Dominique Costagliola : « Le storytelling de McKinsey sur le Covid n’est pas scientifique »

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L’épidémiologiste critique les discours comparant le Covid à un « simple rhume ». Alors que 18 000 personnes sont déjà mortes en 2022, « on préfère faire comme si tout était terminé ».

"Cent personnes meurent en moyenne tous les jours en ce moment. Mais cela ne pose aucun problème à personne. A ce rythme, le nombre de décès à la fin de l'année sera considérable - peut-être encore 40000 !", alerte Dominique Costagliola, épidémiologiste et spécialiste de biostatistique.

« Cent personnes meurent en moyenne tous les jours en ce moment. Mais cela ne pose aucun problème à personne. A ce rythme, le nombre de décès à la fin de l’année sera considérable – peut-être encore 40000 ! », alerte Dominique Costagliola, épidémiologiste et spécialiste de biostatistique.

Propos recueillis par Stéphanie Benz et Thomas Mahler. L’EXPRESS

Publié le 06/04/2022

Les vagues passent, mais son franc-parler reste. Directrice de recherches émérite à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et membre de l’Académie des sciences, Dominique Costagliola fustige une politique de l’autruche du gouvernement français, alors que les contaminations du Covid-19 sont de nouveau à un niveau élevé et que la France recense déjà 18 000 morts depuis le début d’année.  

Dans un grand entretien accordé à L’Express, l’épidémiologiste et biostatisticienne déplore l’absence d’une vraie vision de santé publique sur l’aération des bâtiments ou l’usage du masque, qui, dans le futur, pourrait devenir un outil utile pour les personnes touchées par une maladie contagieuse respiratoire. Elle critique aussi le « storytelling« , notamment développé par le cabinet McKinsey, sur « l’endémicité » du Covid-19, qui ne serait plus l’équivalent que d’une simple grippe. 

L’Express : Aucun candidat à l’élection présidentielle ne s’est saisi de la question du Covid, qui est passée au second plan. Le comprenez-vous ? 

Dominique Costagliola : Aujourd’hui, on assiste à un véritable « storytelling » selon lequel la vaccination, à elle seule, va régler le problème. Nous sommes très loin des notions qui prévalent en santé publique, de réduction des risques, de prévention combinée, etc.. On voit bien que d’autres pays, pourtant, parviennent à mener des réformes utiles sur le moyen-long terme. C’est le cas de la Belgique, par exemple, qui vient de lancer un grand plan sur l’aération. Chez nous, personne n’en parle. Il serait pourtant possible de modifier les normes des bâtiments, qui doivent de toute façon évoluer pour prendre en compte la question climatique, pour y ajouter des points sur la qualité de l’air intérieur.  

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Certains candidats se sont positionnés sur la santé, mais plutôt sur les questions d’accès aux soins. Et même là, on voit bien que leurs propositions ne sont pas satisfaisantes. C’est bien beau de dire qu’il faut augmenter le numerus apertus et prévoir plus de places à l’université pour les étudiants en médecine. Mais comme on n’a pas démultiplié le nombre d’enseignants, cela va être compliqué. Les universités ne sont pas prêtes à accueillir un surplus d’étudiants. De la même façon, des candidats promettent qu’ils vont considérablement augmenter le nombre de soignants. Mais cela prendra des années, car il faut d’abord les former… 

Que pensez-vous de l’organisation de l’élection elle-même ?  

C’est du grand n’importe quoi. On nous a longtemps dit que le masque était indispensable en intérieur. Et là, on soutient que même les personnes contaminées peuvent aller voter sans masque. Quel est ce discours ? Je m’inquiète surtout pour les assesseurs. Quand on vote, on ne reste pas des heures dans la salle. Mais les assesseurs, eux, sont présents toute la journée. On a prévu des règles générales et absurdes sur l’aération [NDLR : dix minutes toutes les heures], alors que tout dépend de la configuration des locaux. En tout cas, il est certain que ce n’est pas une bonne idée de rester une dizaine d’heures dans un bureau de vote sans masque.  

« Nous ne mesurons pas l’incidence réelle du virus, mais simplement la pratique des tests »

Comment jugez-vous la situation épidémiologique actuelle ?  

Compte tenu des taux de vaccination, on ne verra plus les niveaux d’hospitalisation que nous avons connus en début d’épidémie. Mais même si les vaccins réduisent un peu les risques de contamination, sans doute de l’ordre de 30%, la circulation du virus n’est nullement reflétée par le nombre de cas positifs. Santé publique France assure que la stratégie de dépistage n’a pas changé en France, mais si on regarde le protocole, les exigences de tests sont bien moins fortes que par le passé.  

