Ukraine : la  » Netflixisation de la guerre »…

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"Les standing ovations devant Volodymyr Zelensky ont d'abord été émouvantes, mais leur répétition souligne dorénavant notre faiblesse et notre dépendance", affirme notre chroniqueuse Abnousse Shalmani.

« Les standing ovations devant Volodymyr Zelensky ont d’abord été émouvantes, mais leur répétition souligne dorénavant notre faiblesse et notre dépendance », affirme notre chroniqueuse Abnousse Shalmani.

Par Abnousse Shalmani

Publié le 27/03/2022 L’EXPRESS

Volodymyr Zelensky poursuit sa tournée des parlements occidentaux, pour réclamer armes et zone d’exclusion aérienne ; et assister, depuis son pays en guerre, à des standing ovations qui disent surtout notre impuissance et racontent la victoire du monde numérique qui nous anesthésie chaque jour un peu plus en nous réduisant à des « like » au risque de finir par être lassés comme devant la saison 2 d’une série.  

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Parlement européen, Chambre des communes britannique, Parlement canadien, Congrès américain, Knesset israélienne, Parlement italien, Assemblée nationale et Sénat français, réunion de l’Otan, etc. : la tournée de Zelensky suit son cours alors qu’à chacune de ses interventions, l’Ukraine est plus détruite et ses civils de plus en plus touchés. A chacune de ses interventions, il paraît plus fatigué, ses discours sont plus courts et son pays plus exsangue.  

A chaque fois, Zelensky réclame de l’aide militarisée – il a utilisé, face aux élus français, cette si juste et dramatique formule :  » La liberté doit être bien armée ». Et il tente de convaincre en faisant des parallèles historiques à même de toucher les opinions publiques : Pearl Harbour, 11-Septembre, mur de Berlin, jusqu’à sa comparaison fort maladroite avec la Shoah. En France, les spéculations allaient bon train sur les références auxquelles allait recourir le président ukrainien, de la Révolution française jusqu’à la Résistance et de Gaulle. Il a surpris en faisant un parallèle entre Verdun et la ville quasi détruite de Marioupol. Car, face à la destruction totale, il semble que ce ne soit même plus le temps de la révolution ni de la résistance, mais du constat. Sans armes offensives, sans aides supplémentaires, l’Ukraine tout entière sera réduite à Verdun.  

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Frontière brouillée entre réalité et fiction

Ces standing ovations ont d’abord été émouvantes, mais leur répétition souligne dorénavant notre faiblesse et notre dépendance : nous pouvons faire pleuvoir une batterie de sanctions sur la Russie de Poutine, nous continuons pourtant de lui faire des chèques pour notre énergie. On n’insistera jamais assez sur les choix désastreux de l’Allemagne depuis l’Ostpolitik de Willy Brandt, cette ouverture vers l’Est et la certitude lunaire que les contrats commerciaux sont vertueux et finissent par infléchir les autocrates ; tout comme était stupide la décision unilatérale d’Angela Merkel d’arrêter le nucléaire quarante-huit heures après la catastrophe de Fukushima, alors que la radiation a fait zéro mort, pour se lover dans le gaz russe.  

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C’est dire si nos applaudissements et notre solidarité n’arrêtent pas les tirs, et font résonner encore plus fort notre impossible soutien. Nous n’avons même pas été capables d’enclencher l’entrée dans l’Union européenne d’un pays qui se bat pour nos valeurs et défend notre si confortable démocratie.  

Si l’Histoire est écrite par les vainqueurs, aujourd’hui elle est écrite, de minute en minute, par ceux qui maîtrisent les outils numériques. Si toutes les guerres ont une narration, jamais les termes de la dramaturgie n’ont été autant présents : narratif, contre-narratif, scénario russe rodé, mise en scène maîtrisée, etc. C’est la « netflixisation » de la guerre. 

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Les vidéos dont use le président ukrainien, que ce soit celle de Paris attaquée, ou celle diffusée devant le Congrès américain qui confronte l’Ukraine d’avant à l’Ukraine en guerre, brouillent un peu plus la frontière entre réel et fiction. Que Zelensky soit un comédien qui a joué le rôle d’un prof d’histoire devenu président d’Ukraine juste avant de se présenter aux élections « en vrai », participe de cette évaporation du réel, des images « photogéniques » des villes détruites, accompagnées du récit désespéré des réfugiés, des coincés sous les bombes, des soldats en baskets, créant l’illusion d’assister à la saison 1 d’une série.  

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L’opinion publique apparaît alors comme un adolescent paresseux devant une série Netflix, qu’elle s’empresse de « liker » avec le risque de lassitude face à la saison 2. Le numérique, s’il permet de demeurer en contact quotidien avec l’Ukraine en guerre, est aussi un risque : celui d’accentuer le fossé entre la réalité et l’adaptation de cette réalité en série, et de nous anesthésier face à la violence de la guerre dont nous ne savons plus ni le bruit des tirs et des bombes, ni les odeurs de poudre et de sang, ni les morts. 

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