Ivan Rioufol: «La fragile légitimité des dirigeants mal élus»

Réservé aux abonnés

Par Ivan Rioufol. LE FIGARO. 24 mars 2022

Publié il y a 1 heure, mis à jour il y a 1 heure

Écouter cet articlei

00:00/07:08

Ivan Rioufol. François BOUCHON/Le Figaro

CHRONIQUE – Les «élites», convaincues de leur exemplarité, ne voient le risque d’autoritarisme que chez les autres. Mais la dérive autocratique n’épargne pas, à plus bas bruit, la présidence française et sa propre oligarchie macronienne.

La démocratie française est fragile. Or la guerre en Ukraine accentue son mal-être. Le chef de l’État s’abrite derrière le conflit pour refuser de débattre, sinon avec des interlocuteurs choisis. La stratégie de la peur produit les effets anesthésiants escomptés, avec un ralliement des uns derrière l’homme en place et un renoncement des autres à aller voter. Les sondages évaluent à 30 % l’abstention pour la présidentielle. Dans sa conférence de presse, Emmanuel Macron a critiqué Gérard Larcher (LR) qui s’inquiétait (Le Figaro, 15 mars): «S’il n’y a pas de campagne, la question de la légitimité du gagnant se posera.»«Un président du Sénat ne devrait pas dire ça» , a répondu Macron. Pourtant, Larcher a raison d’évoquer le risque d’une frustration démocratique, à l’issue d’un cérémonial électoral vidé des grands enjeux. La violence est prête à bondir.

La semaine du FigaroVoxNewsletter

Le samedi

Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de bois.S’INSCRIRE

Gérald Darmanin a cru malicieux de rappeler (RTL, lundi) que Valérie Pécresse avait été désignée à la tête de la région Île-de-France, en 2021, par «15 % des Franciliens», à cause d’une forte abstention. Mais c’est précisément cette assise ténue qui fait vaciller les pouvoirs mal élus. En 2017, Macron n’avait récolté au premier tour que 18 % des inscrits (24 % des suffrages exprimés). Sa victoire au second tour avec 66,06 des exprimés (mais 43,63 % des inscrits) avait surtout tenu au rejet de Marine Le Pen. Un même scénario peut se profiler en avril, aggravé par une accumulation de ressentiments au cœur d’une société qui ne joue plus le jeu électoral. Comme le remarque André Bercoff (1)«Plus la sécession entre élites et peuples (…) demeurera, plus la non-participation au destin collectif deviendra la norme». Cela s’appelle une crise de confiance.

À LIRE AUSSIPrésidentielle 2022: Emmanuel Macron en campagne éclair par intermittence

La lassitude démocratique a gagné cette partie de la France qui a disparu du champ de vision des décideurs. Pour 57 % , la démocratie ne fonctionne pas bien. Laurent Obertone résume la déception qui s’entend ici et là (2)«La Ve République a organisé neuf référendums nationaux, onze présidentielles, des dizaines de législatives, européennes, sénatoriales, etc. Un seul de ces scrutins a-t-il permis d’améliorer notre existence?». Ce procès d’une comédie organisée est discutable. Il reflète néanmoins une réelle exaspération. Elle laisse craindre d’autres ruptures avec le système, d’autres soulèvements. «Je suis plutôt favorable à la proportionnelle», a prudemment avancé Macron devant la presse, en annonçant «le retour de la souveraineté populaire». Mais ces phrases restent creuses: le président s’est gardé d’affronter le pouvoir des juges et d’annoncer le recours aux référendums d’initiative populaire.

La démocratie fatiguée doit se préserver de l’autoritarisme qui vient. Les «élites», convaincues de leur exemplarité, ne voient ce risque que chez les autres. Il est vrai que Vladimir Poutine est le symptôme le plus dangereux d’un rejet assumé du monde libre. Mais la dérive autocratique n’épargne pas, à plus bas bruit, la présidence française et sa propre oligarchie macronienne. Jamais l’État n’a été aussi étouffant que sous ce quinquennat de crises. La concentration des pouvoirs aux mains d’un homme seul peut être vue comme une anomalie.

