Ces électeurs à qui Macron donne des boutons

Scroll down to content

Réservé aux abonnés

Ils trouvent le président arrogant, méprisant, insupportable… D’ex-Gilets jaunes ? Pas forcément. Analyse d’un ressentiment ancré dans tous les milieux sociaux.

L'ancien publicitaire Michel-Ange Flori devant un de ses panneaux anti-Macron, a Six-Fours-les-Plages (Var).
L’ancien publicitaire Michel-Ange Flori devant un de ses panneaux anti-Macron, à Six-Fours-les-Plages (Var).© LUCIEN MIGNE / RÉA POUR « LE POINT »

Par Clément Pétreault LE POINT

Publié le 15/04/2022

L’afficheur encolle ses panneaux vers 5 heures du matin, puis patiente jusqu’à ce que l’aurore éclaire son travail. Il s’empare alors de son téléphone et envoie une photo de l’immense image qui borde l’autoroute. « Je suis systématiquement réveillé par l’arrivée de ce SMS, qui me procure toujours une très grande joie », savoure Michel-Ange Flori. Cet ancien publicitaire, encore propriétaire de deux grands panneaux d’affichage dans le Var, communique sans détour sur sa détestation franche et entière d’Emmanuel Macron. C’est pendant la nuit qu’il élabore ses futures affiches et qu’il conçoit ses slogans – pas toujours raffinés –, qui s’étalent régulièrement aux abords de Toulon. Au cœur de ses obsessions, le président de la République, régulièrement qualifié de « méprisant de la République »,de « Jésus envoyé par les banques », représenté en Roi-Soleil ou parfois même en nazi.

Macron a la raideur de celui qui n’a pas vécu assez de boums et de slows, qui n’a pas connu les gonzesses qu’on camboule sur une mobylette. Michel-Ange Flori, ancien publicitaire

Ces affiches, que son auteur présente plutôt comme des « contenus satiriques », lui ont déjà valu quelques déboires judiciaires, mais il n’est, dit-il, pas rancunier : « Je n’ai rien contre Macron lui-même, c’est plutôt la macronie dans son ensemble que je refuse. C’est un mouvement sans pensée, sans corps et sans esprit », commence-t-il… Avant de laisser à nouveau poindre l’inextinguible détestation qui le hante : « La personnalité de Macron ne me plaît pas. Je n’aime pas sa rigidité, qui traduit sa suffisance, déroule le retraité, en verve. Il a la raideur de celui qui manque d’assurance, de celui qui n’a pas vécu assez de boums et de slows, qui n’a pas connu les gonzesses qu’on camboule (ndlr: promène) sur une mobylette. » Difficile pour lui de supporter un monde où l’hyperprésidentialité s’expose en boucle sur les chaînes d’info : « Quand je vois Macron à la télé, je change de chaîne. Et, s’il est sur l’autre chaîne, j’éteins la télé. » Il n’a « rien contre Emmanuel Macron, non », mais la figure présidentielle le tourmente. « J’existe en contrepoint de ce qu’il est », admet-il, conscient qu’il s’agit bien là d’un point cardinal de son existence.

À LIRE AUSSIPrésidentielle : les Français, ces « enfants gâtés de l’Europe »

Détestations plurielles

Le ressentiment, « poi­son psy­cho­lo­gique par­ti­cu­liè­re­ment con­ta­gieux », comme le définissait le philosophe et sociologue allemand Max Scheler, peut-il faire basculer une élection ? « Il est, dans la vie des grands hommes, des moments critiques où des sentiments contraires d’affection et d’envie, à l’égard d’une personne dont les grandes qualités forcent l’admiration, alternent selon un rythme rapide. À terme, l’un ou l’autre de ces sentiments finit par l’emporter », écrivait Scheler, visionnaire, dans L’Homme du ressentiment, publié en 1919. Assisterons-nous à ce moment de bascule où le ressentiment l’emporte sur l’admiration, à cet instant où des détestations disparates convergent vers un nouveau front dégagiste ?

