Gérard Araud – Pourquoi la perspective de paix s’éloigne en Ukraine

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CHRONIQUE. Le président ukrainien fait preuve d’habileté diplomatique et semble prêt à des concessions, mais Moscou a besoin d’une victoire franche.

Le president Zelensky s'est revele dans cette crise.
Le président Zelensky s’est révélé dans cette crise.© STR / UKRAINIAN PRESIDENTIAL PRESS SER / AFP

Par Gérard Araud. LE POINT

Publié le 03/04/2022

Sept semaines de guerre en Ukraine, sept semaines de dévastation, de souffrances et de mort. Nous ne devons jamais oublier cette réalité : la guerre n’est pas un jeu vidéo ; elle n’est pas l’occasion de charges héroïques en casoar et gants blancs. Elle répand la ruine et le deuil ; c’est une abomination. Les Ukrainiens méritent notre admiration et notre soutien pour leur défense héroïque face à un ennemi supérieur en nombre et armements. Ils savent non seulement que leur combat est payé de la destruction de leur pays et d’innombrables victimes civiles et militaires, mais aussi que l’ennemi ne renoncera pas d’autant que son prestige est engagé et les combats ne se déroulent pas sur son sol.

Le président Zelensky est vraiment grand dans cette crise parce qu’à la fois, il galvanise la résistance de ses concitoyens, mais il n’oublie pas le coût d’une guerre à laquelle il voudrait mettre un terme le plus rapidement possible. C’est ainsi qu’il a accepté de renoncer à l’admission de l’Ukraine dans l’Otan. Il l’a d’ailleurs fait en diplomate aguerri qui, pour ne pas sembler capituler devant l’adversaire, s’est contenté de remarquer que c’était l’Otan qui ne voulait pas de son pays et que celui-ci n’allait pas s’humilier à supplier pour obtenir ce qu’on ne voulait pas lui accorder. Par ailleurs, alors même que l’agression se poursuit avec toujours plus de brutalité, il accepte que les pourparlers se poursuivent avec les Russes, y compris au niveau des ministres des Affaires étrangères. Il indique ainsi que l’Ukraine sait qu’elle devra payer la paix de concessions au bénéfice d’un ennemi qui détruit ses villes sans le moindre respect du droit humanitaire.

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Ce n’est, hélas, pas assez pour permettre d’espérer une fin rapide des hostilités. En effet, du côté russe, on a besoin d’un succès clair et sans ambiguïté sur le champ de bataille sauf à perdre la face dans le monde et justifier, à l’intérieur, des critiques contre une aventure qui n’est populaire que grâce à une massive désinformation. Poutine doit pouvoir crier victoire et les soldats parader sur la place Rouge. On en est loin. Apparemment, Moscou semble avoir réduit ses ambitions au Donbass et se préparerait à concentrer l’offensive dans cette région, mais les Ukrainiens qui y ont massé leurs meilleures troupes y sont décidés à résister. Les combats risquent donc de se poursuivre pendant des semaines.

Il faut que la défaite soit indéniable pour que l’opinion s’y résigne

Cela étant, même si les deux adversaires engageaient de véritables négociations de paix, celles-ci risqueraient d’aboutir rapidement à une impasse. On peut aisément imaginer un accord sur une forme de neutralisation de l’Ukraine encore que le diable soit dans le détail. En revanche, on voit mal quel pourrait être le compromis sur le sort de la Crimée et du Donbass. Dans les deux cas, en annexant la première et en reconnaissant l’indépendance des deux prétendues républiques dans le second, dans les faits, Poutine a fermé la voie à tout accord autre que la reconnaissance de la perte de ces territoires par l’Ukraine. En effet, il ne peut renoncer à deux décisions prises avec solennité et célébrées comme deux victoires majeures. L’autonomie telle qu’elle était prévue dans les accords de Minsk ou même un référendum pour consulter les populations qui auraient pu être des voies de sortie honorables sont donc exclus sauf à constituer un recul que le président russe ne pourrait accepter.

Or, du côté ukrainien, céder sur ce point, concéder l’amputation du territoire national signifierait consacrer la défaite et l’humiliation devant l’agresseur. Jusqu’ici, le président Zelensky, après des propos ambigus, s’y est refusé. Certes, nécessité fait loi mais j’imagine mal les Ukrainiens, après avoir souffert ce qu’ils souffrent de l’envahisseur suivre leur président dans cette voie s’il s’y engageait. De surcroît, comme dans tout conflit, plus la guerre dure, plus les compromis deviennent difficiles de part et d’autre. La colère et la haine dominent les émotions ; le sentiment des souffrances et des pertes subies rend progressivement insupportable la perspective de céder, ce qui reviendrait alors à reconnaître que celles-ci l’ont été en vain, que les morts sont morts pour rien. Il faut que la défaite soit indéniable pour que l’opinion s’y résigne. Nous n’y sommes pas et jusqu’ici, les combats semblent prouver que nous n’y serons jamais tant les Ukrainiens font des merveilles contre un ennemi plus puissant mais peu motivé.

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Si les négociations en arrivent à cette impasse, le risque est d’abord d’une longue poursuite des combats avec comme dénouement probable, une immobilisation des belligérants sur une ligne qui serait, dans les meilleurs des cas, d’armistice ou de cessez-le-feu, une fragile stabilisation à la coréenne avec deux armées se faisant face. Ajoutons qu’un tel dénouement de la crise qui n’en serait pas un réel justifierait alors le maintien de sanctions occidentales contre la Russie. En d’autres termes, notre continent verrait s’installer une deuxième guerre froide encore plus froide que la précédente puisqu’elle s’accompagnerait d’un arrêt quasi-total des relations même diplomatiques entre les deux camps avec de surcroît le risque permanent d’incidents sur la ligne de cessez-le-feu. Nous n’avons pas fini de subir les conséquences de la folle aventure de M. Poutine.

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