Hubert Védrine, le briseur d’idoles ou la géopolitique à coups de marteau 

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Il publie « Une vision du monde » (Bouquins, 2022)

Bérénice Levet  CAUSEUR

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5 avril 2022

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Hubert Védrine, le briseur d’idoles ou la géopolitique à coups de marteau
Hubert Védrine publie « Une vision du monde » (Bouquins). © Image d’archive BERTRAND LANGLOIS / POOL / AFP

Une politique étrangère digne de ce nom est pragmatique. Elle ne se pique pas de changer l’homme, de régénérer ou de corriger le monde. Depuis 30 ans, Hubert Védrine tente de l’expliquer à une intelligentsia de gauche dont l’humanisme velléitaire est aujourd’hui complètement dépassé par le réel ukrainien.


« Il est triste quand on s’endort dans une bergerie de trouver à son réveil les moutons changés en loups ». Ces mots de l’historien Hippolyte Taine auraient pu figurer en exergue du livre d’Hubert Védrine. L’ancien conseiller diplomatique de Mitterrand et ministre des Affaires étrangères de Jospin diagnostique le mal qui nous affecte, nous, Européens, et qui nous a condamnés, jusqu’à présent, à l’impuissance : un redoutable et funeste désarmement intellectuel (« Les Européens n’ont plus les outils mentaux pour penser le fait que l’histoire est une compétition de puissances »), un « vide de la pensée stratégique » dans lequel « le droit-de-l’hommisme et l’européisme se sont engouffrés ». 

Ce mal n’est toutefois pas sans remède. Et lire, et méditer Une vision du monde (Bouquins, 2022), c’est commencer de se réarmer intellectuellement. 

Le président ukrainien Zelensky ne nous facilite guère la tâche ! En exhortant le peuple français, lors de son intervention du 23 mars devant la représentation nationale, à se mobiliser toujours plus ardemment contre « une guerre faite à la liberté, l’égalité et la fraternité », il ne flattait que trop notre propension à fuir la politique dans la morale. Or, si ce conflit doit avoir quelque vertu, c’est bien de nous rappeler à l’urgence de renouer avec une vision stratégique des relations internationales, avec une conception géopolitique du monde. 

Une réflexion longue de trente ans

« Moment historique », « retour du tragique », « retour de l’histoire » nous promet-on. Ou, plus rigoureusement retour des Européens et des Français dans l’histoire, car ni l’histoire, ni le tragique ne s’étaient exilés, nous les avions simplement écartés de notre horizon pour cause de non-conformité avec le grand récit progressiste. C’en serait fini du déni. Puissance, intérêts nationaux, rapports de force, étoffe dans laquelle le réel est taillé avec laquelle désormais nous composerions. Cette fois-ci serait donc la bonne.

Nous voudrions y croire. Certes, l’Union européenne (U.E.) marche comme un seul homme, Poutine aura cimenté une communauté réputée pour ses divisions. L’Occident (Europe et Etats-Unis) s’avance sur la scène du monde autrement que la corde au cou et le genou à terre. L’OTAN, diagnostiquée en état de mort cérébrale, est en voie de résurrection. Toutefois, qu’on nous permette de faire montre de scepticisme. Le traitement médiatique réservé au conflit ukrainien, outrageusement sentimental, augure mal de la suite. Ce que Hubert Védrine appelle « l’humanitarisme médiatisé » et qu’il analyse comme un des obstacles majeurs à toute politique étrangère digne de ce nom est à son comble. Le mal cristallise dans la figure de Poutine, manifestement plus aisé à jeter aux gémonies que l’islamisme (paralysie du pas d’amalgame). Pour le reste, on se rassure : solidarité et générosité exceptionnelles, chants – ah, cette petite Ukrainienne âgée de sept ans, qui chantait dans un bunker et, exilée en Pologne, loin de ses parents, se voit propulsée sur la scène du monde au travers des réseaux sociaux, interprétant l’hymne national de son pays lors d’un concert caritatif  devant un auditoire impressionnant ! Bref, l’humanité est une et tout le monde s’aime. Les journalistes – à commencer par la revue de presse de Claude Askolovitch expert ès lyrisme kitsch sur France Inter – semblent toujours et d’abord préoccupés à former des claviers qui vibrent, qui pleurent et qui s’émerveillent plutôt que des collaborateurs conscients des dirigeants qu’ils se sont donnés, comme eût dit Marc Bloch. Quant aux pressions qui s’exercent sur les entreprises françaises afin qu’elles se retirent de Russie, elles s’élèvent dans l’oubli et/ou le mépris de ce que « chaque fois que l’Occident ostracise un pays en le décrétant ‟voyou, les Chinois se précipitent pour établir des accords privilégiés », ainsi qu’en avertit encore, et depuis des années, Hubert Védrine. Les Chinois, mais aussi d’autres puissances émergentes. On sait ainsi, dans le cas de Renault en Russie, que les Indiens sont aux aguets. Ces pressions, ces sommations prouvent que les intérêts nationaux sont loin d’avoir recouvré toute leur légitimité.  

Dans ce contexte navrant pour qui voudrait véritablement voir advenir une politique digne de ce nom, une politique mature, lire l’anthologie que l’ex-ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand vient de faire paraître a quelque chose de salvateur. A une certaine hauteur, à une hauteur proprement géostratégique, on respire mieux.

Invité de Sonia Mabrouk le 3 mars sur Europe 1, Hubert Védrine prit soin, par « souci d’honnêteté », dit-il, de prévenir les auditeurs : ce livre n’est pas pour aujourd’hui, expliqua-t-il en substance, il consiste dans une réflexion sur le long terme. Assurément, mais précisément ces réflexions forgées au fil des événements qui ont scandé la vie internationale au cours des trente dernières années – et c’est ce qui fait leur grande saveur -, revêtent un caractère brûlant, et nous donnent une énergie formidable pour affronter la réalité du monde, du monde dans lequel nous aurons toujours davantage à vivre. Voici des années que Hubert Védrine prévient : « Les marchés émergents sont des puissances émergentes ». Ces pays « ne cherchent pas seulement à entrer de plain-pied dans l’économie globale de marché, ils entendent bien retrouver la place géopolitique qui leur revient ». Au dessus de nos têtes, une épée de Damoclès : l’incertitude stratégique. 

En somme, voici trente ans que notre homme travaille, vaillamment, bien que, force est de le reconnaître, non sans dépit, plus ou moins vainement, à nous éviter ce triste et douloureux réveil. À tenter de nous extraire du sommeil dogmatique – et ce n’est pas une formule car c’est bien un dogme qui vient s’interposer entre nous et le réel – dans lequel nous nous sommes plongés dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis 1989 (Chute du Mur de Berlin) et 1991 qui consacre la dislocation de l’U.R.S.S. 

Trente ans que Védrine presse nos élites politiques, médiatiques, intellectuelles, de dénouer les nœuds mentaux, moralement connotés, auxquels elles restent paresseusement, confortablement, servilement, inféodées. Ainsi de la puissance, des intérêts, des frontières, de la nation – point de douleur de la conscience progressiste, observait le philosophe Vincent Descombes – regardés comme le mal. Ombres appelées à se dissiper avec le progrès de la démocratie. Védrine, c’est la géopolitique à coups de marteau, il n’a jamais craint de briser l’une après l’autre les idoles

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