Guerre en Ukraine : « Les Chinois discutent déjà avec les Américains sans le dire aux Russes »

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Entretien

Selon l’analyste George Friedman, Pékin vient de découvrir que l’armée russe n’est pas la grande puissance qu’elle imaginait. Et envisage déjà l’après-Ukraine…

Le président américain Joe Biden et son homologue chinois Xi Jinping lors d'un échange en visioconférence en novembre 2021 à la Maison Blanche, à Washington.

Propos recueillis par Axel Gyldén

Publié le 28/03/2022 L’EXPRESS

George Friedman est le fondateur de Geopolitical Futures, site d’analyse et de prévision géopolitique. Expert américain dans le domaine des affaires étrangères et du renseignement, il est aussi très connecté avec les milieux militaires aux Etats-Unis. Ses analyses sont régulièrement publiées sur lexpress.fr  

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L’Express : Quelles leçons tirer du premier mois de guerre en Ukraine ?  

George Friedman : La principale, c’est que la Russie, en tant que grande puissance, était jusqu’ici incroyablement surestimée. Nous savions que son économie se situait derrière celles de la Corée du Sud et du Brésil mais nous la regardions comme une puissance militaire. Or nous savons désormais, que la modernisation de l’armée, conduite depuis une décennie, a en grande partie échoué parce qu’elle a été mal réfléchie et mal exécutée. Je ne suis pas en mesure de juger la bravoure ni la qualité des soldats sur le terrain mais une chose est sûre : le commandement militaire russe est déficient. La façon dont la guerre a été menée jusqu’ici le prouve. 

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« Bizarrement, c’est l’amour de son prochain qui empêche la guerre nucléaire… »

En choisissant d’ouvrir trois fronts simultanément (au nord, à l’est, et au sud de l’Ukraine), l’état-major a fabriqué un cauchemar logistique. Non seulement, les généraux n’ont pas été capables d’organiser l’appui et le ravitaillement de ces trois armées mais, de plus, celles-ci ne sont pas en mesure de se soutenir l’une, l’autre. De surcroît, l’armée russe n’a pas déterminé d’objectif prioritaire. Dès lors, on a du mal à comprendre quel est le but de guerre de la Russie. Kiev ? Si c’était ça, il fallait mettre le paquet sur Kiev. Mais ce n’était pas Kiev. Il n’y avait tout simplement pas d’objectifs clairs. En fait, les Russes pensaient que leur ennemi allait capituler en raison de la peur qu’ils inspiraient. En temps de guerre, c’est toujours mauvais d’avoir de tels préjugés. 

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Et le moral des troupes ? 

Celui des Ukrainiens surprend tout le monde. Ils sont tellement motivés qu’il n’est même pas la peine de leur tenir des discours de motivation pour les galvaniser. J’ignore comment évaluer la motivation des Russes. Mais, de toute façon, le moral d’une armée ne devrait jamais être un facteur déterminant dans une guerre. Car dans une armée bien organisée, la discipline s’impose aux combattants. Cela suppose que les soldats de base et les sous-officiers comprennent ce qui leur est demandé. Or, il y a manifestement un problème de communication entre, d’un côté, les officiers, et, de l’autre, les sous-officiers et soldats de la troupe, c’est-à-dire ceux qui sont effectivement au combat sur le terrain. Dans une armée, il est essentiel que les officiers aient les idées claires afin que ceux qui exécutent les ordres sur la ligne de front n’aient pas le moindre doute sur la tâche qu’ils accomplissent. 

Cette photo publiée le 19 février 2022 par le service de presse de l'état-major général des forces armées ukrainiennes dans un lieu inconnu de l'Ukraine montre des soldats ukrainiens participant à des exercices le 18 février 2022
Cette photo publiée le 19 février 2022 par le service de presse de l’état-major général des forces armées ukrainiennes dans un lieu inconnu de l’Ukraine montre des soldats ukrainiens participant à des exercices le 18 février 2022Armed Forces of Ukraine / AFP

En découvrant les plans tactiques de leurs supérieurs au premier jour de l’invasion, les soldats russes ont probablement perdu confiance en eux. Car, pour l’assaillant, la première règle de base d’un conflit, c’est d’éviter le combat en ville. En milieu urbain, le défenseur bénéficie d’un solide avantage : il contrôle toutes les rues, tous les toits, toutes les fenêtres. Prendre une ville, c’est le cauchemar garanti. Voilà pourquoi, dans toutes les guerres qu’elle a menées, l’armée américaine n’a jamais cherché à pénétrer directement dans des métropoles. Même à Paris en 1944, il a fallu persuader l’US Army d’y entrer. En général, les capitales et les grandes villes sont les derniers endroits que vise une armée, pas le premier. 