Comme on a transmis à la population le message que le Covid, c’était fini, les gens avec des symptômes ne sont pas poussés à se faire tester en laboratoire. On a aussi réduit les taux de remboursement sur les tests antigéniques pour les pharmacies, qui sont donc moins enclines à en proposer. Tout cela pour dire que l’incidence affichée sous-estime très largement le nombre de cas réels.  

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Au Royaume-Uni, le Bureau national des statistiques (ONS) effectue des tests réguliers sur un échantillon représentatif de la population, fournissant ainsi le vrai taux d’infection. Dans la période où les Britanniques avaient plus facilement accès aux tests, l’écart entre les chiffres de l’ONS et les cas rapportés était de l’ordre de 3 à 1. Aujourd’hui, on est à 10, car les tests ne sont quasiment plus gratuits au Royaume-Uni. En France, on doit être à 5. Ce qui signifie que beaucoup de personnes continuent à être infectées, dont certaines sont susceptibles de faire des formes graves.  

On nous dit qu’Omicron aura moins d’impact en termes de Covid longs, mais en réalité, nous manquons de recul à ce sujet et nous n’avons donc pas de données pour le confirmer. Dans tous les cas, je ne vois pas quel intérêt il y aurait à être contaminé.  

Sommes-nous néanmoins au bout de cette « sixième vague », dont on ne sait plus très bien comment il convient de l’appeler, d’ailleurs ?  

Cinquième vague, vaguelette, rebond, sixième vague… Ces discussions de vocabulaire n’ont aucun intérêt. Ce qui est certain, c’est que le virus circule à grande échelle et que nous ne mesurons pas son incidence réelle, mais simplement la pratique des tests, qui est entièrement dépendante du comportement des personnes. Dans ces conditions, il est difficile de savoir si nous atteignons réellement un nouveau pic. A défaut d’avoir des données fiables sur un échantillon représentatif, comme le fait l’ONS britannique, on pourrait au moins s’appuyer sur la surveillance des eaux usées, moins précise, mais qui reste un bon indicateur.  

« A ce rythme, on atteindra peut-être 40 000 morts à la fin de l’année »

Craignez-vous une nouvelle vague hospitalière ?  

C’est l’incertitude. Les modélisations de l’Institut Pasteur ne prennent pas en compte la baisse d’efficacité de la troisième dose du vaccin. Or, il est probable que cette baisse soit bien plus rapide chez les personnes plus âgées, qui en plus ont eu la troisième dose en premier, pour certains voilà déjà plus de six mois.  

Le gouvernement nous a annoncé la quatrième dose pour les plus de 80 ans, alors que ni la Haute Autorité de santé (HAS) ni le conseil d’orientation de la stratégie vaccinale ne s’étaient prononcés. Depuis, la HAS a recommandé cette quatrième dose pour les plus de 65 ans, car ils sont la cible des formes graves. On attend toujours la mise en oeuvre de cette recommandation… Le sujet est passé à la trappe, sans qu’il y ait eu de discussions. 

L’espoir d’atteindre une immunité naturelle est-il plus que jamais un mythe ?  

On voit bien qu’il a de plus en plus de cas de réinfections. Chez ces personnes, l’immunité n’a nullement prévenu une nouvelle infection qui nécessite des taux d’anticorps neutralisants élevés. Toute la question est de savoir si on peut tenir jusqu’à l’automne : cela va dépendre de la vitesse à laquelle va diminuer la capacité de la troisième dose à réduire les risques de formes graves.  

Le chiffre des hospitalisations semble aujourd’hui être le seul indicateur déterminant pour les pouvoirs publics. Quelque 22 000 personnes sont hospitalisées en France, dont 1 500 en soins critiques. Est-ce trop à vos yeux ?  

Il y a quand même déjà près de 18 000 morts du Covid depuis le début d’année. Cent personnes meurent en moyenne tous les jours en ce moment. Mais cela ne pose aucun problème à personne. A ce rythme, le nombre de décès à la fin de l’année sera considérable – peut-être encore 40 000 !  

