantie de la sécurité individuelle) et «post» dans la mesure où cette génération qui s’imagine habiter une forme d’état de nature d’une brutalité inouïe vit en réalité dans le conte de la princesse au petit pois. Dans un monde réellement hobbesien – pensé dans un contexte de souvenir des guerres de religions du XVIe siècle et de la guerre civile anglaise au XVIIe siècle – leurs chances de survie auraient été faibles. Nous avons là un paradoxe tocquevillien: telle la princesse incapable de dormir à cause d’un seul petit pois sous ses vingt matelas, les nuits des étudiants occidentaux se font de plus en plus plaintives à mesure que diminue le nombre de pois. Seule une génération extraordinairement privilégiée pouvait concevoir la notion de «privilège blanc» ; seuls des étudiants à l’abri d’agressions réelles pouvaient théoriser la «microagression».

Malheureusement, la surprotection est un processus qui s’autoalimente: la fragilité́ qu’elle entraîne génère à son tour un besoin de surprotection. Qui nous protégera de la surprotection?

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