C’est un risque que n’exclut pas le politologue Pascal Perrineau, qui souligne les détestations plurielles de l’antimacronisme latent, « capté par l’extrême droite comme par l’extrême gauche, mais que l’on retrouve aussi dans le vote modéré et dans tous les milieux sociaux », relève-t-il. « Un des axes de la stratégie politique de Marine Le Pen entre les deux tours consistera à trouver des points communs à toutes ces formes d’antimacronisme et à les fédérer », prédit-il (voir l’encadré).

À LIRE AUSSIL’antilepénisme, cache-misère de la politique française

« Je voterai pour n’importe qui qui ne soit pas lui »

Le front anti-Macron peut aussi prospérer sur les vestiges des fronts républicains désertés par un électorat de gauche lassé de voter pour des candidats qui n’appartiennent pas à sa famille politique. À force de tourner sur les ronds-points ou d’écouter ce qui se racontait dans les cortèges d’antivax, on aurait pu finir par croire que l’aversion politique ardente et viscérale n’était l’apanage que de quelques râleurs professionnels aux penchants complotistes. Il n’en est rien. Une vive antipathie irrigue aussi certains milieux dont la sociologie pourrait sembler théoriquement favorable au chef de l’État.

J’avais du mépris pour Hollande, mais pour Macron c’est carrément de la haine.Antoine, avocat d’affaires

« Je le déteste, c’est physique », explique Antoine*, avocat d’affaires parisien qui a pourtant largement bénéficié de la politique fiscale adoptée par Emmanuel Macron. « J’avais du mépris pour Hollande, mais pour Macron c’est carrément de la haine. J’en suis arrivé à me dire que je voterai pour n’importe qui qui ne soit pas lui »,confesse celui qui se définit comme « de tradition gaulliste ». « Macron a failli se faire lyncher au Puy-en-Velay au début des Gilets jaunes. Qu’une foule en colère ait envie de s’en prendre physiquement au président, je crois qu’on a changé de paradigme », poursuit-il, en esquissant un demi-sourire de Schadenfreude, cette joie mauvaise à l’idée du malheur d’autrui.

À LIRE AUSSIEmmanuel Macron ou la campagne « par-dessus la jambe »Il suffit d’assister à des distributions de tracts avec la photo d’Emmanuel Macron sur des marchés de France pour prendre la mesure de cette détestation qui, sans être forcément majoritaire, semble largement répandue : tracts déchirés, jetés à terre, militants invectivés… L’accueil est finalement assez raccord avec le sort réservé aux députés LREM pendant les manifestations des Gilets jaunes ou après le vote du passe sanitaire. « Il faut reconnaître à François Ruffin un certain talent prophétique. C’est un cavalier de l’Apocalypse, il a tout compris, avant tout le monde », admet à regret un cadre de la macronie très inquiet, qui repense avec angoisse à cette « Lettre ouverte à un futur président déjà haï », publiée entre les deux tours de 2017 par le futur député LFI d’Amiens (ville d’enfance d’Emmanuel Macron). « Vous êtes détesté d’emblée, avant même d’avoir mis un pied à l’Élysée », écrivait le documentariste dans ce texte, interprété – à tort – à l’époque comme la missive amère d’un camp défait. « J’ai discuté avec des centaines de personnes, et ça se respire dans l’air : vous êtes haï. Ça m’a frappé, vraiment, impressionné, stupéfié […]. Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. […] Vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l’orage », s’emportait alors Ruffin, qui a su capitaliser sur l’antimacronisme latent.

ARCHIVESCoignard – Violences : Mélenchon, Ruffin et autres pompiers pyromanes

Le héros négatif

Macron correspond finalement à tous les schémas du vieux monde qu’il prétendait ringardiser.Pascal Perrineau, politologue

La détestation aurait-elle ruisselé au cours du quinquennat ? Pour Pascal Perrineau, Emmanuel Macron serait devenu – malgré lui – un héros négatif, capable d’aimanter le ressentiment politique : « Il est l’archétype de ces élites à la française, issu de la bourgeoisie, énarque, passé par les grands corps, devenu banquier d’affaires… Il correspond finalement à tous les schémas du vieux monde qu’il prétendait ringardiser », explique le politologue, avant d’égrener ce qui vaut au président-candidat tant de rancœurs : « Un parcours linéaire et sans anicroche, un petit côté premier de la classe qui a toujours obtenu ce qu’il voulait. Emmanuel Macron subit l’hostilité que l’on réserve au premier de la classe, surtout quand celui-ci se montre très satisfait d’être le premier ! Son narcissisme ne peut susciter que ressentiments et rancœurs », conclut-il, citant « la fascinante mise en scène de soi » lors de son unique meeting, « conçu pour se donner à voir sous tous les angles ».

L’un des points de crispation récurrent parmi une frange d’antimacronistes très radicaux revient régulièrement sous la forme de propos acrimonieux affirmant que son épouse serait transexuelle (ou sa mère) ou encore que le président serait en réalité un homosexuel caché… Bref, toutes sortes d’appréciations fleuries, dont le point commun consiste à considérer sa sexualité comme hors norme et révélatrice d’une personnalité ultratransgressive. Pour le psychanalyste Jean-Pierre Winter, ce point de fixation n’est pas étonnant : « Si les sondages montrent qu’il y a une acceptation majoritaire de la libéralisation des mœurs, l’inconscient de bien des gens indique parfois l’inverse. Ce qui se dit chez certains Gilets jaunes fait écho à ce qui se passe en Hongrie, en Pologne, en Russie, en Chine ou dans les pays arabes… Tout le monde n’est pas prêt à accepter ces modifications anthropologiques de la société », développe-t-il. Que ces réticences se cristallisent autour d’une figure qui tente d’incarner la modernité ne relève pas du hasard.

À LIRE AUSSIJean-Pierre Winter – « L’intelligence de Macron est un handicap »

« Un acteur qui joue mal »

Geoffrey, 33 ans est intérimaire en Normandie. Il n’accorde aucun crédit à Emmanuel Macron.© CP

Pour une partie non négligeable des classes populaires, draguées de longue date par Marine Le Pen, l’antipathie à l’égard d’Emmanuel Macron est tenace et certains traits de sa personnalité sont régulièrement cités comme problématiques. Geoffrey, 33 ans, intérimaire dans une usine de cosmétiques en Normandie, ne digère toujours pas l’accession d’Emmanuel Macron à l’Élysée en 2017 et espère le voir quitter la présidence au plus vite : « Je ne vois toujours pas comment des gens peuvent avoir envie de voter pour lui. Tout me hérisse chez lui. Il veut toujours avoir raison, avoir le dernier mot, c’est insupportable », explique celui qui lui reproche de ne pas suffisamment penser aux « préoccupations de la classe populaire ». Geoffrey, qui s’informe beaucoup par Facebook, tombe parfois sur des vidéos d’Emmanuel Macron qui le font bondir : « On a l’impression de voir un acteur qui joue mal et qui ne croit pas un mot de ce qu’il dit. Tout cela est prétentieux et creux. Il ne peut pas s’empêcher de montrer qu’il est intellectuellement supérieur, mais plus personne ne l’écoute ou le comprend. » Et lorsque le président a été giflé à Tain-l’Hermitage, en juin 2021 ? « Ça m’a mis en joie », admet Geoffrey, dont plusieurs de ses amis trentenaires – qui n’avaient jamais voté de leur vie – se sont inscrits cette année sur les listes électorales pour… pouvoir voter Marine Le Pen, « aux deux tours », précise-t-il.

À LIRE AUSSICoignard – La gifle contre la RépubliquePenser que cette défiance ne serait que la manifestation moderne d’une lutte des classes attisée par des populistes est, pour l’homme de divan Jean-Pierre Winter, une erreur d’interprétation. « On ne reproche pas à un bourgeois d’être bourgeois… tant qu’il parle la langue qui est la sienne ! Il y a dans la littérature des figures de grands bourgeois qui, à un moment, se mettent à parler comme leur serviteur. C’est quand ils parlent cette autre langue que tout se brouille. On ne sait plus à qui on a affaire », relève-t-il. Selon lui, le parallélisme avec Valéry Giscard d’Estaing est saisissant : « C’est quand il a voulu faire peuple lui aussi, en invitant les éboueurs et en allant dans les familles, que les gens ont commencé à se demander à quoi il jouait. » Le dernier président jeune, moderne et centriste à avoir voulu révolutionner la communication politique n’a pas été réélu… Emmanuel Macron devra conjurer les bégaiements de l’Histoire. 

*Le prénom a été modifié.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :