Guerre en Ukraine : la longue odyssée du Shtandart, frégate russe bannie des ports européens

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Par Coline Renault. LE FIGARO

8 avril 20

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Le Shtandart peine à trouver un port d'accueil en Europe.
Le Shtandart peine à trouver un port d’accueil en Europe. Vladimir Martus

RÉCIT – Un trois-mâts russe, réplique exacte d’une frégate du XVIII siècle, est devenu persona non grata en Europe après le début de la guerre en Ukraine. Mais le capitaine, opposé à Vladimir Poutine, ne peut pas non plus revenir dans son pays natal.

C’est un trois-mâts tout droit sorti d’un autre siècle, rattrapé dans sa navigation par l’actualité. Le Shtandart, 34.5 mètres de longueur, la coque peinte de jaune et de noire, exacte réplique du navire amiral du Tsar Pierre Le Grand, est sorti de ses rêveries historiques et de son idéal libertaire par la guerre en Ukraine, qui le prive, à cause de son pavillon russe, d’accoster dans de nombreux ports européens.

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Le navire associatif russe, qui mobilise un équipage de marins volontaires venus du monde entier, était à Corfou, en Grèce, lorsque le conflit a éclaté. Sète, Pasaia, Castellón de la Plana… La tournée estivale des différents ports s’annonçait sous de beaux auspices, après deux ans marqués par la crise du Covid-19. Mais les villes ont annulé en cascade dans le cadre des sanctions observées par l’Europe contre la Russie. Le navire, dont le port d’attache est Saint-Pétersbourg, s’est retrouvé persona non grata en Méditerranée. «Où aller ? Nous avions le choix entre la Turquie, proche de la Russie, et la France et l’Espagne, où nous n’étions de toute évidence plus les bienvenus», raconte Vladimir Martus, le capitaine, cheveux longs, des airs de pirate.

Hostile à Vladimir Poutine

Retourner en Russie est pourtant inenvisageable. Voilà treize ans que le Shtandart n’y a pas accosté, fâché avec le régime de Vladimir Poutine, protestant contre la «corruption grandissante» et le «manque de partialité de la justice», qui a conduit Navalny en prison et achevé de convaincre le capitaine de ne jamais remettre le pied dans son pays natal. «Ne pas revenir, c’est une décision difficile. Imaginez-vous ne jamais rentrer chez vous en plus de dix ans ?» confie Vladimir Marcus. «Mais je ne suis pas en sécurité en Russie. J’ai trop souvent critiqué le régime, trop lutté pour la liberté d’opinion.» C’est aussi, dit-il, une question de principe. Sur ce navire où des jeunes du monde entier s’entraînent à naviguer, on apprend l’esprit critique, on lutte contre la propagande. «Je tiens à mes valeurs. Toutes ces années, le Shtandart était en quelque sorte un «homeless child»», poursuit Vladimir Martus. L’invasion de l’Ukraine, que le capitaine qualifie de «monstrueuse, inhumaine», a achevé de consommer la rupture avec son pays d’origine.

Sans vivres, la situation aurait pu devenir dangereuseVladimir Martus, capitaine du Shtandart

Pourtant, rien n’y fait. La plupart des ports européens, dont Lorient, et, plus récemment, Sète, ont refusé de recevoir la frégate russe. Si quelques rares destinations, comme le Cap-d’Ail, et la Rochelle, où le Shtandart doit faire escale en juin, ont accepté, le navire peine à trouver un quai où accoster. Exilé au large, le Shtandart voit même ses vivres diminuer. Après avoir quitté Corfou, il ne restait plus que 1000 litres d’essence dans les réservoirs, et autant de kilomètres à naviguer pour rejoindre les côtes françaises. Insuffisant. Malte refuse l’entrée au port, impossible pour le Shtandart de se ravitailler. Il faut alors naviguer à l’ancienne, au gré des vents, ce qui ralentit considérablement la frégate. La nourriture vient à manquer et si l’équipage se résout à pêcher quelques thons, les réserves d’eau deviennent un sujet de préoccupation. «Si les vents avaient été défavorables, la situation aurait pu devenir vraiment dangereuse»,observe Cédric Cellier, un des matelots français.

Mais ce qui chagrine le plus le capitaine, c’est le rideau de fer qui contrarie non seulement la navigation du navire mais surtout sa vocation de dialogue et de rencontre. Vladimir Martus lui-même a formulé ce vœu pieux en 1992, alors qu’il participe pour la première fois au festival maritime de Brest à bord du Goliath, son premier bateau. L’URSS vient alors de s’effondrer et le jeune marin, âgé de 26 ans, compte parmi les premiers jeunes à visiter le reste de l’Europe. «C’était une expérience extraordinaire. Des marins de l’Ouest rencontraient pour la première fois ceux de l’Est, trinquaient, buvaient, discutaient ensemble», se souvient-il.

Le Shtandart Vladimir Martus

De retour à Saint-Pétersbourg, Vladimir Martus entreprend la construction du Shtandart sur le modèle de la frégate homonyme du XVIIIe siècle, histoire de «rendre hommage au patrimoine maritime de sa ville», et surtout de «voyager dans le monde entier sur les traces de l’histoire». Le navire prend forme, planche par planche, bientôt soutenu par des sponsors et d’autres marins idéalistes. Il accueille et forme depuis 22 ans des jeunes du monde entier. «Ce qui m’a plu, plus que la proximité de la mer et l’aspect historique du navire, c’est la vie en communauté de l’équipage, et la discipline qui va avec», poursuit Cédric qui était à l’origine ingénieur dans les télécoms. La nuit, l’équipage dort dans des hamacs suspendus dans la cale. Chacun sa place à bord, chacun sa tâche. Et puis, il y a ces rencontres, ce vieux loup de mer, qui, une nuit de quart, lui a appris à reconnaître dans le ciel les constellations. «Ce navire est un vrai symbole de paix et de fraternité en mer. C’est dommage qu’il soit rattrapé par des considérations géopolitiques». Il y a quelques mois, raconte Cédric, se côtoyaient à bord des marins ukrainiens prorusses, et d’autres pro gouvernement. «Et la seule fois où le ton est monté, c’était au sujet de la meilleure façon de couper une banane», plaisante Cédric Cellier.

Les marins du Shtandart vivent en communauté. Vladimir Marcus

Refugiée ukrainienne

Depuis quelques jours, une chanteuse ukrainienne, Katia Gopenko a rejoint l’équipage. Lorsque la guerre a éclaté, elle était en vacances en Turquie. Au téléphone, sa mère et son frère, bloqués à Zaporijah, sont choqués et apeurés. Ils la conjurent de ne pas rentrer. «Je n’avais nulle part où aller, et on m’a simplement proposé d’embarquer», confie-t-elle. Évidemment, il faut s’habituer aux règles de vie, la rareté des douches, les tâches auxquelles on ne peut se soustraire. «Mais ce navire est devenu mon refuge, ma maison», souffle Katia Gopenko.

La survie financière du Shtandart est menacée : la société Sail Training International, qui organise les rassemblements de grands voiliers en Europe, a banni la frégate des différents festivals. Or, ce sont eux qui assurent au Shtandart des revenus nécessaires à l’entretien du navire.«Les matelots russes, en 22 ans de vie à bord, sont assez fatalistes. Ils ont connu bien des tempêtes», affirme Cédric. Puisque Sète a refusé au Shtandart l’entrée au port, au motif d’un «risque de troubles à l’ordre public», le Shtandart fera route vers Bordeaux, pour la fête du vin, puis vers La Rochelle. Ensuite, il faudra trouver une destination qui accepte de l ‘accueillir, lui, et son projet un peu fou.

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