Présidentielle : la tentation de la “grève civique”

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Jamais, au cours des dernières décennies, une élection présidentielle n’a suscité si peu d’enthousiasme. Désillusions électorales, classe politique obsolète, baisse du niveau des débats… Peu importe le candidat qui montera sur le trône, le scrutin d’avril aura des airs de fin de règne. 

Par  Nicolas Clément. VALEURS ACTUELLES

Publié le 4 avril 2022

Image d’illustration. Photo © Kenzo Tribouillard/AFP

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« Je vis, je suis partisan, écrivait d’une plume enfiévrée le jeune Antonio Gramsci.C’est pourquoi je hais qui ne prend pas parti, je hais les indifférents. » Un siècle plus tard, à l’orée d’une élection présidentielle au pays de la “Grande Révolution”, seuls 71 % des Français affirment être certains d’aller voter, révèle un sondage BVA pour RTL. Désertion militante des jeunes, risque d’abstention massive, désintérêt croissant pour le débat public… Les « poids morts de l’Histoire »seraient-ils donc devenus légions, comme le craignait le communiste sarde ? Rien n’est moins sûr. Dans l’agora comme dans les urnes, c’est plutôt la « grève civique », dont Jean-Luc Mélenchon annonçait déjà l’inexorable flambée à l’issue des élections municipales, qui bat son plein. Une « insurrection froide », née lors des scrutins de 2020 et 2021, au cours desquels l’abstention a atteint 58 %, puis 65 % des voix, et qui pourrait geler définitivement les rouages de la Ve République. Si toutefois elle venait à s’étendre et perdurer.

L’hiver des peuples

Hypothèse qu’il faudra sans doute prendre au sérieux dans les années à venir, tant les études sur le sujet montrent qu’elle est plausible. 63 % des jeunes indiquent par exemple n’avoir « aucune proximité » avec un parti politique, note l’Institut Montaigne. Et « seuls 69 % des Français inscrits sur les listes électorales se disent intéressés » par l’élection présidentielle d’avril, indique de son côté la fondation Jean Jaurès. Des chiffres qui devraient alerter depuis longtemps la classe politique, plutôt que de la faire benoîtement changer de stratégie de campagne… D’autant que la grande démobilisation observée en France serait loin d’être « proprement française » et toucherait en réalité « l’ensemble des démocraties libérales », souligne le politologue Jean-Yves Camus.

Quoique multifactoriel, ce phénomène naissant serait avant tout le symptôme d’un « pessimisme » général, enjoignant les individus à délaisser le collectif pour la sphère privée. Tout particulièrement « depuis la pandémie », constate le spécialiste de la droite qui, sans cacher son dépit, affirme que « la carrière est devenue l’horizon de l’individu post-moderne ». Une réflexion sur la montée de l’individualisme qui doit nécessairement s’accompagner d’un pan d’analyse plus politique. « À force de parjure démocratique, un dégoût a fini par naître chez quiconque prenait au sérieux la chose publique », défend quant à lui Guillaume Bigot, chroniqueur et essayiste. À rebours des poncifs sans arrêts adressées aux Français qui ne se rendent plus aux urnes, l’auteur de Populophobie (Plon) défend que ceux-là ne cultivent en aucun cas de l’indifférence à l’égard de la chose publique.

L’urgence climatique fait certes recette dans la rue, mais Europe Écologie-Les Verts peine à s’imposer dans les urnes.

Bien au contraire, leur abstentionnisme revêt même, selon lui, un caractère « civique » : on ne saurait donner l’onction à des élus qui n’ont pas tenu parole depuis les années 1980. Du tournant de la rigueur au référendum de 2005… Le paradoxe abstentionniste décrit par le président de France souveraine trouve d’ailleurs un écho dans les écrits d’Adélaïde Zulfikarpasic, sondeuse de la Fondation Jean Jaurès, selon qui « l’engagement n’est pas mort, c’est la politique qui est moribonde ». Ou, plus précisément, c’est le « lien de confiance des Français dans les politiques et leur capacité – essentielle – à tenir leurs engagements qui est mort », étaye-t-elle dans Les Français sur le fil de l’engagement. En attestent d’ailleurs les mobilisations fréquentes des dernières décennies.

Le XXe siècle à travers les âges

Du mouvement des gilets jaunes à la “grève pour le climat”, en passant par la mobilisation contre la réforme des retraites : salariés, précaires, chômeurs, jeunes et fonctionnaires ont tous ensemble battu le pavé de la capitale dans les années 2010. Sans parler des bonnets rouges, de manifestations contre la loi El Khomri et contre la mise en concurrence du rail, ou encore de la Manif Pour Tous, durant lesquels petits patrons, provinciaux et catholiques ont également garni les cortèges. Une ébullition politique constante, dont la particularité est qu’elle peine systématiquement à trouver des débouchés politiques.

