Guerre en Ukraine : « Le terme de génocide est excessif »

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ENTRETIEN. L’historien des génocides Bernard Bruneteau analyse le bien-fondé des accusations lancées par le président américain Joe Biden contre l’armée russe.

Une fosse commune dans le parc de l'eglise de Saint-Andre de Boutcha, en Ukraine.
Une fosse commune dans le parc de l’église de Saint-André de Boutcha, en Ukraine.© FADEL SENNA / AFP

Propos recueillis par Guillaume Perrier. LE POINT

Publié le 15/04/2022 à 11h00

Le président américain Joe Biden a qualifié de « génocide » les crimes commis par l’armée russe en Ukraine depuis le début de l’invasion le 24 février. « Il est de plus en plus clair que Poutine essaie d’effacer l’idée même de pouvoir être un Ukrainien », a-t-il déclaré à des journalistes à Washington. Bernard Bruneteau, professeur d’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de Rennes, a beaucoup travaillé sur les totalitarismes et sur les génocides au XXe siècle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur ces thématiques, dont Un siècle de génocides. Des Hereros au Darfour (éditions Armand Colin, 2016).

Le Point : Comment recevez-vous l’utilisation par le président américain Joe Biden du terme de génocide pour qualifier l’agression russe de l’Ukraine ?

Bernard Bruneteau : Je trouve cela très excessif. L’objectif de cette guerre déclenchée par la Russie est de soumettre, de vassaliser l’Ukraine, mais pas d’éradiquer tout un peuple. Il me semble qu’il ne faut pas banaliser le qualificatif de génocide. Ce qui se passe à Boutcha, à Marioupol ou ailleurs peut vraisemblablement être qualifié de crime de guerre, peut-être de crime contre l’humanité, car il s’agit d’une entreprise de « grande ampleur », avec des populations civiles qui sont bombardées indistinctement. Mais je fais une distinction avec un génocide comme la Shoah, où il s’agit de « faire disparaître un peuple de la surface de la terre ».

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Pourquoi Joe Biden a-t-il utilisé le mot génocide à ce moment du conflit ?

En utilisant ce qualificatif, Biden suit le président Volodymyr Zelensky qui évoque un génocide depuis quelques jours avec la découverte des exactions de Boutcha. Ce terme fait fortement écho aux famines de 1933 et aux massacres commis par les Russes contre les Ukrainiens. Or, l’identité nationale ukrainienne s’est largement bâtie ou rebâtie autour de la mémoire de ces événements, appelés Holodomor. Elle a notamment instauré une forme de clivage entre la manière dont les événements étaient qualifiés parmi les ukrainophones, majoritaires dans l’ouest du pays, et certains russophones qui contestent l’utilisation du mot génocide. Mais une majorité d’historiens, hors de ceux qui ont un penchant pro-Poutine, s’accordent aujourd’hui à reconnaître que ces famines avaient un caractère génocidaire. Il y a une forme de consensus, même si cette question est instrumentalisée politiquement.

À l’inverse, Emmanuel Macron, interrogé mardi sur France 2, a déclaré « vouloir être prudent avec les termes ». Pourquoi cette différence d’approche ?

Plusieurs éléments expliquent la position américaine. Il y a une dimension stratégique qui consiste à délégitimer la Russie. Mais il y a surtout une différence de conception du terme. Le juriste polonais Rafael Lemkin, auteur du concept de génocide, avait lui-même une conception assez large du crime, englobant tout acte de « dénationalisation d’un peuple ». Cela a engendré de nombreux débats dans la sphère académique et, d’une manière générale, les Anglo-Saxons ont une conception plus large du mot génocide. En Europe, on a une vision plus restrictive, sans doute plus fortement marquée par la Shoah. L’administration démocrate de Washington, elle, est très influencée par les positions de Samantha Power*, qui est très en pointe sur la question ukrainienne. Elle a contribué à remettre en question la faiblesse de la réponse américaine, notamment après les Balkans et le Rwanda. Cela tranche avec la prudence européenne.

Comme vous le précisiez, tous les génocides sont instrumentalisés ou niés. Comment ont été tranchés les débats récents sur le Darfour, les Rohingyas ou les Ouïgours ?

Dans le cas du Darfour, il y a de nombreux débats, c’est un génocide ambigu. On est face à une contre-insurrection violente, une population mélangée, une répression et un clivage qui suivent plus des lignes de fractures sociales que raciales… L’intention génocidaire vient-elle du gouvernement de Khartoum ou des milices locales ? Il y a un débat de fond. Dans le cas de la Birmanie et des Rohingyas, il y a également une contre-insurrection violente, des crimes contre l’humanité, mais la volonté d’éradication n’est pas très claire. L’exemple des Ouïgours me semble le plus recevable, car on a affaire à une entreprise planifiée de grande ampleur, ce qui est l’essence même du concept de génocide. La répression est culturelle, linguistique, ethnique, avec une politique de colonisation. Le but de Pékin est de faire disparaître une population.

(*) Samantha Power, ancienne journaliste américaine, prix Pulitzer de l’essai en 2002 pour A Problem From Hell: America and the Age of Genocide, une étude sur la réponse américaine face au crime de génocide, a été ambassadrice des États-Unis à l’ONU (2013-2017) et elle dirige depuis 2021 l’USAID.

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