La Russie aurait-elle déjà perdu en Ukraine ?  

Les services de renseignement polonais me disent que les Russes ont déjà engagé 80 % de leurs forces dans le combat. Maintenant, ils se tournent vers des renforts syriens. C’est tout dire… De plus, après un mois de guerre, les soldats russes sont fatigués. L’état-major n’a pas prévu de système de rotation pour permettre la relève des combattants afin qu’ils se reposent à l’arrière. Le ravitaillement, lui, arrive de façon aléatoire. Et, en Ukraine, l’hiver n’est pas tout à fait terminé. Il fait toujours froid. Lorsqu’on regarde la situation aujourd’hui, il est difficile d’imaginer une issue positive pour la Russie. Sauf si le Kremlin dispose de ressources en réserve que nous ignorons. Ou que Poutine décide de passer à la phase nucléaire.  

Vous entendre dire fait frémir… 

Mais c’est précisément la raison pour laquelle Poutine radote à ce sujet ! Il veut effrayer l’opinion occidentale. Mais ne vous inquiétez pas, cela n’adviendra pas. Car voici comment les choses se passent dans les faits : lorsqu’il convoque ses généraux, Poutine leur demande quelles sont les options à sa disposition? Et ils lui répondent : « La première, c’est de nous retirer. » Chose impensable pour Poutine. Alors, ils ajoutent : « Bien sûr, on peut toujours essayer l’arme nucléaire… » Autrement dit, ils lui expliquent qu’il n’a guère d’option pour se sortir du guêpier où il s’est fourré. Alors, il ressort de ces réunions en ressassant le mot « arme nucléaire ». Le problème, c’est qu’il ne peut pas l’utiliser; les militaires ne laisseront pas faire. 

Le président russe Vladimir Poutine au stade Luzhniki de Moscou le 18 mars 2022. La banderole indique "Pour la Russie"
Le président russe Vladimir Poutine au stade Luzhniki de Moscou le 18 mars 2022. La banderole indique « Pour la Russie »afp.com/Sergei GUNEYEV

Savez-vous pourquoi aucun conflit nucléaire n’a jamais eu lieu ? Parce que c’est le seul type de guerre dans laquelle celui qui utilise cette arme est certain de perdre lui-même la vie et de faire tuer tous ses proches, ses enfants, ses petits-enfants, tous les gens qu’il aime. Dans tous les autres types de guerre, ceux qui la déclenchent mettent leur famille à l’abri. Mais là, c’est impossible car toute initiative nucléaire russe entraînerait une riposte américaine. 

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La guerre nucléaire est vraiment la seule forme de guerre où l’agresseur est 100% vulnérable. Supposons que cette idée folle traverse tout de même l’esprit de Poutine et qu’il se résigne à la mettre en oeuvre, quelqu’un dans la chaîne de commandement lui dira : « Mais vous êtes en train de me dire que je dois tuer mes propres enfants et mes petits-enfants ! » De manière très curieuse, c’est l’amour de son prochain qui empêche la guerre nucléaire. 

Supposons que cela arrive malgré tout, que feraient les États-Unis? 

Si nous apprenions qu’une telle option était véritablement envisagée par la Russie, nous prendrions les devants. Nous agirions très rapidement car, dans ce cas, mieux vaut agir tôt que tard ! Mais un problème supplémentaire se pose pour les Russes : quel objectif choisir ? Le problème, c’est qu’il n’y a pas, en Ukraine, d’objectif évident comme -pour prendre un exemple – l’équivalent du bâtiment du Pentagone à Washington où se trouve l’état-major américain. 

