McKinsey a-t-il «travaillé gratuitement» pour la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 ?

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Par Océane Herrero et Wladimir Garcin-Berson. LE FIGARO

1er avril 2022. LE FIGARO

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Le candidat de Reconquête !, Eric Zemmour.
Le candidat de Reconquête !, Eric Zemmour. SEBASTIEN BOZON / AFP

LA VÉRIFICATION – Eric Zemmour a accusé sur RTL le cabinet de conseil de collusion avec le président sortant.

LA QUESTION. Les concurrents d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle continuent de faire enfler la «polémique McKinsey», liée au recours jugé abusif aux cabinets de conseil durant la mandature. La conférence de presse organisée mercredi soir par la ministre de la Transformation publique Amélie de Montchalin et du ministre délégué aux Comptes Publics Olivier Dussopt à ce sujet n’a pas permis d’éteindre le débat, relancé une nouvelle fois par Eric Zemmour sur RTL, ce jeudi matin. L’ancien polémiste a réattaqué en accusant Emmanuel Macron de collusion avec les cabinets de conseil, et ce dès la campagne présidentielle de 2017.

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«Emmanuel Macron a utilisé une vingtaine de membres du cabinet McKinsey pendant sa campagne électorale de 2017. Ils l’ont fait à titre gratuit, donc c’était déjà une illégalité, puisqu’on sait le prix de ces conseillers et ils n’ont pas à travailler gratuitement», a ainsi avancé Eric Zemmour. «Et, comme par hasard, […], en 2018, l’État paie à McKinsey 300 millions d’euros. Aujourd’hui, c’est un milliard. Comme retour d’ascenseur, on fait difficilement mieux. Emmanuel Macron a renvoyé l’ascenseur à McKinsey, qui a travaillé gratuitement pour sa campagne. Le président d’En Marche a été un ancien de McKinsey», poursuit-il.

Plusieurs salariés de McKinsey ont en effet fait campagne auprès d’Emmanuel Macron en 2017. Pour autant, peut-on vraiment dire que le cabinet de conseil a «utilisé» ses membres pour épauler la campagne «à titre gratuit» ?

VÉRIFIONS. Contactées par nos soins, les équipes d’Eric Zemmour reconnaissent une «formulation maladroite» en ce qui concerne les montants des missions confiées au cabinet de conseil. Les 300 millions de dépenses en 2018, qui ont grimpé à 1 milliard d’euros en 2021, ne correspondent pas seulement aux missions de McKinsey, mais à celles de tous les cabinets sollicités par l’État. Ces chiffres ont été établis par la commission sénatoriale consacrée au recours aux cabinets de conseil, qui a rendu ses conclusions mi-mars, avant d’être confirmés par Amélie de Montchalin cette semaine.

Reconquête ! réaffirme en tout cas l’analyse portée par Eric Zemmour : McKinsey aurait bénéficié d’un «retour d’ascenseur» de la part du gouvernement, une fois Emmanuel Macron élu. Le président sortant a, de fait, travaillé à plusieurs reprises avec le cabinet de conseil, avant même le début de son mandat. En 2015, alors qu’il était ministre de l’Économie et qu’il travaillait sur le projet de loi «Noé» (pour «nouvelles opportunités économiques»), Emmanuel Macron a eu recours aux services de McKinsey, relate Mediapart. La firme a alors proposé de réaliser cette mission pro bono, c’est-à-dire non rémunérée.

Participation à titre personnel

Plusieurs salariés du cabinet de conseil ont, par la suite, intégré l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. À partir de 2016, certains d’entre eux ont ainsi apporté un soutien plus ou moins actif au candidat Macron. Parmi les soutiens les plus investis, Karim Tadjeddine, désormais partner en charge du secteur public. Des e-mails de ce salarié de McKinsey ont été dévoilés dans les «Macron Leaks» : des pirates non identifiés ont fait fuiter des milliers d’échanges entre les deux tours de l’élection présidentielle. On y découvre que Tadjeddine a utilisé son adresse email professionnelle pour échanger avec d’autres responsables de la campagne. Interrogé à ce sujet par la commission d’enquête du Sénat, il a concédé qu’il s’agissait là d’une «erreur».

Il n’est pour autant pas possible d’en déduire que McKinsey a «fait campagne gratuitement» pour Emmanuel Macron, sachant que les salariés de McKinsey investis dans la campagne y participaient sur leur temps libre. «Nos statuts nous interdisent de travailler, à titre payant ou pro bono, pour des organisations ou des personnalités politiques», avait ainsi assuré Karim Tadjeddine devant la commission d’enquête.

