Missiles, satellites, avions… Ce qui manque à l’armée française

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La France a, depuis quelques années, reconfiguré ses armées en fonction des conflits les plus prévisibles. Au prix d’impasses qui pourraient lui coûter cher.

Un helicoptere CH-47 Chinook en manoeuvre aux Etats-Unis. Malgre ses multiples operations exterieures, la France n'en possede aucun.
Un hélicoptère CH-47 Chinook en manœuvre aux États-Unis. Malgré ses multiples opérations extérieures, la France n’en possède aucun.© ZUMA Wire / /ZUMA Press/ZUMA/REA

Par Jean Guisnel. LE POINT

Publié le 24/03/2022

Àtrois semaines d’une élection présidentielle, c’est un sujet que les militaires français se gardent d’évoquer publiquement. Très préoccupés par la guerre en Ukraine, ils en tirent de sévères leçons pour notre pays. Au fil des décennies qui ont suivi la fin de la guerre froide, la France a taillé ses armées pour les conflits les plus probables : ceux qui sont susceptibles de se produire dans la zone d’influence d’une ancienne puissance coloniale. À savoir au sud, contre des armées moins fortes que les nôtres. Pour les autres cas, ceux qui verraient une puissance hostile décidée à s’en prendre aux intérêts vitaux de la France, il y a l’arme nucléaire, qu’on a parfois mise à de drôles de sauces. Quand on prétendait, par exemple, que la menace d’une rétorsion atomique dissuaderait quiconque de s’en prendre dans l’espace aux satellites militaires français.

Ainsi, les armées d’une part – qui ont besoin d’équipements et d’hommes – et les politiques d’autre part – tenant d’une poigne ferme les cordons de la bourse – se sont trouvés contraints de faire des choix : un seul porte-avions, une armée de terre qui combat toujours avec des pièces de musée comme le VAB ou l’AMX-10 RC ou encore une armée de l’air manquant de moyens de transport. Il a fallu trancher, accepter des coupes, assumer des choix cruels. Tous savent que la France ne peut pas tout se payer, au prix d’impasses, toutes gênantes, parfois inquiétantes. Nous en avons retenu cinq.

Armes antisatellites

Les indispensables satellites militaires sont menacés. Les États-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie ont testé avec succès leur capacité à les détruire dans l’espace. En novembre dernier, Moscou a tiré un missile contre l’un de ses satellites hors d’usage. La France ne dispose pas de cette capacité. Durant des décennies, elle a répété, sans convaincre, que s’en prendre à un de ses engins spatiaux ouvrirait la voie à une riposte nucléaire. Pas sérieux !

En juillet 2019, la ministre des Armées, Florence Parly, a ouvert la voie à un changement de doctrine et à la mise sur pied de moyens de détruire des engins adverses : «  Si nos satellites sont menacés, nous envisagerons d’éblouir ceux de nos adversaires. Nous nous réservons le moment et les moyens de la riposte : cela pourra impliquer l’emploi de lasers de puissance déployés depuis nos satellites ou depuis nos nanosatellites patrouilleurs. » Des lasers ? C’est une idée, mais il faudra investir beaucoup d’argent. Comme l’admet Parly : « Dans ce domaine, la France est en retard. »Le développement d’un laser de puissance, auquel participe l’Office national d’études et de recherches aérospatiales, est un projet de recherche européen dans lequel notre pays est engagé. Ce programme est sur les rails, mais il faudra encore du temps avant qu’il soit opérationnel. Pendant ce temps, les autres puissances avancent à grands pas.

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Avions de transport stratégique

Le fleuron de l’aviation de transport militaire française et européenne, l’Airbus A400M, peut franchir 3 500 kilomètres avec une charge utile maximale de 37 tonnes. Notre pays possède aussi des C-130 Hercules, véritables mules de toutes les armées de l’air du monde, qui parcourent une distance similaire mais dont la charge utile n’est que de 15 tonnes. L’US Air Force dispose pour sa part du C-17 Globemaster, qui peut franchir une distance supérieure avec 77 tonnes de matériel en soute – ou bien 823 Afghans quittant Kaboul en août 2021, comme le montre une image qui a fait le tour du monde ! Les Américains possèdent 220 exemplaires du C-17, les Britanniques en ont acheté sept – en les mettant parfois au service des Français –, et l’Otan en a acquis trois, actuellement utilisés pour le pont aérien des armes livrées à l’Ukraine. Quant au C-5M Galaxy, américain comme les deux précédents, il est hors concours : plus de 5 000 kilomètres avec une charge utile de 136 tonnes !