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Par le passé, on a adopté des mesures en matière de sécurité routière, notamment avec l’obligation du port de la ceinture, alors qu’il y avait moins de décès que cela. Chaque mort évitable est un échec. Il faut bien sûr une balance, en prenant en considération l’ensemble des facteurs. On constate aujourd’hui une désorganisation dans certains secteurs, comme les compagnies aériennes, au Royaume-Uni, du fait des absences pour Covid. Donc, l’absence de mesure peut avoir un effet économique délétère. Aujourd’hui, on ne discute pas des enjeux globaux. Et si une part de ces personnes contaminées développent des pathologies dans le futur, cela nous coûtera plus cher, y compris en termes de capacité de travail.  

Pour l’instant, il y a des incertitudes sur les Covid longs, sur les effets neurologiques ou cardiovasculaires à moyen terme de l’infection. Mais on ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. On ne voit jamais la logique scientifique des décisions prises par le gouvernement. Au final, elles sont toujours basées sur l’opinion d’une seule personne, le président, alors que les décisions de santé publique devraient être collectives. 

Mais toutes les démocraties occidentales ont nettement assoupli les mesures sanitaires. En Allemagne, le port du masque n’est, par exemple, plus obligatoire. Au Danemark ou en Norvège, il n’y a plus de restrictions. Le Royaume-Uni a même fin à l’isolement obligatoire des cas positifs, malgré un niveau de contaminations important… 

Le fait qu’on fasse mal ailleurs n’est pas une justification pour faire mal ici, en France. Je note qu’en Espagne, le masque est toujours obligatoire à l’intérieur, et même à l’extérieur en cas de réunions publiques. Je ne suis pas pour que le masque soit obligatoire ad vitam aeternam. Mais aujourd’hui, on nous dit que les personnes fragiles n’ont qu’à se protéger. C’est-à-dire qu’elles s’isolent. Or, le masque ne sert pas qu’à se protéger soi-même, il est aussi utile, si vous êtes infecté, à protéger les autres. Là, le message, c’est que les personnes fragiles nous emmerdent, et qu’elles n’ont qu’à se débrouiller seules. Faisant ainsi foin de toute idée de solidarité.  

Le cabinet McKinsey, qui fait aujourd’hui l’actualité, avait même publié un rapport en octobre dernier, « Pandemic to endemic, how the world can learn to live with Covid-19 », dans lequel le masque est présenté comme une contrainte. En faisant cela, on ne réussira jamais, comme en Asie, à dire aux personnes touchées par une maladie infectieuse respiratoire qu’il est recommandé de mettre un masque pour éviter de contaminer ses voisins. McKinsey n’a aucune compétence en santé publique. Avec un tel message dépeignant le masque comme une contrainte, on tue définitivement un outil de prévention dont on pourrait pourtant avoir à nouveau besoin bientôt. 

Dans ce même rapport, McKinsey évoque l’idée d’un virus devenu « endémique ». Qu’en pensez-vous?  

Le paludisme et la tuberculose sont aussi « endémiques ». Or, ces maladies tuent et sont là depuis très longtemps. « Endémique » ne signifie pas que le virus devient inoffensif. Cela veut juste dire que l’on a un peu plus de visibilité sur les périodes de circulation plus intense. Ce terme d’ « endémique », c’est vraiment un marché de dupes.  

On nous dit aussi qu’on n’agit pas autant pour la grippe. Mais on pourrait plutôt essayer d’améliorer des choses pour la grippe, plutôt que se dire que puisqu’on ne fait rien pour la grippe, il faut aussi s’en inspirer pour le Covid.  

Ce storytelling de McKinsey n’est basé sur aucune expertise scientifique. La France disposait déjà de structures expertes en épidémiologie, mais on en a inventé d’autres, comme le conseil scientifique ou le conseil d’orientation de la stratégie vaccinale. Et cela ne suffit toujours pas : maintenant, on voit que les gouvernants veulent faut aussi avoir l’avis de personnes qui nous racontent des histoires basées sur rien.  

« On a tiré à boulet rouge sur le masque »

Mais l’opinion publique est lassée des restrictions sanitaires… 

Un gouvernement n’est pas obligé de suivre aveuglément l’opinion si celle-ci pense n’importe quoi. Avec ce genre de raisonnement, on n’aurait jamais aboli la peine de mort. Cette lassitude a été favorisée par le discours des autorités. Contrairement aux injonctions de McKinsey, on aurait aussi pu présenter le masque comme étant une façon peu contraignante de gérer une situation épidémique, en plus des vaccins.  

Vous êtes donc toujours aussi sévère avec les pouvoirs publics ?  

