David Desgouilles: «La campagne présidentielle n’a pas été à la hauteur des enjeux de l’élection»

Par Aziliz Le Corre LE FIGARO

8 avril 2022

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Alors que le premier tour de l’élection présidentielle aura lieu ce dimanche 10 avril, le chroniqueur fait le bilan d’une campagne sans débats.

David Desgouilles est chroniqueur à Marianne. Il a publié Dérapage (éd. du Rocher, 2017) et Leurs guerres perdues, (éd. du Rocher, 2019).


FIGAROVOX. – L’institut Ifop a montré que seuls 47 % des Français considéraient que cette campagne avait abordé les sujets qui les intéressent. Trouvez-vous que les débats ont été à la hauteur de l’enjeu ?

David DESGOUILLES. – Je trouve la question de l’Ifop source de biais dans les réponses qu’elle entraîne. Posée ainsi, elle peut inciter à répondre négativement puisqu’on est souvent porté à répondre que les sujets qui nous intéressent ne sont jamais assez bien traités. Partant de là, je trouve finalement le chiffre de 47% plus élevé que je ne l’aurais prévu.

Ceci étant dit, je ne pense pas que les débats ont été à la hauteur des enjeux. À l’automne, on a eu une période « tout identitaire », du fait du décollage de la fusée Zemmour. Et dans la dernière ligne droite, c’est-à-dire depuis début mars, date où toutes les candidatures ont été officialisées, le pouvoir d’achat a été ultra-dominant, du fait du renchérissement des prix consécutif à la guerre russo-ukrainienne. C’est aussi ce conflit qui a amené à évoquer la question de l’énergie et notamment le débat sur le nucléaire, et pas du tout la question climatique.

Il y a eu peu d’émissions sur les grandes chaînes de télévision. Il est quand même frappant que l’animateur qui a organisé le plus de confrontations soit Cyril Hanouna.

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À qui la faute ? Le président a-t-il une part de responsabilité, en raison de l’annonce tardive de sa candidature, et son refus de participer au débat ?

Le président a en effet donné le ton, refusant la moindre confrontation avant le premier tour. Avec les autres candidats, mais aussi parfois avec des journalistes qu’il ne trouvait pas à son goût. Il a pris une responsabilité non seulement s’agissant du résultat de sa propre campagne – on peut sans doute spéculer sur le fait que ce refus de débattre a contribué à sa baisse dans les sondages depuis trois semaines. Il en a pris aussi pour l’avenir, en cas de réélection. Si les Français n’ont pas le sentiment que les débats ont été tranchés devant eux, ils accepteront d’autant moins les réformes que le prochain gouvernement mettra à l’agenda.

La campagne d’Emmanuel Macron est une campagne dépolitisée et, pis encore, elle l’a été sciemment. Dans un monde où on se considère comme le candidat de la Raison, du pragmatisme, de l’efficacité et que les autres sont rejetées vers les extrêmes forcément déraisonnables, il n’y a plus de débat possible.David Desgouilles

Et ce n’est pas son meeting de samedi dernier qui a pu contribuer à clarifier les enjeux du prochain quinquennat. Le discours était décousu, avec une addition de slogans ou de mesures techniques, souvent sans cohérence entre eux. Il ne suffit pas d’être bon acteur, il faut aussi que la pièce soit compréhensible quant à son sens. La campagne d’Emmanuel Macron est une campagne dépolitisée et, pis encore, elle l’a été sciemment. Dans un monde où on se considère comme le candidat de la Raison, du pragmatisme, de l’efficacité et que les autres sont rejetées vers les extrêmes forcément déraisonnables, il n’y a plus de débat possible. En tout cas pour le premier tour. Pour le second, il peut mettre en scène cette opposition entre la Raison qu’il incarne et l’extrémisme, le populisme, la déraison etc. Mais est-ce que Marine Le Pen ne peut pas parvenir à retourner cette confrontation à son avantage en expliquant que la Politique, c’est elle, la Démocratie, c’est elle, la libre-confrontation des idées, c’est elle ? Si elle y parvient, Emmanuel Macron perdra cette élection présidentielle.

Un mot sur la responsabilité des chaînes de télévision, et en particulier de TF1 qui a non seulement exclu arbitrairement des candidats du seul débat qu’elle avait organisé mais diffusera un film après avoir évacué l’annonce des résultats du 1er tour ce dimanche. Cela aussi participe à la dépolitisation. Le groupe TF1 n’a pas fait preuve d’un grand sens civique.

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Quelles conséquences sur le scrutin, et plus largement, sur l’avenir de la vie politique française, aura cette campagne ?

Je suis frappé du nombre réduit de meetings lors de cette campagne électorale. Le contexte post-pandémie a sans doute joué mais pas seulement. On a pu noter qu’un meeting pouvait être l’occasion pour une candidate de trébucher, comme Valérie Pécresse. Mais organiser des beaux meetings, du point de vue de l’affluence, comme sur le plan esthétique, ne garantit pas forcément qu’on connaît une dynamique dans l’opinion. C’est sans doute le cas d’Éric Zemmour.

Le citoyen se meut en consommateur, et l’homme politique n’est plus qu’un « manager » assisté par un cabinet de conseil, le Parlement jouant le rôle de conseil d’administration domestiqué.David Desgouilles

Rappelons-nous qu’en 2012, le rôle des meetings était prépondérant. Le discours du Bourget a eu un rôle important dans l’élection de François Hollande et la multiplication des réunions organisées par Nicolas Sarkozy lui a permis de rattraper beaucoup de son retard. Par rapport à aujourd’hui, on a l’impression que c’était il y a une éternité et pourtant seulement dix ans nous séparent de ce monde-là. Je crains que s’il était confirmé qu’organiser de grands rassemblements n’aboutit qu’à un score à un seul chiffre, la campagne de 2027 risque d’en compter encore moins. Et ce serait sans doute dommageable pour la vie démocratique.

S’il n’y a plus que le « buzz », les « punchlines », que les confrontations n’existent plus que dans des émissions « d’infotainment », la Politique disparaîtra encore davantage. Le citoyen se meut en consommateur, et l’homme politique n’est plus qu’un « manager » assisté par un cabinet de conseil, le Parlement jouant le rôle de conseil d’administration domestiqué. Or, la France n’est pas Singapour.

Nous sommes une vieille nation qui a une culture à la fois monarchique et régicide. L’entreprise-France et son « manager », c’est un cocktail explosif.

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