Depuis toujours engagés dans de multiples opérations lointaines, les aviateurs français auraient besoin de tels moyens pour transporter loin et rapidement. La preuve ? Pour retirer Barkhane du Mali ou envoyer tout dernièrement du matériel lourd en Roumanie, ils ont eu besoin de louer des Antonov-124 (120 tonnes à 4 500 kilomètres) à une compagnie ukrainienne immatriculée au Luxembourg. L’avenir de cette solution est un peu compromis. Pourquoi les Français n’ont-ils pas acheté le C-17, comme cela fut un temps envisagé ? Impossible financièrement !

Hélicoptères lourds

Sur tous les champs de bataille, on voit ces grosses bananes à deux rotors, les CH-47 Chinook ou les tout aussi gigantesques CH-53 Sea Stallion. En Europe, plusieurs armées (Espagne, Grèce, Italie, Pays-Bas) disposent du CH-47 Chinook, les Britanniques en étant les plus gros utilisateurs avec 40 exemplaires – ce qui leur a permis d’en faire profiter les Français au Mali. Et les Allemands possèdent plusieurs dizaines de CH-53 Sea Stallion. Pour les Français de l’aviation légère de l’armée de terre et ceux de l’armée de l’air et de l’espace, la question est douloureuse. Les multiples déploiements de corps expéditionnaires exigent de disposer de telles machines. Mais les moyens manquent. Un Chinook coûte 75 millions d’euros, et 15 millions de plus chaque année pour son entretien, ses infrastructures et son personnel. Alors, quand on pose la question aux spécialistes, ils répondent en soupirant : « On fait avec ce qu’on a, on ne demande rien ! » On a le droit de n’être que moyennement convaincu.

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Missiles antiradars

Pour envisager d’attaquer par les airs un site bien défendu par de l’artillerie antiaérienne et des missiles aussi performants que le S-400 Triumph russe, entre autres, qui interdit toute approche à moins de 400 kilomètres, il faut des moyens dont la France ne dispose plus depuis vingt ans. Pour frapper les radars de détection et de conduite de tir, il faut en effet des armes spécifiques. Jusqu’au milieu des années 1990, la France en disposait sous la forme du missile air-sol AS-37 Martel, qui pouvait être tiré à 150 kilomètres de distance. C’est fini ! La France ne dispose plus de cette capacité, appelée Sead (Suppression of Enemy Air Defenses).

Pour remplir cette mission, elle doit être accompagnée par des alliés qui, eux, possèdent ces moyens, comme les États-Unis avec le missile anti-radar AGM-88 HARM – vendu à plusieurs pays européens (Italie, Grèce…) – ou les Britanniques, qui ont conçu le missile Alarm. Ce n’est pas un détail : la France, qui revendique haut et fort son autonomie stratégique, n’est pas en mesure de s’attaquer seule à un ennemi protégeant des points sensibles avec des moyens sophistiqués. Bien sûr, la probabilité d’une telle attaque conduite sans alliés mieux équipés est faible. Et les missiles de croisière dont elle dispose (SCALP-EG et missile de croisière naval) ne la laisseraient pas complètement désemparée en cas de besoin. Mais c’est une véritable impasse qu’un renforcement des moyens de la défense permettrait de combler rapidement en achetant ces équipements au Royaume-Uni ou bien outre-Atlantique.

Avions de reconnaissance stratégique

À partir de 1977, la France a disposé (en deux exemplaires successifs) d’un outil de renseignement très utile, un avion de ligne civil DC-8 transformé en centre d’écoute volant, le Sarigue (Système aéroporté de recueil des informations de guerre électronique). Ces moyens, qui appartiennent à la famille du Sigint (Signal Intelligence), présentaient l’avantage de naviguer sur les voies aériennes commerciales et de se trouver en mesure de capter discrètement des signaux électromagnétiques sur l’ensemble de la planète. Sarigue a été retiré du service depuis 2004, et cette capacité stratégique n’est que faiblement compensée par des moyens tactiques en cours de modernisation, notamment par le Vador (Vecteur aéroporté de désignation, d’observation et de reconnaissance), un avion léger de surveillance entré en service à l’été 2020. Si tout se passe comme prévu, ce « trou » capacitaire stratégique sera comblé à partir de 2025 par le programme Archange, composé de trois Falcon 8X de Dassault équipés d’une Cuge (capacité universelle de guerre électronique).

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