George Friedman
George FriedmanA.G

Il n’y a pas, en Ukraine, de schwerpunkt, c’est-à-dire d’objectif principal. C’est ça le problème des Russes : ils avancent, mais sur quoi ? D’après moi, ils tournent en rond parce qu’ils n’arrivent pas à déterminer ce qu’ils doivent conquérir. Qui plus est, ils sont confrontés à une guérilla hautement décentralisée qui opère sans commandement unique. Or ce commandement est beaucoup mieux organisé que les généraux russes ne l’avaient imaginé. Alors, attaquer quoi, attaquer où ? Il n’y a pas de réponse. Du coup, les Russes s’en prennent à la population civile pour mener une guerre d’anéantissement. Et là, autre problème : au lieu d’affaiblir la résistance, ils la renforcent. 

« La Chine vient de comprendre que la Russie n’était pas capable d’envahir l’Ukraine »

La position américaine, jugée timide par certains, n’est pas claire. Les Etats-Unis donnent l’impression de se tenir à distance… 

Ce que les États-Unis et l’OTAN doivent faire ensemble, c’est continuer à armer la résistance ukrainienne qui – je le répète – est extrêmement motivée. De plus, les Américains ont à leur disposition une arme dont ils n’avaient pas encore mesuré l’extrême puissance : les sanctions économiques à grande échelle. En employant divers mécanismes, et grâce à la coopération de l’Union européenne, la pression économique sur la Russie est énorme. 

Enfin, l’attitude des États-Unis est rationnelle. Ils savent que participer à une guerre contre la Russie, sur la frontière russe, serait pure folie. L’organisation logistique que cela supposerait est infaisable. La Russie aurait l’avantage de la proximité du terrain tandis que l’US Army aurait le désavantage de l’éloignement. Il est beaucoup plus simple de fournir aux Ukrainiens, dont l’infanterie est remarquable, toute l’aide dont ils ont besoin. 

Certains affirment que l’Ukraine n’est en réalité qu’un objectif mineur de Poutine. Selon eux, son plan serait plus ambitieux : il consisterait à redéfinir les équilibres mondiaux en fédérant les pays qui honnissent l’Occident, à commencer par la Chine . 

Beau raisonnement… à un petit détail près. La Chine vient de comprendre que la Russie n’était même pas capable d’envahir l’Ukraine ! Alors, aujourd’hui, Pékin discute déjà discrètement avec Washington, tout en continuant publiquement à dire aux Russes ce qu’ils ont envie d’entendre. N’oublions pas que l’économie chinoise est fragile et qu’elle dépend de l’économie américaine pour ses exportations. 

Le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine à Pékin, le 27 avril 2019
Le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine à Pékin, le 27 avril 2019afp.com/Valery SHARIFULIN

De plus, la Chine est une puissance militaire faible. Elle parle d’intervenir à Taïwan, mais c’est une pure posture : si elle était en mesure de le faire, elle l’aurait déjà fait. Si elle ne l’a pas fait, c’est parce que sa flotte de débarquement est trop réduite et que Taïwan se trouve à 180 kilomètres des côtes chinoises. Pour y débarquer, leurs bâtiments de guerre devraient donc naviguer en haute mer pendant sept heures minimum. Largement le temps d’être repérés par les avions et satellites américains… et d’être coulés ! Les Chinois savent tout cela. En outre, ils n’ont pas une « culture maritime ». Leur « Navy » n’a pas combattu depuis la guerre sino-japonaise de 1895 où la Chine a été écrasée. L’Armée populaire de libération (l’armée chinoise) est certes beaucoup plus efficace que la marine, mais c’est surtout une force de sécurité destinée à maintenir l’ordre dans le pays, à commencer par la province du Xinjiang (où vivent les Ouïghours). 

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Enfin, revenons aux fondamentaux. Vu des États-Unis, la Chine ne représente aucunement une menace militaire. Et une entente entre Pékin et Moscou n’y change rien car, avec ce qu’elle montre dans la guerre en Ukraine, la Russie ne peut plus être considérée comme une menace. Bien sûr, la Chine ne peut pas se permettre d’abandonner publiquement la Russie. Elle va donc continuer à faire des déclarations très chaleureuses à l’égard de Moscou. Mais lui envoyer du matériel militaire pour l’aider à faire la guerre en Ukraine, certainement pas. Car Pékin craint par-dessus tout les sanctions économiques américaines qui la déstabiliseraient au niveau national. En fait, le moment actuel représente une belle opportunité pour mettre fin à la querelle sino-américaine car nos deux pays ont quelque chose de précieux en commun sur lequel nous nous comprenons parfaitement : le business. 

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