Maurice Gourdault-Montagne: «Face à la Russie, sortons de la dynamique qui peut conduire à la guerre»

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Par Maurice Gourdault-Montagne

25 mars 2022. LE FIGARO

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Maurice Gourdault-Montagne. CARSTEN KOALL/AFP

TRIBUNE – L’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, juge la situation née de l’invasion de l’Ukraine d’une exceptionnelle gravité. Il invite à dépasser l’émotion légitime éprouvée au vu des souffrances des Ukrainiens pour prendre en compte l’imaginaire et la mentalité russes.

L’ancien conseiller diplomatique de Jacques Chirac à la présidence de la République de 2002 à 2007 et ancien ambassadeur de France.

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Trois sommets viennent de se tenir à Bruxelles avec l’Union européenne, l’Otan et le G7 en présence du président des États-Unis. S’y est manifesté avec éclat un engagement de solidarité avec l’Ukraine dont les populations jetées sur les routes cherchent refuge dans nos pays et qu’il faudra reconstruire un jour. Il s’y est agi de nouvelles sanctions contre la Russie et aussi de livraisons d’armes à l’Ukraine. La question la plus sensible était de savoir comment réagir face à la menace d’usage d’armes chimiques. Il y a été répondu par une menace de riposte «de même nature» qui nous confine dans l’ambiguïté stratégique.

Certes une belle unité des Occidentaux a été affichée, dont les intérêts sont pourtant bien différents.

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Car d’une part la confrontation se produit en Europe et loin des États-Unis. L’Europe est dans l’émotion et la compassion et les opinions réagissent devant les malheurs d’un peuple. Un pays comme la Pologne, déjà éprouvé par l’Histoire, est à nouveau en première ligne et, tout en manifestant sa solidarité généreuse avec ses cousins ukrainiens, s’impatiente.

D’autre part, on voit que les moyens de pression mis en œuvre, notamment par les sanctions, impactent les uns et les autres de façon très différenciée. Le geste le plus fort aura été sans doute le déplacement du président américain à Varsovie , quasiment sur la ligne de front, pour réaffirmer la validité de l’article 5 de la charte de l’Otan «un pour tous et tous pour un».

Après ces réunions au sommet, nous n’en sommes pas moins au bord d’une guerre que nous ne voulons pas faire, mais dont toutes les conditions sont bien là pour un affrontement. Nous sommes irrésistiblement entraînés par une dynamique qui peut nous échapper au moindre dérapage provoqué par une fausse manœuvre ou un malentendu sur le terrain ou encore une provocation isolée.

Nous sommes au bord de la guerre car les causes de cette possible guerre ne sont toujours pas prises en considération.

Depuis la fin de l’URSS, l’hubris de la victoire des démocraties sur le communisme totalitaire nous a fait perdre de vue que la sécurité n’est pas nécessairement la loi du vainqueur ou celle du plus fort, mais qu’elle doit s’organiser. Le traité de Versailles aussi avait ignoré les vaincus.

Les avertissements russes n’ont pas été entendus ou ont été ignorés. La confiance qui était possible s’est muée en méfiance puis en défiance, le président Poutine se posant peu à peu en protecteur des Russes et en rassembleur des terres russes dans la continuité de Pierre le Grand ou de Staline et à mesure que gagnait une expansion de l’Otan vers l’est. Les «revanchards» de la fin de la chute de l’Union soviétique ont pris peu à peu le dessus. Les idéologues d’un vaste plan eurasiatique visant à séparer le monde anglo-saxon du monde continental, où la Russie jouerait un rôle central de pont entre l’Europe et l’Asie, se sont faits plus influents.Le sommet de Bucarest en 2008 consacrait la décision de faire de l’Ukraine et de la Géorgie des pays membres de l’Otan même si à la demande de la France et de l’Allemagne, la mise en œuvre en était reportée. Mais la décision de principe était bien prise malgré les avertissements et sans discussion préalable avec la Russie

Certains nient aujourd’hui l’humiliation de la Russie après la fin de l’URSS, mais ce n’est pas le sujet. La réalité revient à la géographie, celle de confins sans limites naturelles et à l’Histoire, telle qu’elle a été vécue par les peuples de génération en génération ayant accumulé des émotions collectives qui doivent être prises en compte. Ce sont le sentiment chez les Russes d’être assiégés et les immenses sacrifices consentis pour se défendre contre les envahisseurs, mongols, français, de l’Allemagne nazie, les souvenirs atrocement douloureux de l’occupation russe ou soviétique dans les pays de l’ancien pacte de Varsovie, le désir de s’émanciper de la Russie chez les anciennes républiques de l’URSS, Ukraine et Géorgie en tête. Et rien de tout cela n’a été pris en considération avec méthode et en l’organisant.

Poutine n’est pas fou.

N’ayant pas été écouté lorsqu’il demandait de ne pas installer l’Otan en Ukraine et criait à la provocation en 2007 devant un parterre de stratèges à la conférence de Munich sur la sécurité, n’ayant pas reçu de réponse à ses demandes de la fin 2021 – certaines extravagantes quand il demandait un retour à la situation de 1997, mais d’autres qui méritaient d’être écoutées comme la neutralité de l’Ukraine «à 500 km de Moscou», le président russe a préféré, à ses risques et périls commettre un acte d’agression injustifiable en envahissant l’Ukraine. Ainsi poursuit-il avec méthode un plan logique d’extension et de reconquête.

Des occasions ont été manquées.