Tantôt parce que la base n’en veut pas, comme lors des manifestations insurrectionnelles de l’hiver 2018, tantôt parce que l’offre laisse à désirer…. « L’urgence climatique fait certes recette dans la rue, mais les récents sondages montrent bien qu’Europe Écologie-Les Verts peine à s’imposer dans les urnes », note Jean-Yves Camus, en guise d’exemple. Comment comprendre alors cette incapacité des partis à transformer la multitude plébéienne en masse militante ? C’est que la classe politique actuelle n’est « pas encore complètement sortie du XXe siècle », répond Guillaume Bigot. D’un côté, le « bloc élitaire », incarné par Emmanuel Macron ou Valérie Pécresse, défend le vieux néo-libéralisme des années 90. De l’autre, le bloc d’opposition, comprenant Jean-Luc Mélenchon, Éric Zemmour et Marine Le Pen, reste « prisonnier des caricatures communistes et fascistes de l’après-guerre ». Tout du moins dans son traitement médiatique.

Le centrisme semble voué à l’hégémonie, à moins d’un sursaut de participation.

Sur les cases de cet échiquier politique, recomposé à la suite de l’élection présidentielle de 2017, « aucune alliance n’est donc possible » entre les opposants, tranche encore Bigot. Une impasse qui rend les chances de victoire des alternatives politiques quasiment nulles, décourageant ainsi les Français de s’engager dans le militantisme. Combien de collages, de meetings, de campagnes Twitter, de tractages et de boîtages des militants de La France insoumise et Reconquête! pour finalement ne même pas accéder au second tour ? Combien d’espoirs lepénistes échoués sur les “barrages républicains” ? Élection après élection, le volontarisme militant se heurte à la cruelle réalité de la sociologie électorale en France : les catégories socio-professionnelles supérieures et les retraités, groupes sociaux qui votent le plus, sont majoritairement macronistes. Et en démocratie, c’est évidemment le nombre qui fait la loi. Entre vote de classe et refus des extrêmes, typique des générations de cet interminable XXe siècle, le centrisme semble voué à l’hégémonie, à moins d’un sursaut de participation. Hypothèse peu probable, comme vu plus haut.

Vers une montée de la violence

Or, « une situation prérévolutionnaire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus, et ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas », écrivait Lénine, résumant d’une simple saillie sa stratégie du “défaitisme révolutionnaire”. Un mot qui résonne avec une acuité particulière dans l’actualité, tant est flagrant le délitement de l’adhésion au système électoral. Jusque dans le langage militant, tout porte à croire que la France se dirige « vers une société d’individus atomisés », analyse Jean-Yves Camus, observant au passage que le “nous” a été supplanté par le “je” dans les slogans en manifestation. Certes, « nous » ne sommes peut-être plus des « Juifs allemands », comme scandé en Mai-68. Mais « je suis Charlie ».

La preuve sémantique que « l’idée du collectif, du service de l’État et de l’intérêt général est morte » au sein du peuple comme parmi les élites, ajoute le politologue. Pessimiste, Camus envisage de possibles affrontements violents « groupes contre groupes » dans un avenir proche, faute de canalisation politique des colères et d’adhésion au principe même de la représentation politique, pourtant à la racine de tout processus démocratique. La popularité du Référendum d’initiative citoyenne parmi les gilets jaunes et la volonté toujours plus prégnante à gauche de démocratie participative, sont là pour en témoigner. Des idées qui peuvent certes paraître folles, mais là encore, comment ne pas comprendre que des électeurs considérant, selon l’Institut Jean Jaurès, que « l’avenir du système social (58 %), les retraites (58 %), l’éducation (58 %) ou encore la situation économique de la France (57 %) compteront “beaucoup” dans leur choix de vote » ; n’aient pas été désespérés d’assister à une campagne où le Covid, puis la guerre en Ukraine, ont occupé presque tous les discours. Seule la question de l’immigration, déterminante pour 43 % des Français, a été suffisamment traitée en début de campagne.

Une miette jetée à l’électorat de droite, qui ne suffira sans doute pas à renouer les liens brisés entre citoyens et politiques. Surtout en période d’inflation massive. « La République n’est qu’un vain fantôme », avertissait déjà Jacques Roux, le “curé rouge” de 1789, quand augmente « de jour en jour le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. » À bon entendeur.

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