La provocation de trop serait d’ailleurs, en cas de réélection de Macron le 24 avril, qu’il dissolve l’Assemblée nationale au lieu d’attendre les échéances législatives des 12 et 19 juin. Cette option, que certains prêtent au tacticien, empêcherait l’opposition de se reconstituer dans d’éventuelles nouvelles alliances. Oui, la démocratie confisquée manque d’air.

Nouvel ordre mondial

Il ne revient pas à un chef de l’État, dans un régime d’équilibre des pouvoirs, d’intervenir dans le détail de la vie des gens. C’est pourtant à cet exercice intrusif que s’est prêté Macron dans sa conférence de presse fleuve (plus de quatre heures!). Ce faisant, le chef de l’État a illustré sa contestable emprise sur la vie politique. «On ne parle pas du tout du harcèlement des enfants à l’école», a-t-il ainsi regretté. Ce sujet est certes important. Mais il est bien d’autres enjeux, notamment civilisationnels, qui mériteraient l’intérêt présidentiel. L’accumulation des mesures techniques et apolitiques est le procédé choisi par Macron pour évacuer des thèmes plus ambitieux. Cette omniprésence présidentielle s’ajoute à la pesanteur d’un État lui-même impotent. Ce dernier emploie plus de 5 millions de fonctionnaires. Pourtant, le recours à des sociétés privées de conseil, parfois proches du pouvoir, a pris des proportions considérables ces cinq dernières années. Un rapport du Sénat estime à plus de 1 milliard d’euros les sommes publiques versées en 2021, notamment à la société américaine McKinsey, sollicitée pour mettre en œuvre la stratégie vaccinale. Est-ce à dire que l’État n’a pas les fonctionnaires compétents pour une telle mission? Le système de la santé est constitué d’une armée mexicaine d’agents publics répartis dans une dizaine d’organismes. Macron promet un «État simple». En attendant, il le laisse se goinfrer d’argent magique. C’est un fardeau financier que fait peser sur chaque citoyen le Léviathan surendetté. Pourtant, les thuriféraires de Macron le présentent comme excellent gestionnaire…

À LIRE AUSSIGuerre en Ukraine: comment la Russie s’est construite face à l’Europe

Cette démocratie convient à une caste qui y trouve ses intérêts. Cependant, elle souffre de s’être coupée d’une partie de sa substance en s’éloignant du peuple ordinaire, préoccupé par sa survie sociale et culturelle. Cet assèchement n’est pas propre à la France. Il se retrouve dans d’autres pays occidentaux et fit même, un temps, le succès de Donald Trump. Toutefois cet affaiblissement du monde libre fait de lui une proie pour les régimes excédés par la prétention de l’Occident à imposer ses valeurs et sa religion des droits de l’homme. Derrière le conflit entre la Russie et l’Ukraine se lit l’affrontement des pays parias contre l’Occident. Dans ce nouvel ordre mondial qui s’esquisse, les démocraties libérales jugées décadentes sont la cible d’une coalition entre la Russie et la Chine, mais aussi l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, etc. Ceux-ci sont décidés à prendre leur place dans le nouveau monde. Parce qu’elles sont en péril à l’extérieur, les démocraties ne peuvent se permettre de s’affaiblir de l’intérieur en méprisant le peuple raisonnable.

Covid: 35.000 morts

Et ceci: l’Institut national d’étude démographique a évalué la surmortalité due au Covid, en France en 2021: 35.000 décès. Soit l’équivalent de la grippe de Hongkong de 1969, vécue dans l’indifférence…

(1) «Abstention piège à cons», avec également Stéphane Guyot et Philippe Pascot, Éditions Max Milo. 
(2) «Game Over», Magnus.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :