Quarante ans de saccage de l’industrie française : analyse des racines du mal avec Jérôme Fourquet

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Quarante ans de saccage de l’industrie française : analyse des racines du mal avec Jérôme Fourquet
Jerome Fourquet, politologue et directeur du departement Opinion de l’Ifop. Paris
Retmen/Sipa

Grande métamophorse

Par Jérôme Fourquet MARIANNE

Publié le 10/04/2022

Auteur de « l’Archipel français » et coauteur de « la France sous nos yeux » (Seuil), Jérôme Fourquet détaille pour « Marianne » comment, depuis les années 1980 et jusqu’à aujourd’hui, le tissu industriel de notre pays a été détruit. Ce passage d’un pays de production à un pays de consommation, c’est ce qu’il appelle la « grande métamorphose » française. Et il insiste sur un point : quand une usine ferme, c’est tout un monde qui est entraîné dans son sillage.

Mars 2020, l’épidémie de Covid s’abat sur la France. Pour faire face, il faut d’urgence se procurer masques, surblouses, médicaments et tests. Compte tenu du volume des besoins, ces équipements viennent vite à manquer, et la pénurie s’installe durant des semaines. Cette crise sanitaire servira ainsi de révélateur, au sens chimique du terme, de l’ampleur de la désindustrialisation du pays. De nombreuses filières ont totalement disparu au cours des dernières décennies, et la France n’est plus en capacité de fabriquer quantité de produits et d’objets. Ainsi, quand l’épidémie de coronavirus a atteint la France, il ne s’y trouvait plus que quatre usines produisant des masques, 80 % de l’approvisionnement en ce domaine provenant de Chine.

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L’approvisionnement en gel hydroalcoolique, lui, a pu être rapidement assuré, car la France dispose encore d’une industrie de la cosmétique puissante, et ces fleurons nationaux que sont L’Oréal, LVMH ou L’Occitane ont répondu présent en réorientant certaines de leurs lignes de production. En revanche, en matière tant de tests épidémiologiques que de masques, le pays s’est retrouvé démuni, dépendant largement de l’étranger pour son approvisionnement.

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Sources : Trendeo, Sylvain Manternach et Jérôme Fourquet pour « Marianne » 
Sylvain Manternach

À la lueur de cette crise, on constate que l’industrie, contrairement aux services, dans lesquels la France s’est spécialisée, irrigue par sa présence des espaces souvent situés à l’écart des grandes métropoles. Pratiquement toutes les usines qui fournissent encore des produits indispensables pour lutter contre une épidémie sont en effet situées dans ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ». Trois sites produisant des masques sont ainsi respectivement implantés à Charlieu, dans la Loire (LTC), à Dardilly, dans le Rhône (Boldoduc), et à Saint-Barthélemy-d’Anjou, en Maine-et-Loire (Kolmi-Hopen). Les écouvillons nécessaires aux prélèvements nasaux sont, quant à eux, fabriqués par l’usine Lemoine sise à Caligny, dans l’Orne, et les tests fournis par le groupe BioMérieux proviennent de son site de Verniolle, dans l’Ariège.

LA PLUPART DES FILIÈRES TOUCHÉES

Si la désindustrialisation avait déjà été bien engagée entre les années 1970 et le début des années 1980, le phénomène allait se poursuivre et s’amplifier entre le milieu des années 1980 et aujourd’hui, période que nous appellerons la « grande métamorphose ». La part du secteur industriel dans le PIB, qui était encore de 24 % en 1980, est ainsi tombée à 10 % en 2019. Pour prendre la mesure de l’ampleur de l’hémorragie et de son caractère persistant, on peut s’appuyer sur les données du cabinet Trendeo*, qui recense les fermetures et les créations de sites industriels.

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Rien que depuis 2008 (le cabinet ayant commencé sa veille documentaire à l’occasion de la récession de 2008), on dénombre pas moins de 936 usines de 50 salariés et plus ayant fermé leurs portes, ce qui représente un total de 125 000 emplois détruits. La carte de ces fermetures de sites industriels est saisissante. Elle fait penser à une photographie aérienne d’un champ de bataille après un bombardement. Aucune région n’a été épargnée, et tout le territoire est constellé d’impacts ou de cratères. Les régions à tradition industrielle ancienne, comme l’Île-de-France, la vallée de la Seine, le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace-Moselle ou bien encore la conurbation de Lyon-Saint-Étienne, ont été durement frappées. Le Grand Ouest, où l’industrialisation est plus récente, n’a pas été épargné, tout comme des départements ruraux bénéficiant d’une présence industrielle plus diffuse. Villes moyennes et petites à l’image grise, campagnes en déclin, banlieues rouges délaissées, vallées déclinantes : la géographie de ces destructions est celle d’une France de l’ombre dont l’image s’est dégradée au fil des chocs économiques, une France devenue « indésirable », en somme.

Sources : Trendeo, Sylvain Manternach et Jérôme Fourquet pour « Marianne » 
Sylvain Manternach

Cette destruction du tissu industriel tricolore a touché la plupart des filières, y compris celles qui paraissaient les plus robustes, comme les secteurs de l’automobile et de l’agroalimentaire. Entre 2008 et 2020, le premier a vu 94 sites fermer. C’est principalement la partie nord du pays qui a été frappée. Des usines appartenant aux grandes marques ont été concernées : fermeture de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) en 2012 ou du site de Ford à Blanquefort (Gironde) en 2018. Mais les équipementiers, notamment dans le secteur des pneumatiques, n’ont pas été épargnés : site Continental de Clairoix (Oise) en 2009, Goodyear d’Amiens en 2013 ou de Bridgestone de Béthune en 2021. D’autres équipementiers procédèrent à des fermetures d’unités, comme Faurecia, avec son usine d’Auchel (Pas-de-Calais) en 2009, ou Valeo avec le site de Vire (Calvados) en 2008.

La filière agroalimentaire, autre composante majeure du tissu industriel national, a elle aussi payé un lourd tribut durant ces années (114 usines disparues). Comme le montre la carte, des fermetures de sites sont intervenues dans de nombreux départements tels que l’Aude, avec l’usine Spanghero à Castelnaudary, ou l’Indre, avec l’usine Barilla de Châteauroux. Mais c’est en Bretagne, région spécialisée dans ce type de production, que les cessations ont été les plus nombreuses. Dans le Morbihan, le groupe volailler Doux a fermé ses abattoirs de Locminé (en 2008) et Sérent (en 2012) ainsi que son site d’Elven (également en 2012). Dans le Finistère, on apprenait, en 2013, l’arrêt de l’activité de l’usine de saumon fumé du groupe Marine Harvest à Poullaouen et de l’abattoir Gad de Lampaul-Guimiliau. Toujours dans ce département, l’usine de volailles Tilly-Sabco fermait en 2014 à Guerlesquin.

Sources : Trendeo, Sylvain Manternach et Jérôme Fourquet pour « Marianne » 
Sylvain Manternach

L’INDUSTRIE PAPETIÈRE LAMINÉE

D’autres secteurs traditionnels comme le textile et la chimie, qui avaient déjà été durement éprouvés à partir des années 1970, ont vu leur implantation sur le territoire se réduire au cours de la dernière période. Les vieux bassins textiles qui étaient parvenus à maintenir une certaine activité ont été touchés par la poursuite du processus de désindustrialisation avec des fermetures d’usines dans la région de Lavelanet (Ariège), dans le Choletais, le massif vosgien (départements du Haut-Rhin et des Vosges), sans oublier Calais, qui vit disparaître trois usines durant la période.

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Les industries chimiques, elles aussi assez concentrées géographiquement, connurent le même phénomène. Comme le montre la carte, d’assez nombreux sites cessèrent leurs activités dans les Hauts-de-France et la vallée de la Seine. Ce fut également le cas autour de l’étang de Berre, dans les Bouches-du-Rhône (fermeture de la raffinerie LyondellBasell en 2011), ou dans l’ancien gisement gazier de Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, avec l’arrêt en 2009 de l’usine Celanese de Pardies.

L’Aquitaine vit aussi disparaître, dans les Landes et en Lot-et-Garonne, plusieurs sites liés au travail du bois et à l’ameublement. Cette filière, historiquement implantée en zone rurale et près de massifs forestiers, assurait une présence et une activité industrielles dans des régions périphériques. Or ce type d’industrie rurale fut lui aussi frappé avec des fermetures de sites en Maine-et-Loire, dans l’Aveyron, le Doubs ou dans le nord de l’Alsace, notamment. L’industrie du papier et du carton, utilisant elle aussi le bois (pâte à papier) comme matière première, a connu les mêmes difficultés. Entre 2008 et 2014, la filière papetière iséroise, par exemple, a été laminée. Quatre usines fermèrent, dont celle de Charavines, qui appartenait à ArjoWiggins.

La même année, ce groupe mit en outre fin à l’activité du site de Wizernes (Pas-de-Calais), et, en 2019, il annonça la fermeture de ses usines de Bessé-sur-Braye (Sarthe) et de Jouy-sur-Morin (Seine-et-Marne). Le secteur de l’imprimerie, lié à celui du papier, a lui aussi vu son implantation se restreindre. La région lilloise et le Bassin parisien enregistrèrent plusieurs cessations d’activité. À l’instar du textile, du bois et de l’ameublement ou du papier, le secteur de l’imprimerie est composé de petites unités de production employant entre 50 et 200, voire 300 personnes. Quand elles ferment, l’écho médiatique est peu important mais, à bas bruit, c’est tout un maillage industriel local qui a disparu en une vingtaine d’années.

On le sait pourtant, la désindustrialisation n’a pas pour seul effet de fragiliser économiquement des territoires. Elle déstabilise aussi tout un univers qui gravitait autour des usines et qui assurait la cohésion sociale et conférait une identité et une fierté d’appartenance aux populations locales. Au terme de cette « grande métamorphose » de la France qui nous a fait basculer dans une société postindustrielle, ce vide béant n’a pas été comblé à ce jour dans de très nombreuses régions.

* Que nous remercions pour nous avoir donné accès à son fichier.

La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie, de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, Seuil, 2021, 496 p., 23 €.

L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et diviséede Jérôme Fourquet, Seuil, 2019, 384 p., 22 €.

Par Jérôme Fourquet

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