Poutine exige que le gaz russe soit payé en roubles : mesure pragmatique ou diversion stratégique ?

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Philippe Charlez 3 avril 2022. BOULEVARD VOLTAIRE

 

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Plutôt que d’attendre un embargo hypothétique sur les importations de gaz russe, Vladimir Poutine a pris les Européens de court en annonçant que les pays « inamicaux » devraient payer leur gaz en roubles sous peine d’être privés d’approvisionnement. Officiellement, cette mesure est censée soutenir la monnaie russe, dont le cours a baissé de plus de 40 % à la suite des sanctions imposées.

Et si les motivations du maître du Kremlin étaient ailleurs ? En inversant le sens de l’embargo, Poutine met l’Europe au pied du mur. En effet, compte tenu de leurs situations gazières très différentes, les pays européens pourront difficilement réagir de façon coordonnée.

Second producteur mondial après les États-Unis, la Russie exporte 40 % de son gaz. L’Europe est son principal client. Elle achète à la Russie 42 % de sa consommation gazière. Mais, au regard du gaz russe, tous les pays européens ne sont pas sur un pied d’égalité. Par rapport à la plupart de ses partenaires européens, la France a trois avantages décisifs. En premier lieu, le gaz naturel ne représente, dans l’Hexagone, que 16 % de la consommation d’énergie, contre 24 % en Allemagne, 38 % en Hollande et 40 % en Italie.

Deuxièmement, même si l’Hexagone importe la totalité de sa consommation, c’est la Norvège qui est son principal fournisseur, avec 46 % des importations, alors que le gaz russe ne compte que pour 19 %. Le reste des importations françaises vient d’Algérie, du Nigeria, du Qatar et des États-Unis, principalement sous forme de GNL. En d’autres termes, la dépendance du mix énergétique Français vis-à-vis du gaz russe n’est que de 3 %, contre près de 15 % pour l’Allemagne et 11 % pour l’Italie et la Hollande.

Enfin, la France possède quatre terminaux méthaniers d’une capacité totale de 37 milliards de m3 par an. En 2019, le gaz était pour moitié importé par gazoduc et moitié sous forme de GNL. L’Allemagne ne possède, à ce jour, aucun terminal de regazéification, les Verts s’y étant toujours opposés.

La moitié du gaz consommé en France est utilisée pour le chauffage, l’eau chaude sanitaire et la cuisson des aliments. Ainsi, plus de 10 millions de ménages français cuisinent toujours avec des plaques de cuisson au gaz. L’industrie consomme, quant à elle, 30 % du gaz alors que la génération électrique ne compte que pour 20 %.

Pour renoncer aux 95 TWh de gaz russe, la France doit se tourner vers d’autres fournisseurs de GNL, économiser sur certains usages ou encore remplacer dans la génération électrique le gaz par d’autres combustibles. Si l’on veut préserver notre outil industriel déjà très affecté par la pandémie, c’est surtout sur l’habitat et la génération électrique qu’il faut essentiellement agir.

L’accroissement des importations de GNL américain promis par Joe Biden à hauteur de 15 milliards de mètres cubes pour l’ensemble de l’Europe devrait soulager nos importations russes de 16 TWh. Dans l’habitat résidentiel, la baisse de 1° de la température des logements chauffés au gaz permettrait d’économiser une dizaine de TWh. C’est surtout dans le tertiaire que les réserves d’économie sont considérables. Alors qu’il est occupé physiquement à peine 30 % du temps, le tertiaire est pourtant énergétisé 80 % du temps. Immeubles ou enseignes restant allumés toute la nuit, voire le week-end, administrations ou universités chauffées de jour comme de nuit, réduire de 80 % à 50 % l’énergétisation du tertiaire permettrait aisément d’économiser 55 TWh. Les 16 TWh manquant pourraient être compensés en augmentant temporairement la production d’électricité issue des trois centrales à charbon encore en activité en France

Si la France peut, à court terme, se passer assez aisément des importations de gaz russe sans pénaliser ni le quotidien de ses citoyens ni son outil industriel, cette stratégie ne pourra en revanche s’appliquer à l’ensemble de l’Union européenne, dont nombre de membres sont dans des situations beaucoup plus précaires. En dehors de l’Allemagne, les Autrichiens, les Finlandais, les Tchèques, les Slovaques et les pays baltes sont pratiquement dépendants à 100 % du gaz russe et ne possèdent aucun terminal gazier.

Face à cette hétérogénéité de dépendances liée à l’Histoire, à la géographie mais aussi à des politiques énergétiques récentes fort peu pertinentes, il y a un risque certain de voir la solidarité européenne pourtant affirmée depuis le début du conflit russo-ukrainien voler en éclats.

Jusqu’où le citoyen français ou espagnol, peu dépendant du gaz russe, est-il prêt à aller pour aider son collègue allemand, tchèque ou finlandais à passer ce moment difficile ? La décision cynique de Poutine pourrait donc affaiblir un peu plus la position déjà chancelante de l’Europe à la grande satisfaction des Chinois mais aussi des Américains.

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