Par exemple, fin 2006, Jacques Chirac dans une relation de confiance construite peu à peu avec Poutine et préoccupé du déséquilibre stratégique en Europe et du revanchisme possible en Russie, m’avait envoyé à Moscou pour présenter l’esquisse d’un plan consistant en une protection croisée de l’Ukraine par la Russie et l’Otan et qui serait gérée par le conseil Otan-Russie créé peu de temps de temps auparavant. Cela aurait été une manière de faire de l’Ukraine un pays neutre garanti dans ses frontières. Le conseiller diplomatique de Poutine qui était mon interlocuteur, s’était montré très intéressé, y voyant le règlement de la situation de la flotte de Sébastopol, basée en Crimée ukrainienne, garantissant à la Russie un accès aux mers chaudes. Condoleezza Rice, secrétaire d’État du président Bush à qui j’en parlais un peu plus tard me répliqua sans ambages que «la France n’avait pas à bloquer l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie».

Le sommet de Bucarest en 2008 consacrait peu après la décision de faire de l’Ukraine et de la Géorgie des pays membres de l’Otan, même si à la demande de la France et de l’Allemagne, la mise en œuvre en était reportée. Mais la décision de principe était bien prise malgré les avertissements et sans discussion préalable avec la Russie. Et pourtant de grandes voix, y compris de stratèges américains, n’ont pas été écoutées, comme celles de Brzezinski ou de Kissinger qui considéraient, eux aussi, l’extension de l’Otan à l’Ukraine comme une provocation.

Nous en sommes là aujourd’hui.

N’ayons pas d’illusions excessives sur l’efficacité des sanctions. Certes la mise à l’écart de la Russie du Swift perturbe ses transactions financières avec le reste du monde, mais les banques qui garantissent les échanges énergétiques avec l’Allemagne ont une dérogation. Certes le gel des avoirs de la Banque centrale russe a provoqué une hausse importante des taux d’intérêt et la valeur du rouble a baissé considérablement. Les sanctions devraient impacter jusqu’à 7 % du PIB russe ; Certes les biens des oligarques sont saisis et confisqués.« Que voulons-nous ? Détruire la Russie ? Ce n’est pas l’Allemagne nazie. N’est-il pas temps de tout faire pour arrêter la confrontation avant le déclenchement de la guerre ?

Mais l’opinion en Russie va-t-elle changer vis-à-vis de Poutine? Beaucoup imaginent une révolution de palais à Moscou. C’est compter sans le système policier mis en place par le régime. Et le peuple russe? On peut s’interroger sur l’impact des fermetures des entreprises françaises, premier employeur étranger en Russie, qui vont mettre 150.000 salariés au chômage. La population russe est résiliente et souvent plus habituée à survivre qu’à vivre.

Plus risquée est la question posée par les livraisons d’armes qui nous mettent quasiment en position de cobelligérants et nous exposent au moindre incident qui servira de prétexte aux Russes. Poutine, en difficulté sur la progression de son armée, n’a pas atteint ses buts de guerre, en particulier la jonction du Donbass avec la Crimée et la prise des ports de la mer d’Azov et de la mer Noire pour étouffer l’Ukraine en la privant d’exporter. Il est loin de s’avouer vaincu, étant à la recherche d’un succès pour l’armée russe qui est depuis toujours la colonne vertébrale de l’État russe. L’objectif final est toujours la prise de Kiev et la reddition du président Zelensky.

Dans ce contexte, la limite qui nous sépare de la guerre est de plus en plus ténue.

Que voulons-nous? Détruire la Russie? Ce n’est pas l’Allemagne nazie. Punir Poutine? Le temps viendra de documenter les crimes de guerre car les peuples n’oublient pas. N’est-il pas temps d’abord de tout faire pour arrêter la confrontation avant le déclenchement de la guerre? Le président Zelensky, qui incarne désormais sans conteste la nation ukrainienne et son admirable résistance, a déjà à plusieurs reprises fixé des lignes rouges comme l’intégrité territoriale et la souveraineté du pays. Il a commencé à parler de la neutralité de l’Ukraine. Il faudra songer à un règlement au Donbass. La Crimée constituera un sujet épineux, mais on a vu des référendums contrôlés par la communauté internationale régler des contentieux comme celui de la Sarre rendue par la France à l’Allemagne.

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N’est-il pas temps de prendre une initiative de paix?

Les États-Unis doivent s’impliquer dans la recherche de la paix, car c’est ce qu’attendent les Russes qui sont encore dans une vision de la guerre froide. La France, membre permanent du Conseil de sécurité, puissance nucléaire, peut jouer un rôle en liaison étroite avec l’Allemagne. Le président Macron continue de dialoguer avec le président russe. Il a l’antériorité d’avoir lancé l’idée d’une «nouvelle architecture européenne en incluant la Russie». Une conférence générale sur la sécurité impliquant l’Otan et la Russie et prévoyant un système de garanties de sécurité avec un nouveau régime de contrôle des armements, est plus que jamais nécessaire. Et dans le monde multipolaire, sachons aussi trouver de possibles médiateurs. Certains apparaissent déjà comme la Turquie, pays riverain de la mer Noire avec l’Ukraine et la Russie, l’Inde, partenaire stratégique de la France et traditionnellement proche de Moscou et la Chine qui hésite encore entre sa promesse de «partenariat sans limite»de début février avec la Russie et son intérêt à ne pas se couper du monde pour poursuivre son développement.

La guerre n’est jamais fatale. Il est grand temps de trouver la paix et de la construire.

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