Il ne serait d’ailleurs pas autorisé que McKinsey œuvre en tant qu’entreprise pour la campagne. Dans son rapport sur l’influence des cabinets de conseil, la commission d’enquête du Sénat écrit qu’à «l’instar des autres entreprises, la participation d’un cabinet de conseil à une campagne électorale n’est pas autorisée», citant l’article 52-8 du code électoral. Plus précisément, il «ne peut y avoir de don de la part d’une personne morale», quelle que soit la nature du don – y compris un «service». En revanche, une entreprise peut participer, en tant que prestataire valorisé, à une campagne, précise maître Louis Le Foyer de Costil, avocat en droit électoral et droit des élus.

De son côté, un salarié peut tout à fait s’engager bénévolement dans une campagne, sur son temps privé. Attention cependant : si la personne fournit une prestation d’un niveau professionnel, cela peut être valorisé dans les comptes de campagne. Un graphiste qui ferait une illustration particulièrement léchée, ou un consultant qui ferait un rapport particulièrement étayé pour un candidat pourrait ainsi voir leur prestation chiffrée, sans quoi il s’agirait d’une prestation offerte.

Mais la frontière entre le bénévolat et la prestation offerte est ténue, concède l’avocat : «c’est compliqué dans les faits, quand on apporte une expertise professionnelle qu’on vend, en temps normal», comme dans le cas d’un consultant qui vend «son temps et son cerveau», explique-t-il. Autrement dit, si le bénévolat «dépasse le raisonnable» en fournissant un service d’un niveau professionnel, cela pourrait être valorisé et donc payé, mais cela reste une «zone grise» que doit surveiller la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP).

Un document se loge tout particulièrement dans cette «zone grise» : il s’agit d’un «benchmark» réalisé par Guillaume de Ranieri, en charge de la défense et de la sécurité chez McKinsey. Investi dans la campagne d’Emmanuel Macron, il réalise pour les équipes un PowerPoint reprenant les codes typiques du «livrable» de cabinet de conseil, dans lequel il compare les propositions des autres candidats à la présidentielle sur les questions de défense et de sécurité. Roland Lescure, porte-parole de LREM, déplore pour sa part que les «Macron Leaks» aient dévoilé des noms de militants qui, «justement en raison de leurs obligations professionnelles», souhaitaient rester anonymes.

Positions importantes

Certains salariés de McKinsey engagés dans la campagne ont en tout cas obtenu des postes à responsabilité dans la Macronie, à l’instar de Mathieu Maucort, devenu directeur de cabinet du secrétaire d’État au numérique Mounir Mahjoubi, ou d’Ariane Komorn, cheffe du pôle engagement d’En Marche ! jusqu’en 2021. Paul Midy, auquel Eric Zemmour a fait allusion, est désormais directeur général de LREM après avoir travaillé de 2007 à 2014 chez McKinsey.

Dépenses de conseil de 2018 à 2020. Rapport sénatorial

Au-delà de la proximité idéologique de ces consultants avec le macronisme, McKinsey aurait-il donc profité de l’engagement de ses salariés pour obtenir davantage de missions auprès de l’État, comme le sous-entend Zemmour ? Force est de constater que de 2018 à 2020, la part des marchés remportés par McKinsey est congrue : 1% des dépenses de conseil de l’État sur la période. En revanche, durant la crise sanitaire, le cabinet américain est devenu le premier en termes de dépenses de l’État (12,33 millions), notamment grâce à ses missions liées à la distribution de vaccins.

En principe, c’est un accord-cadre qui régit l’attribution des contrats et qui institue un système de remise en concurrence entre les cabinets attributaires (marchés subséquents) ou un système de «tourniquet» censé permettre une rotation entre cabinets de l’attribution des missions. Les multiples contrats de McKinsey durant la crise relèvent, eux, d’une exception : le «droit de suite», censé permettre d’assurer la continuité d’une mission, comme le précise la commission sénatoriale.

Dépenses de l’État en cabinets de conseil durant la crise sanitaire. Rapport sénatorial

En résumé, certains salariés de McKinsey ont bien participé à la campagne d’Emmanuel Macron à titre personnel, mais certaines pratiques tombent dans la «zone grise» de ce qui est autorisé pendant la campagne. Rien ne prouve en revanche que le cabinet en tant que tel a «travaillé gratuitement» pour la campagne, ce qui n’est par ailleurs pas autorisé. Quant à savoir si Emmanuel Macron aurait «renvoyé l’ascenseur» à McKinsey une fois président, cela ne se vérifie pas dans les chiffres des missions accordées par l’État : McKinsey n’a représenté que 1% des dépenses de conseil de 2018 à 2020. Le cabinet a en revanche tiré son épingle du jeu durant la crise sanitaire, en étant le cabinet ayant obtenu la proportion de dépenses la plus importante.

Sollicité par nos soins, le cabinet McKinsey n’a pas donné suite.


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