Je comprends qu’il ne peut pas y avoir uniquement des aspects sanitaires dans les décisions prises par les responsables politiques. Il y a un équilibre à gérer. Mais il faudrait au moins qu’une partie de leur raisonnement soit basée sur des éléments scientifiques et de santé publique, c’est-à-dire sur l’idée d’une solidarité vis-à-vis des personnes les plus fragiles. Le masque pourrait servir dans le futur. Mais on a tiré à boulet rouge sur lui. On voit bien qu’en matière de vaccination, nous payons toujours les erreurs commises avec le vaccin contre l’hépatite B. Encore une fois, on ne s’est que concentré sur l’immédiat, c’est-à-dire quelques jours, quelques semaines, quelques mois, sans aucune réflexion sur le long terme. Parce qu’il y a une élection proche… 

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Le gouvernement français a trop négligé la nécessité d’une protection combinée : il a cru qu’avec la vaccination, il avait fait l’essentiel. Mais c’est oublier que beaucoup de personnes n’ont pas été vaccinées, et pas uniquement des « antivax ». En Europe, nous sommes parmi les pays ayant le plus mal vacciné les plus de 80 ans. Nous nous gargarisons de notre système de santé, mais beaucoup de personnes n’ont pas de médecin traitant. Le Covid aurait pu être l’occasion de combler ces lacunes, mais on a raté cette occasion. 

Adepte de la politique du « zéro Covid », la Chine a reconfiné 26 millions de personnes à Shanghai. N’est-ce pas la preuve de l’échec de cette stratégie?  

Le confinement était un moyen de contrôler la toute première vague, mais ce n’était pas un moyen adapté sur la durée. Il nous a permis d’attendre l’arrivée des vaccins. La Chine, de son côté, n’a pas assez vacciné sa population, avec un taux effroyablement bas chez les plus de 80 ans (de l’ordre de 40 %). Regardez la Nouvelle-Zélande et Hongkong, deux pays adeptes du « zéro Covid ». Il y a quelques semaines, ils avaient des taux d’incidence similaires, mais des taux de mortalité bien différents.  

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La Nouvelle-Zélande s’est réveillée tard sur la vaccination, mais ensuite, ils ont vacciné rapidement. Aujourd’hui, plus de 90% des plus de 80 ans sont protégés, avec la technologie à ARN messager. A Hongkong, seuls 40% des plus de 80 ans sont vaccinés, et en partie avec des vaccins inactivés, moins efficaces. Le « zéro Covid » pour le « zéro Covid » ne fonctionne pas. Rien n’est parfait, c’est en mêlant les outils qu’on arrive à contrôler le mieux possible l’épidémie.  

On n’en parle pas, mais il y a par exemple en France un écart énorme entre le nombre d’anticorps monoclonaux disponibles, et leur utilisation pour des personnes qui ont des maladies auto-immunes ou des cancers. Le problème, c’est que les médecins ne sont pas convaincus et que certains refusent de les prescrire. Nous n’avons pas un système permettant réellement de mettre à disposition ces innovations. De la même façon, l’antiviral Paxlovid n’est disponible en pharmacie que plusieurs jours après la demande. Or, ces traitements sont efficaces seulement cinq jours après le diagnostic. On ne donne pas les moyens de les utiliser pour protéger les personnes à risque. Il faut vraiment essayer de faire appel à tous les outils dont nous disposons pour minimiser les problèmes.  

Faut-il craindre de nouveaux variants ?  

Nous n’avons vraiment aucun élément permettant de dire que le virus n’évoluera plus, ou que les prochains variants seront forcément moins graves. Voyez Omicron : il s’agit d’une branche qui a divergé assez tôt et qui a vécu tranquillement sa vie dans l’ombre, avant d’émerger. De la même façon, ce sont peut-être des variants qui circulent déjà à bas bruit quelque part qui vont arriver. Je ne vois pas sur la base de quels arguments on peut dire que la pandémie est finie.  

Comment voyez-vous la suite ?  

Nous n’en sommes pas encore au stade tel qu’on nous le présente aujourd’hui. Le Covid deviendra peut-être comme le rhume, mais cela se fera sur des années et pas en trois saisons. Entre-temps, il y aura toujours du danger, en particulier pour les personnes fragiles et non vaccinées. Cela fait quand même beaucoup de morts. Mais on préfère faire comme si tout était terminé. Nous avons vu le même relâchement lors des épidémies passées de grippe, en 1918 ou en 1957, où après les premières vagues, les populations et les gouvernants sont passés à autre chose, alors qu’il y a encore eu beaucoup de morts par la suite.

Cela prouve que nous n’apprenons hélas pas de nos erreurs. Nous avons toujours des raisonnements à court terme.  

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