«Vladimir Poutine n’est pas un homme seul»

Par Michel Guénaire

Publié le 23/03/2022 LE FIGARO

Écouter cet articlei

00:00/05:53

Vladimir Poutine et Xi Jinping lors du sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai en 2018.
Vladimir Poutine et Xi Jinping lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai en 2018. WANG ZHAO / AFP

FIGAROVOX/TRIBUNE – Aveuglé par la confiance en son modèle après la chute du communisme, l’Occident n’a pas su anticiper les tensions géopolitiques actuelles, explique Michel Guénaire. Pourtant, la Russie est forte de ses relations avec la Chine et ses alliés.

Michel Guénaire est avocat d’affaires et essayiste. Il publie : Le Retour des États (Grasset, 2013) et Pierre Gide, Une vie d’avocat (Perrin, 2020).


L’image a fait le tour du monde. Ils marchaient dans les jardins d’un palais d’été, au mois de juin 2009, à Ekaterinbourg en Russie. Dimitri Medvedev et Hu Jintao étaient entourés des présidents kazakh, kirghiz, tadjik et ouzbek. Ils venaient de féliciter Mahmoud Ahmadinejad pour sa réélection à la tête de l’Iran, indifférents aux accusations de la communauté internationale qui pointaient du doigt les multiples irrégularités du scrutin.

Leur association était née sept ans après la chute du Mur de Berlin, et avait pris le nom d’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) lors d’une réunion dans la ville chinoise en 2001. Au cours de ses deux premiers mandats de président de la fédération de Russie, de 2000 à 2008, Vladimir Poutine avait voulu jouer la carte de l’Occident, mais, s’exprimant à la Conférence de Munich sur la sécurité des 9-11 février 2007, avait cependant et déjà dénoncé l’Otan et l’unilatéralisme américain. Le partenariat stratégique lancé, le 7 mai 2009, entre l’Union européenne et six États voisins de la Russie, dont l’Ukraine, avait mis fin au rêve occidental, et ravivé l’ancrage oriental, de la Russie.

À LIRE AUSSI«Par amour pour la Russie, souhaitons qu’elle revienne à son destin européen»

Celle-ci devait entamer depuis le contrôle des pays qu’elle considère comme des zones tampon de son territoire, l’ «étranger proche», selon les mots de Poutine. La Russie allait réaffirmer le rôle d’animation de la vaste région que gouvernait avant elle l’Union soviétique, et, avant celle-ci encore, l’Empire des Tsars. C’était une évolution parallèle à celle de la mondialisation. Était-ce l’ancien monde qui résistait au nouveau ? C’était plutôt l’Orient qui reconstituait les marches de ses anciens empires face au désir d’expansion du monde global.

À VOIR AUSSI – «La Russie et la Chine cherchent à diviser notre solidarité transatlantique»: Joe Biden met en garde ses alliés de l’Otan

«La Russie et la Chine cherchent à diviser notre solidarité transatlantique»: Joe Biden met en garde ses alliés de l’Otan

https://imasdk.googleapis.com/js/core/bridge3.507.1_debug_fr.html#goog_1545068354

0 seconds of 2 minutes, 11 secondsVolume 0%

L’Occident n’a pas vu cette évolution, aveuglé par la confiance dans son modèle après l’effondrement du monde communiste. L’Occident n’y a pas cru, assistant à l’adhésion massive autour de lui aux mérites du capitalisme libéral. Ce fut son incrédulité.

Incrédulité qui eut pour origine la terrible prophétie de la Fin de l’Histoire, annoncée, dans un article retentissant de l’été 1989 de la revue The National Interest, par le jeune fonctionnaire du département d’État américain, Francis Fukuyama. À la chute du Mur de Berlin, la démocratie libérale associée au marché devait imposer un modèle de développement universel. L’Occident s’attribuait ainsi le droit de renverser les équipes au pouvoir dans plusieurs pays du monde (Regime Change), et de faire la promotion avec la complicité des institutions multilatérales politiques et économiques d’une organisation politique standard (Nation Building).

On présente souvent Poutine comme un homme seul. Rien n’est plus faux.Michel Guénaire

De leur côté, les associés de Shanghai continuaient de se réunir chaque année, à Tachkent en 2010, Astana en 2011 et Pékin en 2012. Le 7 juin 2012, Vladimir Poutine, qui entamait son troisième mandat, renonçait même à se rendre à la réunion du G8 (G7 + la Russie) à Camp David pour se rendre à celle de l’OCS. La Russie, la Chine et leurs alliés, qu’allaient bientôt rejoindre l’Inde et l’Iran, ainsi que la Turquie comme membre observateur, allaient comprendre très vite que le Regime Change et la Nation Change étaient des instruments d’influence de l’Occident, nullement la promesse d’un monde pacifié. On présente souvent Poutine comme un homme seul. Rien n’est plus faux.

À LIRE AUSSIRussie, Chine, Turquie: «Quand les empires contre-attaquent»

L’incrédulité de l’Occident était candeur, aveuglement et inconscience. Celui-ci provoquait la rupture avec le monde même qu’il voulait convertir à ses valeurs en avançant son modèle sans respect de l’histoire des nations, et se privait de l’ultime lucidité qui préserve des guerres. Le 24 février 2022, la Russie envahissait l’Ukraine, et il y a tout lieu de croire qu’elle ira jusqu’au bout de l’exercice d’intimidation de l’Occident qu’elle entend mener par cette invasion, puisque la mondialisation ne doit pas aller jusqu’au bout de sa volonté de conquête de toutes les nations du monde.

Il n’y aura pas de monde unique. Il y aura un équilibre du monde, par la recherche des fameux Checks and Balances hérités des traités de Westphalie de 1648 qui avaient donné leurs règles au dialogue entre les États sur les décombres de la monarchie universelle. Il n’y aura pas de monde unique comme il n’y a pas de société internationale, mais, comme l’analysait Raymond Aron, le système interétatique, «belliqueux même dans les périodes apparemment pacifiques» (Paix et guerre entre les nations). Si les États se rapprochent et nouent des relations exclusives à l’Est comme à l’Ouest du monde, ce sera, enfin, monde contre monde.

Dans la nouvelle tension qui naît entre les nations, il ne faut faire que si l’on est fort.Michel Guénaire

En géopolitique, la faiblesse est une culpabilité. Que peut valoir l’extension du cercle des membres de l’Alliance atlantique face à un adversaire qui recherche le confort de ses marches ? Comment avancer dans une telle entreprise sans avoir préalablement mesuré le rapport de force avec celui qui s’est autant préparé militairement à la repousser ? Dans la nouvelle tension qui naît entre les nations, il ne faut faire que si l’on est fort.

L’Occident – en premier lieu l’Europe, dont les élites dirigeantes ont cru plus que toutes à la fin des créations et des dépassements de l’Histoire – est appelé à une réforme intellectuelle et morale. Il doit regarder le monde tel qu’il est, non tel qu’il devrait être. Tout est à refonder : les buts du dialogue entre les nations, la règle d’or de la diplomatie, les organisations régionales elles-mêmes comme l’Alliance atlantique et l’Union européenne.

Bien sûr, l’universalité restera la plus belle promesse des hommes. Mais, l’univers est la loi des contrastes. Il ne faut pas être semblables si l’on veut être ensemble.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :